Histoire de la colonisation après les élections présidentielles (Claude Liauzu)
L'histoire de la colonisation
otage des présidentielles : et après ?
Claude LIAUZU
Historien, professeur émérite Université Paris VII René Descartes,
directeur du Dictionnaire de la colonisation française (Larousse)
10 mai : la commémoration de l'esclavage et de son abolition devrait
être relativement consensuelle, si l'on oublie les difficultés opposées
à Christiane Taubira lors de la préparation de sa loi de 2001 et les
retards dans son application.
Cette loi a eu le mérite d'attirer l'attention sur les insuffisances des programmes scolaires, sans imposer une vérité officielle. Malheureusement une instrumentalisation de son contenu a suscité une campagne honteuse contre un historien.
8 mai : c'est le 62e anniversaire des manifestations de Sétif et Guelma. Le jour où on fête la Libération, elles tournent à l'émeute et entraînent le massacre de dizaines de milliers d'Algériens. La dernière chance d'une évolution pacifique est perdue, et l'on s'achemine vers les sept ans de sale guerre, qui furent aussi une guerre civile où sombra la IVe et dont naquit la Ve, d'un coup de force, on l'oublie. L'ambassadeur de France a reconnu la gravité des faits en 2005, les travaux des historiens ont établi avec assez de précision les faits. Mais le silence officiel de Paris sur les crimes demeure.
Dans un discours à Lyon le 5 avril 2007, Nicolas
Sarkozy déclarait : «...Je déteste la repentance qui veut nous interdire d'être fiers de notre pays...» Or, il faut rappeler aussi que sous le terme de « repentance »
c'est toute critique du passé colonial, vichyste, antisémite qui est
exclue par le nouveau président. Pire, dans sa lettre du 16 avril au
Comité de liaison des associations de rapatriés, monsieur Sarkozy, qui
lui promettait tout, prêchait pour un retour au «rôle positif» de la colonisation. «Vos ancêtres ont traversé la Méditerranée pour servir la France et pour
bâtir un monde nouveau. Chacun peut porter sur leur oeuvre le jugement
qu'il souhaite. Mais la France doit leur en être et vous en être à
jamais reconnaissante.» Dans une phrase ambiguë, il affirme même
qu'il est hors de question de «réécrire notre histoire avec l'Algérie», comme si cela relevait d'un pouvoir régalien. Une fois de plus,
après la loi du 23 février 2005, les mêmes prétendent dicter leur copie
aux historiens. Les mêmes restreignent l'accès des chercheurs aux
archives, au point que des documents qui étaient consultables avant
2002 ne le sont plus.
Les historiens doivent crier casse-cou. Casse-cou contre l'article 3 de la loi du 23 février 2005 «portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés», qui crée une «Fondation pour la mémoire de l'Algérie et des combats d'Afrique du Nord»,
dont les fonctions prévoient des interventions dans l'enseignement.
Singulier si l'on pense aux guerres de mémoires qui continuent à
opposer rapatriés, harkis, anciens du contingent, activistes de l'OAS,
immigrés et anticolonialistes ! Singulière fondation sur laquelle un
rapport déposé en juin 2005 n'est toujours pas publié. Le risque est
grand de voir les maigres crédits attribués aux universitaires
détournés vers cette Fondation, où des associations représentant des
nostalgiques extrémistes de l'Algérie française chercheraient, comme
pour le Mémorial de la France d'Outre-mer à Marseille, à imposer leur
point de vue et leur pouvoir. Fondation portée par un ministre des
Anciens Combattants qui traite les historiens ayant protesté contre la
loi de 2005 de «spécialistes auto-proclamés» et de «pseudo historiens».
Casse-cou encore contre ceux qui oublient la belle formule d'Anatole
France selon qui nous devons notre compassion aux victimes et la vérité
aux vivants. Ce n'est pas mépriser la douleur des familles des victimes
du 26 mars 1962 rue d'Isly à Alger que d'expliquer les conditions de ce
drame. C'est à la demande des commandos de l'OAS, encerclés dans Bab el
Oued, que la population d'Alger a cherché à imposer la levée du blocus
du quartier par l'armée. Les tirs ont éclaté dans des conditions
obscures faisant 46 morts et 200 blessés dont 20 mourront. La demande
par des associations de rapatriés d'accorder le statut de «morts pour
la France» à ces victimes est d'autant plus inacceptable qu'on a
refusé ce statut à des enseignants chargés des centres d'éducation
sociale, assassinés par l'OAS le 15 mars 1962, tels Feraoun, Ould
Aoudia et Max Marchand. Il n'y a pas de bonnes et de mauvaises
victimes. Il est temps d'en finir avec les manichéismes ! Les
participants de la rue d'Isly ont été victimes aussi bien de
provocations de l'OAS que du cynisme de la politique gaulliste.
Casse-cou aussi contre ceux qui
s'obstinent, sous prétexte d'anticolonialisme, à assimiler coloniser et
exterminer, à réduire la colonisation à un crime contre l'humanité, le
colonisé au statut de «victime absolue» c'est-à-dire à considérer le
FLN et le pouvoir algérien comme au-dessus de toute critique.
L'élection du candidat de la droite risque d'être saluée par des feux d'artifice de la banlieue de la «racaille»,
que les stéréotypes exploités dans la campagne présentent comme les
quartiers où «on» voile ses femmes, «on» égorge le mouton dans son
appartement, où «on» excise les fillettes. Douce France !
Autre chose est possible. Les citoyens
doivent rappeler (et se rappeler d'abord) le modèle de rigueur morale
et l'effort de vérité et de justice qu'est le Préambule des accords de
Nouméa en 1998. Il soulignait que la colonisation a été une domination
étrangère imposée aux populations autochtones, qu'elle a été
destructrice des sociétés et des cultures. Mais, sans céder à la
démagogie de la «colonisation positive»,
il refusait de faire des Français de Nouvelle-Calédonie des boucs
émissaires en montrant la diversité des raisons de leur émigration, de
leur condition et de leurs comportements. Peut-être notre classe
politique, si elle en a le temps, devrait-elle lire le manuel d'école
primaire issu de ces accords et qui s'efforce d'aider les enfants des
diverses communautés à élaborer un devenir commun.
Le gouffre entre les études historiques
et la crise des mémoires de notre société (comme de la société
algérienne) appelle un effort de notre métier, et d'abord l'exigence de
la liberté totale de la recherche et de l'enseignement, d'un travail en
commun des spécialistes des deux rives.
Claude Liauzu
- débat sur ce texte sur le site Marianne.fr



















merci pour ses ouvrages qui nous unis (algerien et français)je suis français d'origine algerien ,j'aime mon payer de naissance algerie et je laisserais jamais tombais mon payer la france.....merci....!!!!