Diapositive1

 

Mots et rapprochement de

mots pertinents ?

après la réponse de Jean Fremigacci

Jean-Pierre RENAUD

 

«Critiquez le (cet essai) mais sans m’injurier» Beaumarchais

À en juger par les mots utilisés par un historien (ridicule… ignorance abyssale...) [lire cet article], aurais-je offensé une nouvelle autorité de la critique historique ? L’histoire des historiens serait-elle à l’abri de toute critique ?

Passons ! Et revenons aux mots importants

Je rappelle tout d’abord que le sous-titre visé était : Des mots justes ? Donc avec un point d’interrogation !

 

guérilla

1 - J’ai contesté le sens donné à «guérilla» dans la phrase : «Les résistances ne peuvent s’exprimer que par la guérilla». La guérilla, dans l’acception des dictionnaires et des bons auteurs militaires (y compris Mao Tsé-Toung) est une guerre de partisans avec embuscades, ce qui ne fut pas le cas dans les colonies évoquées, au delà de celui de Madagascar, qui n’en fut pas non plus une. Il est possible d’interpréter la conquête de la grande île comme une «guerre d’opérette», mais elle mettait face à face deux petites armées, composées de milliers d’hommes, également équipées en armement moderne (canons et fusils à tir rapide), qu’il faut replacer dans le contexte des expéditions coloniales de l’époque.

Fut-elle vraiment une galéjade pour l’armée malgache et ses «honneurs» qui croyaient pouvoir pratiquer une stratégie indirecte, avec le concours efficace des deux généraux qu’étaient traditionnellement, selon Radama 1er, la fièvre et les communications ? Car il ne s’agissait évidemment pas là, comme au Soudan et au Dahomey, d’une guerre à l’échelle européenne, mais la guerre franco-chinoise du Tonkin des années 1884-1885  y ressembla beaucoup.

En ce qui concerne l’Afrique, quoi de mieux que d’inviter nos lecteurs à se reporter aux pages 149 et 151 de L’histoire générale de l’Afrique (Unesco,1987, tome VII, sous la direction de A. A. du Bohaen), pages figurant dans la partie intitulée "Initiatives et résistances africaines en Afrique occidentale de l’Ouest".

Cette analyse décrit bien des situations de résistance militaire qui n’avaient pas grand-chose à voir avec une guérilla.

 

mémoire d'effroi

2 - J’ai contesté également l’interprétation donnée à l’insurrection de 1947 : 

«Une mémoire d’effroi se constitue, longtemps refoulée du fait qu’après 1960 le pouvoir revint à des collaborateurs des Français… - ce qui rend très difficile, face à une question devenue, pour l’intelligentsia et la diaspora malgache, l’équivalent de ce qu’est l’esclavage pour les Africains et les Antillais

Ma critique porte sur le rapprochement entre l’insurrection et l’esclavage, en observant que les traumatismes de l’esclavage malgache sont beaucoup plus présents dans la mémoire malgache que l’insurrection. Le dit effroi s’inscrit beaucoup plus, à mon avis, dans l’épidémie ou la mode des victimisations mémorielles, qui escamotent la mémoire collective beaucoup plus profonde des stigmates de l’esclavage.

À ce sujet, et en premier lieu, je propose à nos lecteurs de prendre connaissance de l’éditorial intitulé "Patriotisme de pacotille", paru le 31 mars 2008 à Antananarivo dans le journal Tribune. Cet éditorial évoque précisément la mémoire de l’insurrection, pour ainsi dire inexistante, et ma foi, pour juger de l’état actuel de l’opinion malgache, le jugement d’un journaliste vaut bien celui d’un historien.

En deuxième lieu, et afin d’apprécier le sens de mes propos et l’étendue de mon ignorance abyssale, je les invite également à se reporter à un document très intéressant, intitulé L’esclavage à Madagascar - Aspects historiques et résurgences contemporaines- Actes du Colloque International sur l’esclavage, Antananarivo, 24-28 septembre 1996

Ils seront en mesure de comprendre pourquoi je continue à penser qu’il est hardi d’effectuer le rapprochement mémoriel en question.

Ces Actes constituent une somme de contributions riches et précises d’historiens malgaches, dans leur grande majorité, et ces contributions démontrent clairement que la mémoire de l’esclavage a beaucoup contribué à structurer l’histoire malgache, et qu’elle continue à le faire.

Donnons leur la parole :

"Après l’abolition de l’esclavage à Madagascar le devenir immédiat des esclaves émancipés", par G. A. Rantoandro (p. 273), et dans le dernier paragraphe de sa conclusion (p. 288) :

«L’insertion des esclaves émancipés s’annonce donc très longue : on a voulu laisser dans l’oubli un problème social dont les séquelles étaient, à l’époque, prévisibles. Même de nos jours, elles ne sont pas près de disparaître et dans les paysages et dans les représentations collectives.»

Madagascar_femme_hova
Madagascar : femme hova en filanzane

La quatrième partie des actes du colloque porte le titre "Résurgences et Séquelles" (p. 292). La plupart des études faites montrent que la stigmatisation des anciens esclaves et de leurs descendants existe toujours, et qu’elle revêt des aspects multiples, politiques, économiques, sociaux, culturels.

Citons également un extrait de la conclusion de l’étude de F. Rajaoson intitulée "Séquelles et résurgences de l’esclavage en Imerina"(p. 353).

"De ce qui précède, il convient de souligner la nécessité d’un dépassement pour une vraie libération sous-tendue par une lutte quotidienne. En effet, les combats menés sur le plan socio-économique, pour les droits de l’homme et contre l’exclusion, devraient intégrer la banalisation du parler vrai pour une réelle libération psychologique, aussi bien des Mainty que des Fotsy.    

Le dépassement des séquelles et des résurgences de l’esclavage, qui relèvent des non-dits de l’histoire de la société merina, suppose une éducation permanente des citoyens, notamment sur l’importance d’une conscience nationale devant transcender les particularités des groupes" (p. 353).

 

persistance des blessures

L’ensemble des contributions converge sur le constat de la persistance de blessures et de discriminations qui affectent les descendants d’anciens esclaves malgaches, et c’est la raison pour laquelle le rapprochement fait entre mémoire de l’insurrection et esclavage ne parait pas fondé.

Et comment ne pas noter enfin que depuis 1972, soit depuis 36 ans, arrivée d’un chef d’État marxiste au pouvoir, l’Amiral, les Malgaches ont eu maintes occasions de défoulement mémoriel ?

Quant à mon «ignorance abyssale» de l’histoire contemporaine de l’île, je renvoie l’auteur de cette appréciation louangeuse au contenu d’une contribution très documentée du même ouvrage, dont il connaît sans doute l’existence, celle de J. R. Randriamaro, intitulée, "L’émergence politique des Mainty et Andevo au XXème siècle" (p. 357).

Son analyse montre parfaitement le rôle qu’ont joué les différents partis qui les ont représentés dans les crises successives qui ont jalonné l’histoire récente de l’île. Rappelons que l’AKFM, parti marxiste, disputait alors au Padesm le même électorat prolétarien, pendant la période de la guerre froide.

Les différentes formations politiques qui se sont succédé au pouvoir ne se sont pas fait faute d’ailleurs de manipuler l’électorat des mainty et des andevos.

Le débat engagé sur la mémoire de l’insurrection et de l’esclavage a donc son importance, mais je regrette que le petit livre en question n’ait pas mentionné, sur un plan général, et sur le plan particulier de Madagascar, le mot ancêtre, un mot capital : la culture des ancêtres éclaire toute l’histoire de l’île, et encore son présent. Et à cet égard, le mot famadihana (retournement des morts), serait sans doute plus approprié, au même titre que fady, que les quelques mots populaires que l’auteur aurait pu citer, tels que ramatoa ou sakafo ! Mais conviendrait-il peut être de laisser les Malgaches s’exprimer à ce sujet.

Alors oui, je fais sans doute partie «des gens à qui il faut tout expliquer !»

Jean-Pierre Renaud
15 avril 2008

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Madagascar_guerriers_Antandroy
Madagascar : guerriers Antandroy

 

Seconde et dernière réponse

à Jean-Pierre Renaud

Jean FREMIGACCI

 

La réponse de M. Renaud est à côté de la plaque et ne fait qu'ajouter à ma consternation et à ma conviction qu'il n'a, hélas, pas la compétence nécessaire pour parler d'histoire de Madagascar.

campagne de 1895

- Sur la campagne de 1895 : où sont "les vraies batailles" que M. Renaud voit "au débarquement des troupes françaises" jusqu'à "enfin la prise de Tananarive" ?

Au lieu de répondre, il se replie sur une "stratégie indirecte" appuyée sur la fameuse référence aux généraux Hazo (la forêt ) et Tazo (la fièvre)... armes par excellence de la guérilla, comme on devait le voir en 1947.

En réalité, pas un Malgache n'ignore que la vraie résistance à la conquête coloniale a été constituée par les guérillas populaires de 1896 à 1902, des Menalamba aux Sakalava, Mahafaly, Antandroy... Je rappelle que nous ne traitons ici que du cas de Madagascar, et pas de l'Afrique, d'Isandhlwana ou d'Adoua. La référence au T. VII de l'Histoire de l'Afrique  de l' Unesco est hors de propos.

esclavage, problème interne

- Sur la question de l'esclavage, M. Renaud essaie encore de noyer le poisson et ne fait qu'ajouter de la confusion à son contre-sens initial.

Que l'on relise mon texte : je n'ai fait référence à la mémoire de l'esclavage que dans le cadre des relations entre Français d'un côté, Africains et Antillais de l'autre. Ce, pour préciser que ce problème ne se pose pas dans les relations franco-malgaches, et que la mémoire d'effroi de 1947 en tient lieu comme base de ressentiment et d'exigence de repentance vis-à-vis de la France.

Je n'ai bien entendu jamais écrit qu'il n'y avait pas de mémoire de l'esclavage chez les anciens andevo. Mais c'est là un problème interne à la société malgache, non un problème franco-malgache. Pour s'en sortir, M. Renaud mélange tout, mémoire de 1947 et mémoire de l'esclavage, en avançant une thèse plus que discutable suivant laquelle la seconde serait beaucoup plus pesante et présente que la première. La comparaison n'a en elle-même en effet aucune pertinence pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, mais que tout historien de Madagascar connaît bien.

Je me contenterai de citer deux phrases de M. Renaud. La première suscitera la colère de mes collègues malgaches (dont mes amis et anciens étudiants Jean-Roland Randriamaro et Gabriel Rantoandro cités par M. Renaud). Il s'agit de l'affirmation concernant :
- "...la mémoire de l'insurrection, pour ainsi dire inexistante, et ma foi, pour juger de l'état actuel de l'opinion malgache, le jugement d'un journaliste vaut bien celui d'un historien".

Heureusement, la seconde les fera rire. Il s'agit de :
- "...L'AKFM, parti marxiste, disputait alors au PADESM  le même électorat prolétarien pendant la période de la guerre froide".
Vraiment ? L'AKFM, parti de la grande bourgeoisie protestante d'origine surtout andriana de Tananarive, a été créé en 1958 à une époque où le PADESM avait disparu... Et son "marxisme " n'empêchait pas son chef, le Pasteur Andriamanjato, de prêcher le dimanche au très select temple d'Ambohitantely dans la Haute-ville de Tananarive. Il y est toujours, d'ailleurs.

Je m'arrêterai là, il y aurait encore beaucoup à dire...

Jean Fremigacci
16 avril 2008

Madagascar_guerrier_sakalava__2_
Madagascar : guerrier Sakalava

 

Madagascar_guerrier_sakalava__1_
Madagascar : guerrier Sakalava

 

 

articles de ce blog cités en références

- Réponse à J.-P. Renaud sur Madagascar, Jean Fremigacci :  11 avril 2008

- À propos du livre Les mots de la colonisation, Jean-Pierre Renaud : 14 mars 2008 

- Parution du livre Les mots de la colonisation : 14 janvier 2008
 

autres liens

- iconographie expédition Madagascar 1895 : military-photos.com
 

Madagascar_Antandroy___la_saga_e
Madagascar : guerrier Antandroy à la sagaïe

 

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