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le dictionnaire politique et culturel

du colonialisme

Jean CHATAIN (L'Humanité)

 

L’ouvrage mis au point par Claude Liauzu avec des spécialistes internationaux éclaire cent cinquante années de colonisation.

Dictionnaire de la colonisation française,
ouvrage collectif, sous la direction de Claude Liauzu, éditions Larousse, 2007, 648 pages, 28 euros.

«Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (...) Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.» Cette pétition au racisme triomphant est aujourd’hui volontiers passée sous silence en France [1], mais demeure en revanche célèbre en Afrique comme aux Antilles. Elle date de 1885 et fut prononcée par le ministre Jules Ferry devant l’Assemblée nationale, à laquelle il était demandé une rallonge budgétaire censée permettre le dernier coup de collier pour la conquête de Madagascar. Le même ajoutait, afin de lever les ultimes hésitations : «Les colonies sont, pour des pays riches, un placement des capitaux des plus avantageux. (...) La fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché.» Les premières phrases s’inscrivent dans une tradition aussi ancienne que le colonialisme, celle qui, sous Louis XIV, permettait à Bossuet de menacer d’excommunication toute personne mettant en doute le bien-fondé de l’esclavage aux Antilles et du Code noir le régissant, par exemple. Dépouillées de leur habillage chrétien de règle sous l’Ancien Régime, elles prétendaient donner formulation anthropologique à la politique de conquête ainsi proposée aux élus de la nation. Les secondes en éclairaient crûment la véritable finalité afin de les convaincre que l’on discutait de choses sérieuses et dignes de toute leur attention. L’appel fut d’ailleurs entendu.

Réunissant plus d’une soixantaine de chercheurs (ce qui explique certaines variations de tonalité d’un article à l’autre), ce monumental ouvrage élaboré sous la direction de l’historien Claude Liauzu se veut oeuvre pédagogique dans un domaine où les propagandes actuelles (voir certaine loi UMP de février 2005 vantant le «rôle positif» de la présence française outre-mer et sommant les enseignants d’en rendre compte) prolongent souvent les anciennes et continuent de brouiller les cartes et les enjeux. «La passion autour de cette question, explique l’historien, prouve que la colonisation n’appartient pas à un passé mort.» Au fil de sept cents entrées, le dictionnaire explore tous les aspects du passé colonial, il fait d’ailleurs appel à des chercheurs «nés après le désenchantement qui a suivi les fêtes de l’indépendance», ainsi qu’à des historiens des DOM-TOM et des anciennes colonies : Maghreb, Madagascar, Vietnam, Afrique.

Un objectif de lucidité atteint avec ce travail de référence englobant la période de l’après-Révolution française. Une limitation dans le temps que l’on peut d’ailleurs regretter puisque l’expansion coloniale s’était amorcée vers le début du XVIIe siècle (la traite négrière inscrite dans le commerce triangulaire Europe-Afrique-Amérique connaissant son apogée au XVIIIe). En dépit de cette réserve, d’ailleurs formulée dans le texte de présentation, cette publication constitue un précieux outil de travail pour tous ceux qui refusent d’être dupes de la mémoire officielle.

Jean Chatain
article paru dans L'Humanité du 16 mai 2007


note en forme de réponse à Jean Chatain

[1] Voilà vraiment une formule convenue... qui est une absolue contre-vérité. La phrase de Ferry sur le "devoir de civiliser les races inférieures" figure, depuis des années, dans tous les manuels scolaires au chapitre qui traite de la colonisation. Elle est rebattue sans aucune explication de son contexte. Et même si il est connu qu'elle a recontré des contradicteurs à l'époque (Clemenceau et d'autres...), la tendance est à la lire aujourd'hui dans un contexte post-Deuxième Guerre mondiale, post-Tribunal de Nuremberg, c'est-à-dire à affecter au mot "race" un sens qu'il n'avait pas du tout à l'époque. Jean Chatain se trompe donc. La censure ne vise pas la phrase de Ferry, archi citée, mais l'effort d'intelligibilité historique qui permettrait de la comprendre avec la mentalité de 1885.

Quant au "racisme" de Jules Ferry, il est partagé - faut-il donc le rappeler chaque fois... - par l'homme qui en 1905 fonda... L'Humanité ! L'antiracisme et l'anticolonialisme attribués à Jaurès doivent être tempérés par son approbation de l'occupation de la Tunisie, par le fait qu'il a toujours soutenu Jules Ferry dans l'affaire du Tonkin... Même après son ralliement au socialisme en 1893, son attitude "anticoloniale" n'est pas évidente. En 1898 il écrit : "Si quelques fous songeaient à dépouiller la France de son domaine colonial, toutes les énergies françaises et toutes les consciences droites dans le monde se révolteraient contre une pareille tentative" (9 novembre).

En 1903, il déclare à la Chambre : "Oui il est à désirer, dans l'intérêt même des indigènes du Maroc comme dans l'intérêt de la France, que l'action économique et morale de notre pays s'y prolonge et s'y établisse" (20 novembre). Jules Ferry aurait dit la même chose... et Eugène Étienne, du parti colonial, partageait de telles vues.

Et si Ferry avait dit "races inférieures" (sans qu'il n'y ait ni le mépris ni le "racisme" dont ces termes furent porteurs plus tard), Jaurès, lui, parlait de "peuples enfants". La croyance en un "devoir de civilisation" était commune à Ferry et à Jaurès.

Michel Renard


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Jules Ferry n'était pas "raciste" (ici, 3e à partir de la droite)


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