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debout à gauche, Archinard au fort de Kita (Mali, ex-Soudan)




Un cas d’école «au carré» sur la

conquête du Soudan

Jean-Pierre RENAUD



cas d’école historique dans la méthode et dans l’interprétation, avec

la prise de Mourgoula en 1882 et de Koundian en 1889 : discipline,

fait accompli, et liberté de commandement ?


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La Revue Historique des Armées a fait paraître dans son dernier numéro (n° 247, juin 2007) un article du lieutenant Benjamin Leroy,  intitulé : "Les troupes de marine en Afrique à la fin du XIXème siècle, le cas du Soudan français" (p. 114-123).

La lecture de cet article soulève beaucoup de questions, mais nous porterons pour le  moment notre attention uniquement sur une des affirmations de l’auteur, quant aux opérations militaires qu’il cite pour illustrer l’indiscipline des officiers coloniaux et leur pratique du fait accompli.

Citons le passage concerné :

"L’expansion coloniale est donc le fait des troupes de marine qui, peu à peu, imposent leur autonomie. À chaque campagne, la France s’engage plus loin dans la conquête, souvent sous l’impulsion des commandants supérieurs ou des officiers qui agissent sans en référer au ministère ou au gouverneur, parce qu’il faut une décision rapide ou parce qu’ils l’ont délibérément voulu. Avec une attitude de mépris et d’indiscipline calculée envers Paris, ils placent plusieurs fois le ministère et le gouverneur devant le fait accompli pour obliger le gouvernement à entériner l’avance coloniale. Comme c’est le cas avec les affaires de Mourgoula, en décembre 1882, de Koundian, en 1889, et avec la prise de Tombouctou par le lieutenant de vaisseau Boiteux". (page 119)

Qu’en a-t-il été exactement pour autant que l’on puisse proposer une approximation de la vérité historique ?


Le cadre géographique et historique :

La première affaire citée, Mourgoula, se situe le 22 décembre 1882, à l’occasion de la deuxième campagne du commandant supérieur Borgnis-Desbordes. Il en fit trois. La deuxième affaire citée, Koundian, eut lieu le 18 février 1889, au cours de la première campagne du commandant supérieur Archinard. Il en fit quatre.

1882, au tout début de la conquête du Haut Sénégal vers le bassin du Niger. Cette année là, le gouvernement donna le feu vert aux troupes de marine pour atteindre le Niger, et fonder un poste à Bamako. Cette avance continua à ébranler l’empire Toucouleur d’Ahmadou installé à Ségou, sur le fleuve Niger. Ahmadou était le fils d’Hadj El Omar, vaincu par Faidherbe dans le Fouta.

En 1889, la France était solidement installée sur le fleuve Niger et avait signé avec Samory, fondateur récent d’un nouvel empire dans le haut Niger, un traité qui lui laissait les mains libres sur la rive gauche du fleuve. La partie politique et militaire se jouait à présent entre la France et Samory.

Le tata de Koundian faisait toujours partie de l’empire Toucouleur d’Ahmadou.

La forteresse de Mourgoula, située entre Kita et Bamako, distance entre les deux d’environ 200 kilomètres, contrôlait la rivière Bakhoy, voie d’accès naturelle vers Bamako, donc d’intérêt stratégique pour un chef militaire La citadelle était tenue par un vassal féodal d’Ahmadou. Ce tata très bien fortifié, doté de trois enceintes de défense, faisait partie du dispositif militaire de contrôle des voies de communication et des territoires de l’empire déclinant d’Ahmadou, avec les forteresses de Ségou, Nioro, Mourgoula, et Dinguiraye.

Archinard_debout_Kita
la porte principale du fort de Kita (Mali, ex-Soudan), capitaine Archinard debout

Koundian était située sur le Bafing, voie d’accès naturelle vers le haut Niger, donc vers l’empire de Samory et sa capitale, à un peu plus de cent kilomètres de Kita. Dans la perspective d’une confrontation avec Samory, souhaitée par Archinard, le contrôle du tata de Koudian revêtait également un intérêt stratégique.

La stratégie de conquête du Soudan imposait donc le contrôle de ces tatas, pacifique ou non, à partir du moment où le gouvernement aurait pris la décision d’aller sur le Niger, et d’étendre ses conquêtes en amont (Samory) ou en aval  (Ahmadou) de Bamako.

Nous laisserons de côté le cas de Tombouctou, où l’indiscipline du lieutenant de vaisseau se manifeste dans un contexte de relations et d’ambitions qui complique sérieusement l’analyse du fait accompli.

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Kayes, ex-Soudan, à l'époque coloniale (carte postale ancienne)


Question : les prises de Mourgoula et de Koundian sont-elles à ranger dans la catégorie des faits accomplis par les deux commandants supérieurs Borgnis Desbordes et Archinard ?

L’auteur fait sans doute référence, sans la citer, au texte du grand historien Henri Brunschwig qui dans son livre Le partage de l’Afrique Noire, écrivait :

"Au cours de ces vingt ans, les militaires du Soudan imposèrent leur politique de conquête aussi bien aux Africains qu’au gouvernement français. Ils n’hésitèrent pas à engager des opérations malgré les instructions qui le leur interdisaient. Borgnis Desbordes, par exemple, s’empara par surprise, en décembre 1882, de Mourgoula, dont l’émir était ami de la France, et que le ministre de la Marine Jauréguiberry, avait explicitement ordonné de ménager. Archinard de même, en 1889, prit Koundian, dont le traité de protectorat, signé l’année précédente par Gallieni avec Aguibou de Dinguirraye, reconnaissait la souveraineté de ce dernier : mais le lieutenant colonel avait besoin d’un succès pour être inscrit au tableau d’avancement" (éd. Flammarion, p. 38).

En ce qui concerne Mourgoula, la réalité est un peu différente, et je me demande encore si Brunschwig n’a pas confondu l’épisode de Kéniera avec celui de Mourgoula. Car une colonne commandée par Borgnis Desbordes passa une première fois à proximité de la forteresse en février 1882, sans anicroche, lorsqu’elle se dirigeait vers Kéniera, au-delà du fleuve Niger, au secours des chefs de ce village. C’était la première fois qu’une colonne française franchissait le Niger. La colonne arriva trop tard. Samory avait brûlé le village et emmené les habitants en captivité.

Folle entreprise, dont la conclusion fut heureuse, et qui s’inscrivait effectivement dans la catégorie des faits non seulement accomplis, mais imprudents dans le contexte de l’époque.

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Bafoulabé (Mali, ex-Soudan), la Résidence

Je me suis également demandé s’il n’y avait pas eu une confusion avec la destruction du village de Goubanko, en février 1881, destruction qui dépassait les instructions données, mais qui pouvaient avoir une explication dans la nécessité absolue d’obtenir du ravitaillement, que les habitants de Goubanko  refusaient de céder. Ce ravitaillement était devenu vital pour la colonne, à plus de mille deux cents kilomètres de Saint Louis, compte tenu des pertes subies, lors de son transport sur le fleuve Sénégal.

Car la prise de Mourgoula le 22 décembre 1882 se fit sans coups de fusils (1) (Person, p. 402, sans source indiquée), uniquement parce que Borgnis Desbordes, à la tête d’une colonne militaire puissante, marchant vers le Niger et son objectif Bamako, sur instructions du gouvernement, négocia la reddition de son almamy et l’évacuation de la place par ses troupes. Person notait d’ailleurs que les Toucouleurs avaient pris possession de ce pays quarante ans auparavant.

Toutes les sources consultées concordent à ce sujet, et l’expression «s’empara par surprise, en décembre 1882, de Mourgoula», est pour le moins ambiguë, mais nul n’est à l’abri d’erreurs ponctuelles, fusse le grand historien mis en cause à ce sujet. Kanya Forstner (2) écrit que Borgnis Desbordes expulsa la garnison Toucouleur et détruisit les fortifications (p. 94) et plus loin (p. 97), il utilise le mot «capture». Le lieutenant Gatelet (3) (p. 45) relate ces faits dans son récit, rédigé à partir des rapports d’opérations des officiers.

Dire que la chute de cette forteresse fut un fait accompli des troupes de marine ne semble pas une formulation exacte, en tout cas pas dans le sens donné au concept de fait accompli, avec son élément de violence, et parallèlement avec celui d’une liberté de commandement nécessaire à un chef militaire.

Alors qu’il y eut bien fait accompli, avec usage de la force des armes avec la prise du tata Toucouleur de Koundian par Archinard en 1889. Marchand, le célèbre Marchand de Fachoda, en qualité de sous lieutenant, s’y illustra lors des combats qui précédèrent le contrôle du tata.

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pirogue d'Européen sur le Niger (carte postale envoyée en 1909)


Ce "fait accompli"  soulève d’autres questions relatives :

1°) Aux relations très ambiguës qu’entretenait Archinard avec le personnel politique, qui soulèvent la question de fond : à savoir fait accompli de tel ou tel ministre, ou de tel clan colonial, ou celui du chef militaire qui exerce le commandement sur place ?

2°) À la problématique de l’obéissance militaire et de la liberté de commandement nécessaire à tout chef militaire.

Car, il convient de rappeler le contexte stratégique de l’époque en matière de communications, grandes difficultés de communication verbale dans la chaîne de commandement (ordres et comptes rendus) et matérielle (hommes, armement et ravitaillement), avec pour conséquence une grande et nécessaire liberté de commandement. Il ne faut jamais oublier que les colonnes du Soudan ne pouvaient compter que sur leurs propres forces pour réussir, et quelquefois survivre. Kita était à plus de douze cents kilomètres de Saint Louis, et à plus de trois cents kilomètres de Kayes, qui ne pouvait être ravitaillé par chalands qu’en période de hautes eaux du Sénégal.

Or la prise de cette citadelle Toucouleur entrait parfaitement dans le champ de la deuxième observation, puisqu’il était nécessaire de contrôler la voie d’accès vers les territoires du haut Niger, et vers l’empire de Samory, dont incontestablement Archinard voulait la destruction.

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l'Almamy (chef religieux et militaire) Samory-Touré (1830-1900)

Le plus surprenant dans cette affaire de citation d’exemples vrais ou supposés de faits accomplis militaires est que le grand historien Brunschwig aurait pu choisir d’autres exemples beaucoup plus éclatants d’insubordination, à rattacher au proconsulat d’Archinard, la prise de Kankan en 1891, celle de Ségou, la même année, puis celle de Djenné et de Bandiagara, l’année suivante.

Mais avec la complicité incontestable des hommes politiques, puisque tout le monde savait à Paris, Saint Louis, et Kayes, qu’il s’était procuré de gros canons de 95 pour aller prendre la forteresse de Ségou.

Une analyse minutieuse du déroulement de la conquête du Soudan marque une frontière, celle de 1888, date à laquelle Gallieni céda son commandement à Archinard.

Mais la véritable question, mentionnée plus haut, qui se pose à ce sujet est celle de savoir s’il s’agissait de faits accomplis militaires, ou politiques, ou mi-politiques, mi-militaires, avec la problématique difficile de la liberté de commandement délicate à apprécier à des milliers de kilomètres de Paris. Et même dans le cas extrême d’Archinard, il est possible de plaider en faveur de l’une des trois hypothèses.

Et pour conclusion, une question : est-ce que cette lecture de l’histoire, la citation que nous venons d’analyser, apporte une plus-value à la recherche historique sur la conquête du Soudan ?

Jean Pierre Renaud, Le vent des mots, le vent des maux, le vent du large
- Rôle de la communication et des communications
dans les conquêtes coloniales de la France- 1870-1900


Sources - (1) Yves Person, Samory (trois tomes), 1968 (2) Kanya-Forstner, The conquest of western Soudan A study in French  military impérialism (3) Lieutenant Gatelet, Histoire de la conquête du Soudan Français, 1901.

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- résumé de l'article de Benjamin Leroy (Revue Historique des Armées, n° 247, 2007)

La conquête du Soudan s’est déroulée dans des conditions particulières et cela en fait un cas à part dans l’histoire de la colonisation française car les motivations économiques sont pratiquement absentes. Le moteur de cette expansion est le nationalisme débridé des officiers des troupes de marine ; motivée par la volonté de contribuer à «la plus grande France» en lui donnant un nouveau morceau de terre. Les officiers des troupes de marine entretiennent un lien privilégié avec le Soudan et, sous plusieurs aspects, cette colonie apparaît même comme leur «chose». Ils n’ont jamais eu ailleurs une telle liberté d’action que sur ce territoire qu’ils dirigent sans partage durant les vingt premières années de la conquête. Avec une attitude de mépris et d’indiscipline calculée envers Paris, les officiers pratiquent volontiers la politique du fait accompli pour obliger le gouvernement à entériner la conquête. À bien des égards, et à l’instar des territoires militaires en Algérie, c’est le «règne du sabre», selon l’expression de l’époque, qui est le mode de gouvernement. Dans ce territoire les civils n’ont  pas leur place et les relations sont souvent tendues avec les militaires. Mais cela va progressivement prendre fin avec la mise en place du gouvernement général de l’AOF en 1899.


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Djenné, la mosquée


- sur la bataille de Goubanko, cf. la communication de Martine Cuttier, (2004)

1couv

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Jean-Pierre Renaud
- Le vent des mots, le vent des maux, le vent du large,  éd. JPR, 2006.
-  Courriel des éditions JPR : commande@editionsjpr.fr


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