vendredi 27 avril 2007

Je récuse absolument le terme de repentance (Catherine Coquery-Vidrovitch)

Diapositive1


 

Je récuse absolument le terme

de repentance

Catherine COQUERY-VIDROVITCH*

 

- compte rendu du livre de Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance, Flammarion, 2006.


11393510En qualité d'historienne, je récuse absolument ce terme de repentance, qui n'a été utilisé par aucun historien sinon pour en attaquer d'autres et qui est injurieux à l'égard de collègues dont la conscience professionnelle est indéniable mais dont, pour des raisons diverses, à mon avis essentiellement politiques (mais qu'il est de bon ton d'appeler «idéologiques») on ne partage pas certaines des interprétations 1.

De la part d'un polémiste, on peut tout attendre, et les colères peuvent avoir leurs raisons et leurs effets, voire leurs enseignements. Mais de la part d'un historien, l'ouvrage de Daniel Lefeuvre est surprenant.

D'abord les règles élémentaires d'un historien ne sont pas respectées. À qui s'adressent les critiques de l'auteur, et qu'est-ce qu'un «Repentant» ? Apparemment, celui qui n'est pas d'accord avec lui sur son interprétation de l'histoire coloniale. L'ouvrage de Lefeuvre ne viserait donc pas les historiens, car l'histoire est affaire de savoir et non de morale : je parle d'historiens de métier et de conscience, qui appliquent avec le plus de rigueur possible les méthodes des sciences sociales. Celles-ci, par définition, ne peuvent pas non plus éviter une certaine subjectivité, celle du point de vue auquel on se place ou plutôt où l'on est placé par les hasards du temps et de l'espace.

Comme tous les historiens, l'historien de la colonisation examine les faits, les restitue dans leur réalité la plus probable, et surtout les interprète, cherche à en comprendre les raisons, le fonctionnement toujours complexe et les effets. Il peut exister de bons ou de mauvais historiens ; j'aurais tendance à penser qu'un mauvais historien n'est pas un historien du tout, s'il se laisse guider par sa subjectivité au lieu de la connaître et donc de la contrôler. En tous les cas, la repentance n'a pas place dans cet effort. Or, à regarder de plus près à qui s'adressent les attaques de l'auteur, c'est à quelques collègues. L'adversaire d'abord privilégié n'est d'ailleurs pas historien mais politiste, Olivier Le Cour Grandmaison 2 ; les adversaires secondaires sont des historiens non universitaires (ce qui n'est pas de ma part un reproche mais un constat) ; l'un, Gilles Manceron, est auteur de plusieurs livres originaux et utiles et par ailleurs vice-président de la Ligue des Droits de l'Homme ; l'autre, Pascal Blanchard, est un historien entrepreneur, plein d'idées neuves mais parfois, effectivement, un peu rapide ou provocateur.

Sont écornés par ailleurs, de façon plus légère, plusieurs autres collègues, parmi lesquels Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire ou (incidemment) Claude Liauzu ou moi-même. Alors, historiens ou pas historiens ? Car on y retrouve aussi, bizarrement ... Tariq Ramadan (p. 163). Ce sont les seuls nommément désignés à la vindicte de l'auteur. La confusion demeure donc totale, le reste concernant de façon indistincte31 probablement les médias (?), ou bien tout bonnement «on» («on disait alors», «on refait l'histoire», on ne les compte plus, ces «on» constamment appelés à la rescousse !) ; il y a même des expressions aussi précises que «contrairement à une légende tenace» (p. 146). Le tout est constitué en un adversaire imaginaire collectif désormais intitulé : «les Repentants» voire, pire encore, «la propagande repentante» (p. 157) - sans plus de précision ni référence, sinon que «la mythologie de la repentance» (p. 199) entend vouloir «à tout prix prouver que seuls les coloniaux sont stigmatisés» (p. 210). Cela est gênant, particulièrement de la part d'un historien dont la règle devrait être de citer chaque fois précisément ses sources, quelque peu obscures lorsqu'il vise «le prêche des sectateurs de la repentance coloniale [qui] repose sur une suite d'ignorances, d'occultations et d'erreurs, voire de contre vérités» (p. 12) : ou l'invective à défaut de raisonnement...


erreurs et occultations

À propos d'ignorances, d'occultations et d'erreurs, Daniel Lefeuvre aurait pu éviter quelques bourdes, en affirmant par exemple que l'«islamophobie ... n'est en rien la survivance d'une culture coloniale plutôt islamophile... à la manière d'un Augustin Berque qui faisait preuve de curiosité humaniste. Sa construction, au contraire, est récente» (p. 228). Augustin Berque comme porte parole de l'opinion publique française en matière d'islam ? Je renvoie, entre autres, à la thèse d'État de Jean-Louis Triaud, au titre pourtant évocateur, démonstration majeure de la construction de l'islamophobie coloniale française pendant plus d'un siècle 3. D'ailleurs c'est contre l'islamophobie qu'avait déjà voulu réagir Napoléon III et son «royaume arabe». Et je rappelle aussi les multiples développements coloniaux du XIXe et du XXe siècle, étudiés entre autres par Charles-Robert Ageron, opposant le «mythe» des Berbères ou Kabyles civilisables aux Arabes («plus musulmans») qui ne le seraient guère 4.

amina3Bien sûr, nous assistons aujourd'hui à de nouvelles constructions de l'islamophobie (qui le nie ?) mais il ne s'agit pas de génération spontanée... Autre erreur choquante : «un pays, le Nigeria, applique la charia» (p. 228). Eh non, «le Nigeria» n'applique pas la charia 5. Le Nigeria, composé de 36 États, est un État fédéral laïc, ce qui, entre autres, lui interdit la lapidation des femmes adultères : certes, deux ou trois provinces du Nord très majoritairement musulmanes font mine de l'appliquer et prononce même des sentences, ce qui est très grave ; mais c'est une manoeuvre éminemment politique qui vise à embarrasser le gouvernement central et, jusqu'à plus ample informé, fort heureusement, aucune condamnation n'a pu être exécutée.

Lefeuvre n'hésite pas non plus à se contredire à deux pages d'intervalle : p. 158, il récuse l'argument de Pascal Blanchard selon lequel, «si l'État favorise cette venue de Nord-Africains en métropole [il veut dire Algériens], ce serait sous la pression du patronat». Or p. 159 il précise lui-même «ainsi, la direction des Charbonnages de France envoie-t-elle des recruteurs sillonner l'Anti-Atlas où elle embauche 30 000 mineurs [marocains] entre 1945 et 1979 » : alors ? Il faudrait savoir ? ou bien les Marocains ne seraient-ils pas «nord-africains» ?

Enfin l'ouvrage déforme outrageusement la pensée de ses «adversaires» lorsque, par exemple, il accuse Le Livre noir du colonialisme de présenter le nazisme comme un héritage colonial : Marc Ferro a simplement rappelé, dans son introduction, qu'Hannah Arendt répertoriait non pas deux totalitarismes (nazisme et communisme), mais trois au XXe siècle. Or c'est au nom de cette invention de filiation, cette fois-ci sans 507citation et pour cause, que Lefeuvre dénigre l'ouvrage sans autre forme de procès : «C'est tout le but [sic !] du Livre noir du colonialisme, publié en 2003, de nous convaincre de cette filiation» [avec Hitler] (p.10). Par ailleurs, il pense faire de l'esprit (par une allusion à une utile édition de sources récemment publiée par Manceron 6) en faisant mine de croire que celui-ci (dont la citation donnée est malicieusemment interprétée) présente Hitler comme le «fils spirituel de Gambetta ou de Ferry» (p. 10 encore) ; mais Hitler utilisateur des constructions racistes «scientifiques» de la fin du XIXe siècle, au demeurant opportunes pour les «expansionnistes coloniaux» de l'époque, cela, il se garde de le rappeler : ou de l'usage du sarcasme pour déformer la pensée d'autrui...


statistiques

Un premier étonnement de la part d'un historien économiste distingué : faut-il consacrer le tiers de son ouvrage (pp. 95-140) à expliquer, à partir de la seule Algérie, que la colonisation française fut globalement une mauvaise affaire pour la métropole, ce qui est connu et explicité depuis près d'un demi siècle par tous les historiens de la colonisation, dont le premier fut Henri Brunschwig en 1960, avec son Mythes et réalités de l'impérialisme français, qui demeure un chef d'oeuvre en la matière ?

Faut-il rappeler à notre historien économiste 1. que l'on peut faire dire aux statistiques ce que l'on veut, en particulier lorsqu'il s'agit de moyennes générales, en fonction de la façon dont on les utilise ? Et 2. qu'il vaut mieux éviter, en historien, de valser entre les périodes sans crier gare ? C'est du moins ce que nous sommes chargés d'enseigner à nos étudiants. Absurde donc de se réfugier derrière la pureté des chiffres («voyons donc, pour la conquête d'Alger, ce que nous disent les chiffres», p. 24) : les chiffres sont certes utiles, mais à l'historien de les faire parler, et eux nous diraient plutôt ce que nous voulons entendre.

Ainsi, affirmer tout de go, et sans autre précision, que «de 1900 à 1962 le solde commercial des colonies avec la métropole n'a été excédentaire qu'une année sur trois» (p. 123) ne signifie pas grand chose sur la rentabilité très diffférenciée de territoires variés et étendus dont, selon les lieux et les époques, les uns furent des gouffres et les autres des pactoles (au moins pour quelques investisseurs privés chanceux ). Notre auteur assène des vérités implacables sans aucune référence : «les deux tiers du temps [quel temps ?], les colonies [lesquelles ?] vivent à découvert parce qu'un tuteur généreux, l'État français, assure leurs fins de mois» (p. 123) : a-t-il seulement lu l'article de l'historien économiste F. Bobrie, qui a démontré que l'Indochine entre 1890 et 1914 a été si rentable (à l'opposé de l'AEF) qu'elle a, entre autres profits, remboursé à l'État français la totalité des dépenses de conquête qui en ce cas ne furent pas minces, et dont il en trouvera le détail quantifié ? 7.

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vers 1930 (source)

Certes, ce qu'il expose vaut (en partie) pour l'après seconde guerre mondiale, mais seulement pour l'Afrique noire puisque l'Indochine est perdue et l'Algérie en guerre : c'est précisément la raison pour laquelle les indépendances africaines ont été si faciles à obtenir puisque, à partir du moment où le Code du travail français était promulgué en AOF (1952), l'Afrique s'était mise à coûter trop cher notamment en charges sociales. En répétant ces données bien connues pendant un demi chapitre (pp. 130-134), Lefeuvre ne nous apprend vraiment rien de neuf : qui le nie, chez les historiens s'entend ? En revanche, pourquoi a-t-il omis de rappeler que, de 1900 à 1946, la loi d'autonomie financière des colonies avait stipulé que les colonies ne devaient dépenser qu'en fonction de leurs recettes propres (impôts et droits de douane), ce qui a considérablement et fort longtemps freiné la «générosité» de l'État français ? Le durable non investissement français outre-mer (à la différence de la Grande Bretagne en Afrique du sud, par exemple) ou, quand ils ont eu lieu, les graves errements de ces investissements pourtant largement étudiés (dans le cas de l'office du Niger), de cet héritage l'auteur n'en dit pas un mot.

Enfin, l'exploitation des colonies s'est révélée être un «tonneau des Danaïdes» (titre du chapitre 7, p. 117). Ce fut donc un drame pour l'État colonial comme pour les colonisés. Personne n'y a trouvé avantage. Lefeuvre fournit ainsi des arguments de poids à ceux qu'il veut exécuter : si l'on suit son raisonnement, en effet, les gouvernants et les homme d'affaires français n'étant pas tous des imbéciles, on peut quand même se poser quelques questions sur le bien-fondé d'une aventure coloniale si continuement et si profondément catastrophique, et se demander innocemment dans ces conditions s'il n'y aurait pas quelque repentance à avoir d'avoir si gravement fauté pendant si longtemps ? À quoi bon défendre une entreprise à ce point condamnée ? Je me moque, évidemment, mais c'est pour mieux montrer la faiblesse du raisonnement strictement quantitatif présenté comme infaillible...

Omission plus grave : à trois reprises, il qualifie improprement les Algériens de «Français» (p. 150, 152 et 197). Or sous la colonisation ils étaient indifféremment «Arabes» ou «Musulmans» (la dénomination d'Algériens étant alors réservée aux Français d'Algérie). Certes, il utilise à deux reprises des expressions plus conformes à la réalité en les qualifiant de «partie intégrante de la main d'oeuvre nationale» (p. 150) et en précisant que notables_2sur «le marché français du travail» ils jouissaient de l'«égalité des droits» : du travail, s'entend, et ce exclusivement en France.

L'honnêteté historique exigeait qu'il rappelât en revanche que les «Musulmans», certes, vivaient dans trois départements français, mais qu'ils n'y étaient pas français : c'est précisément en Algérie que fut d'abord adopté en 1894 (avant d'être généralisé ailleurs) le régime dit de l'«Indigénat». Les droits du citoyen français ne furent même pas accordés à une poignée d'évolués, malgré les efforts du député Viollette, pourtant cité, dont la proposition de loi en ce sens (dite loi Blum-Viollette) contribua à faire tomber le gouvernement du Front populaire. Enfin, la constitution de 1946 ne parlait que de citoyenneté impériale, et la citoyenneté française stipulée par la loi Lamine Gueye (1946) ne fut pas appliquée en droit politique. D'où l'inexactitude (le mot est faible) d'affirmer sans nuance et sans date que les Algériens étaient français ? Tout au plus furent-ils étiquetés sur le tard «Français Musulmans» -, au lieu de reconnaître une lapalissade : il n'y aurait pas eu d' «Indigènes de la République»... s'il n'y avait pas eu l'Indigénat ; que celui-ci fût en principe supprimé après la Seconde Guerre mondiale ne l'a pas rayé des mémoires.


exemples et citations

Daniel Lefeuvre a beau jeu de reprocher à ses «adversaires» de tronquer les citations, je le cite : «deux citations isolées de leur contexte et tout est dit» (p. 221). Or il fait exactement pareil, ce qui est, je luia_agricole accorde volontiers, de la malhonnêteté intellectuelle. Ainsi m'épingle-t-il parce que j'ai écrit :

«C'est entre les deux guerres que le Maghreb allait à son tour remplir les caisses de l'État, et surtout des colons et des industriels intéressés, grâce aux vins et au blé d'Algérie, et aux phosphates du Maroc». Il a pris soin de taire la phrase suivante : «Mais, comme l'a montré Jacques Marseille, ce soutien fut de bout en bout un leurre. Car, comme on l'a suggéré plus haut, l'économie coloniale, toujours prônée par les gouvernements successifs, eut pour effet majeur de protéger l'économie française de façon malthusienne


Si l'effet majeur fut d'entraver l'économie française, c'est bien que ce n'était pas «rentable». Lefeuvre fait mine de prendre l'expression au pied de la lettre, et me fait donc passer pour une idiote, comme si toutes les recettes françaises venaient d'Afrique du nord ; j'espère pour sa culture historienne qu'il sait que c'est avec Jacques Marseille et sous ma houlette (prenant la suite de Jean Bouvier) que nous avons mené, de 1973 à 1979, une enquête quantitative aussi exhaustive que possible sur la rentabilité détaillée des différents territoires de l'empire, colonie par colonie 8. Cette enquête a servi à Jacques Marseille de premier support pour élaborer son grand livre ; je répète donc ici ce que j'ai toujours expliqué (y compris dans le paragraphe précédant la citation épinglée) : les seules affaires rentables le furent au profit d'entreprises coloniales qui représentaient une part minime du capital français, en Indochine avant la guerre de 1914, au Maghreb entre les deux guerres et en Afrique noire au début des trente glorieuses... Lefeuvre a dû se donner du mal pour trouver à exploiter quelque part une expression trop rapide qui contredirait la totalité des résultats de ma thèse d'État ! 9. Cela n'est guère digne d'un collègue sérieux.

Si j'ai décrit en détail cette anecdote, c'est que le livre de Daniel Lefeuvre procède exactement comme il le reproche aux autres : l'un de ses tics récurrents est de procéder à coup d'exemples pris pour le tout ; le procédé est particulièrement frappant p. 160-162, où il fait bon marché des «très nombreuses déclarations d'Algériens assurant s'être rendus en France après avoir été contactés... par des agents patronaux», mais les réfutent (sans les avoir analysés) par l'énumération de ... six cas censés prouver le contraire : une note du préfet de la Nièvre en octobre 1923, du directeur de la Co des Mines de houille de Marles en 1937, un entrefilet de la Dépêche de Constantine en 1949, un compte-rendu d'un inspecteur des Renseignements généraux à Bougie en 1949, un article du Bulletin du CNPF en 1952, et à nouveau une étude patronale de 1953 : belle démonstration, vraiment ! N'enseigne-t-on pas aux étudiants qu'exemples ne font pas preuve ? (je ne discute pas ici le fond, mais la méthode).

Le deuxième procédé, systématique, est d'extraire les citations de leur contexte pour mieux les ridiculiser. N'accuse-t-il pas Claude Liauzu d'appuyer son assertions de profits parfois immenses de sociétés coloniales «tout en n'en donnant que deux exemples... et à une seule date, 1913» (p. 128) ? Et l'enquête dont je viens de parler, il ne la connaît pas ? Algérie, Tunisie et Maroc ont eu leurs données dépouillées annuellement de la fin du XIXe siècle (et si je me souviens bien, pour l'Algérie, depuis 1830) ; les plusieurs centaines de sociétés commerciales d'outre mer cotées en bourse étudiées sur un demi siècle par Jacques Marseille, alors qu'il les cite à la page suivante, tout à coup il les a oubliées ? C'est du mensonge par omission ou je ne m'y connais pas...


positivisme simplificateur

Ce qui est surtout désarmant dans ce livre, c'est son positivisme simplificateur. Manifestement, la complexité des facteurs historiques est une dimension qui lui échappe. Il s'escrime à discuter à l'unité près le nombre de morts provoqués par la conquête de l'Algérie stricto sensu : c'est à peu près aussi intéressant que de calculer le nombre de tués par balle lors des expéditions des conquistadores en Amérique latine ! Tout le monde sait que ce ne sont pas les guerres de conquête qui ont fait disparaître les 9/10e de la population amérindienne, mais les épidémies, les crises de subsistance, et la désorganisation profonde des structures politiques et sociales préexistantes (même si les expropriations de terres, compte tenu du petit nombre relatif de colons espagnols et portugais concernés, ont été proportionnellement (du moins au XVIe siècle, le seul concerné ici) bien inférieures à celles provoquées par les vagues successives de colons en Algérie (expropriations dont Lefeuvre ne dit mot).

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Alger, cimetière arabe (carte postale ancienne)

Au lieu de cela, nous avons droit à un raisonnement désarmant : ou bien, ou bien ; si le nombre de tués par la guerre a été faible, la colonisation n'y est pour rien : le seul responsable de la baisse effroyable de la population algérienne dans la seconde moitié du XIXe siècle est intégralement due à la crise climatique (chapitre 3. «Les années de misère»). Et la conjonction des facteurs, cela n'existe pas ? Je renvoie pour cette analyse notre auteur à la formidable étude historico-géographique, d'une grande érudition, publiée au début des années 60 par Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant sur l'Algérie, passé et présent 10.

Au-delà du seul cas algérien, on remarque que nombre d'entreprises coloniales dans l'histoire se sont accompagnées d'une chute très nette des populations colonisées : en Amérique latine déjà citée, en Algérie et en Afrique du Sud exactement à la même époque et pour les mêmes raisons, et un demi-siècle plus tard (1885-1920) en Afrique noire où les historiens les plus sérieux s'accordent pour estimer entre un tiers et la moitié, selon les régions, la chute de la population. Cette coïncidence renouvelée ne peut qu'interpeller l'historien. Certes, s'il n'y avait eu, chaque fois, des crises parallèles de pluviométrie et de subsistance accentuées par les retombées des crises économiques des métropoles, on peut espérer que les pertes démographiques auraient été inférieures. Mais ce n'est en aucun cas «ou bien», «ou bien» : lorsqu'il y a une telle redondance des effets démographiques, on ne peut que s'interroger sur les modalités entrecroisées des facteurs explicatifs dont la combinaison a pu s'avérer dramatique, même s'il n'y avait pas préméditation !


migrations et racismes

Même étroitesse d'esprit à propos de l'historique, pourtant précisément rappelé, des migrations du travail en : France (chap. 10) : en 1951, il y a 160 000 Maghrébins (et non pas «coloniaux»), en France, soit «moins de 1% de la population active». (p. 155). C'est très faible, mais cela ne signifie pas grand chose, tout dépend des catégories socio-professionnelles concernées. Lefeuvre ne le nie pas, mais comme il est facile de biaiser un commentaire ! Il remarque p. 225 que, en 1996, «42% des Français estiment que tous les êtres humains font partie de la même race» et il en paraît content. Mais plus de la moitié des Français croient donc encore que le concept de race est acceptable, et au total près de 20% affirment que ces races sont inégales entre elles, et il trouve cela plutôt rassurant ?

Moi je trouve cela inquiétant, 3/4 de siècle après que la génétique ait démontré le contraire, et trente ans après que Jacquard ait commencé à se donner tant de mal pour en populariser les résultats 11 : ce qui prouve à tout le moins que nos subjectivités sont différentes... De même, chez Renault, les 4/5 des ouvriers non qualifiés, écrit-il, ne sont pas maghrébins et, par conséquent, le rôle des travailleurs colonisés dans la reconstruction française est «marginal» et largement surfait ; l'interprétation ne serait-elle pas modifiée s'il disait exactement la même chose en sens inverse : 20 % de travailleurs maghrébins, tous dans les emplois non qualifiés chez Renault, ce n'est pas rien. Une fois de plus, les chiffres disent surtout ... ce que l'on veut leur faire dire. Alors cela justifie-t-il cet excès attribué à tous les «Repentants»: «Affirmer que [la main d'oeuvre algérienne] a joué un rôle décisif [dans la reconstruction] n'est pas seulement excessif. À ce niveau d'exagération, c'est de fable ? ou de mensonge ? qu'il faut parler» (p. 157). Or, pour justifier sa colère, mystérieusement, les «Repentants» cités se réduisent en fin de compte... à une déclaration de Tariq Ramadan sur France 3 selon laquelle les travailleurs d'Afrique du Nord «ont reconstruit la France» (p. 163).

Bien entendu, Lefeuvre a raison de rappeler qu'il ne faut pas non plus s'obnubiler sur un pan de l'histoire au détriment des autres, et que le «racisme» anti-maghrébin n'a rien à envier à ce qu'il est advenu avant eux aux immmigrés pauvres arrivant en masse : Polonais des houillères, Italiens du bâtiment, etc. Les guerres saintBarthelemycoloniales ont été atroces, mais il a raison de rappeler que beaucoup d'autres guerres aussi ; son long développement sur les massacres vendéens ou sur les camisards (on aurait pu y ajouter les Cathares) renforce bien cette idée-force : les guerres les plus meurtrières et les plus aveugles sont les guerres civiles, car ce sont celles qui, quasi par définition, confondent les civils et les militaires (de même qu'il n'y a jamais eu de guerre sans viols souvent massifs des femmes). D'où la justesse du rapprochement. Le petit Lavisse d'autrefois ne faisait pas autrement, qui enseignait aussi bien les dragonnades de Louis XIV que les enfumades de Bugeaud (est-ce la peine de vouloir minimiser celles-ci (pp. 50-53) ? Bien sûr, comme Lefeuvre l'argumente, si les insurgés s'étaient rendus au lieu de se réfugier dans des grottes, ils n'auraient pas été enfumés : c'est donc «leur faute» ?) Une enfumade est une enfumade et ce ne fut pas la seule, j'en connais au moins une autre assez terrible en Centrafrique - Oubangui-Chari d'alors - en 1931.

Il n'empêche : les hommes d'aujourd'hui ne sont pas tous des historiens, beaucoup ont aussi oublié ou tout simplement ignorent que, depuis toujours, les guerres de religions, quelles qu'elles soient, ont compté parmi les pires. Ce qui demeure dans la mémoire des gens, ce qui a formé à la guerre de guerrilla, et ce qui a justifié la torture (voir Aussaresses), ce sont les guerres françaises les plus récentes, et celles-ci ont été les guerres coloniales... On ne peut nier l'influence de cet héritage dans l'«idée de guerre» en France aujourd'hui. Ce qui apparaît aussi, c'est que les moins intégrés à la France jacobine sont les immigrés les plus récents, et que parmi ces immigrés récents, un nombre très élevé est issu des anciennes colonies (pas tous, il y a aussi les gens d'Europe de l'Est, et les Roumains ne sont guère aimés non plus que le «plombier polonais»). Ceci dit, en moyenne, les immigrés les moins intégrés ne sont plus les Maghrébins : ce sont les gens qui se déversent d'Afrique noire, et comme Lefeuvre ne nous parle que de l'Algérie, cela entâche son raisonnement devenu de ce fait en partie obsolète.


postcolonialité

Enfin, ce que prouve ce pamphlet, c'est l'inculture de son auteur concernant la postcolonialité. Il feint de croire qu'il s'agit de démontrer la continuité chronologique entre périodes coloniale et postcoloniale (entre autres exemples : «la mythologie de la repentance... sert à justifier le continuum entre la période coloniale et aujourd'hui», p. 199). Pour comprendre la pensée postcoloniale, renvoyons à quelques lectures de culture, par exemple le numéro spécial récent de la revue Esprit paru sous ce titre 12. Le postcolonial, ce n'est pas une période : c'est un mode de penser pluriel qui consiste à relire le passé et à le réutiliser, ou à en réutiliser l'imaginaire dans un présent imprégné d'héritages multiples, parmi lesquels l'épisode colonial joue son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, bien que les deux soient à la fois contradictoires et inséparables, comme l'a déjà montré Albert Memmi à la fin des années 1940 13. Il est intéressant de noter que Lefeuvre ignore ces termes de «colonisés» et de «colonisateurs» ; les concepts correspondants ne l'intéressent visiblement pas ; il n'utilise, probablement à dessein, que le terme «coloniaux» qui, selon les pages, désigne indifféremment les uns ou les autres. C'est un lissage peu convaincant.

Le dualisme simpliste de Daniel Lefeuvre lui fait penser que «les Repentants» expliquent tout à partir de la colonisation. Bien sûr que non, même si personne n'est parfait, et que des contresens peuvent apparaître parfois. L'histoire - et donc la culture nationale - est cumulative, les différents strates de notre passé se sont entremêlés, produisant chaque fois de nouveaux syncrétismes faits de l'accumulation de toute notre histoire. S'y ajoute, ce qu'il rappelle fort bien (p. 153 à 190), que depuis la seconde guerre mondiale le nombre des immigrés originaires des anciennes colonies s'est démultiplié, pour des raisons diverses. Or, malgré ce contexte culturel métissé, l'héritage colonial a été ignoré, nié ou oublié, alors qu'il est si prégnant que cette attitude de déni et d'oubli nous revient aujourd'hui en boomerang de façon violente et parfois irraisonnable : raison de plus pour ne pas l'escamoter à nouveau au nom de la morale de l'autruche !

Je renvoie pour une analyse autrement plus lucide et fine du processus au chapitre consacré par Jean-Pierre Rioux, dans un ouvrage récent, à la mémoire algérienne contrastée 14. Certes, il s'agit aussi d'un pamphlet, mais qui a le mérite (outre de n'être pas injurieux à longueur de page) d'être un vrai ouvrage de réflexion qui souligne la complexité de ce présent «postcolonial » qu'il a parfaitement le droit de déplorer, même si je ne partage guère les mêmes conclusions. Notre historien économiste devrait se mettre un peu à l'écoute de l'histoire culturelle, autrement plus compliquée que des tableaux chiffrés. L'«histoire sociale est reine», avait coutume d'enseigner Henri Moniot, c'est-à-dire toute l'histoire, dans toutes ses dimensions, économique, sociale, politique, intellectuelle... y compris en histoire coloniale !

Catherine Coquery-Vidrovitch
Professeure émérite à l'Université Paris-7 Denis Diderot
février 2007 - source



Notes :

1. En revanche le thème de la «repentance» est utilisé par les hommes politiques (par exemple par le président Bouteflika). Mais les politiques ont souvent des raisonnements qui ne tiennent pas la route, en tous les cas qui n'ont rien de scientifique, et par conséquent ne relèvent pas de l'histoire. Donc il faut savoir à qui s'adresse ce livre : aux politiciens, ou aux historiens ? La confusion est totale.

2. Le fait que Olivier Le Cour Grandmaison ne soit pas historien est important : c'est un spécialiste du présent, qui découvre (et fait donc découvrir) avec un effroi non dénué de naïveté les horreurs d'un passé colonial qu'il ignorait ou négligeait. Il réagit en moraliste et, ma foi, s'il propose quelques bêtises, il rappelle aussi beaucoup de faits fort justes... Les historiens, eux, savent d'une part que le fait colonial a existé depuis les débuts de l'histoire et, côté horreurs de la guerre, ils en ont hélas vues d'autres. Mais ceci n'est pas une raison pour minimiser ce qu'on connaît le mieux au nom de la «concurrence des victimes».

3. Jean-Louis Triaud, La Légende noire de la Sanûsiyya : une confrérie musulmane saharienne sous le regard français, 1840-1930, Paris : Maison des sciences de l'homme, 1995, 2 vol.

4. Voir, entre autres, Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, Paris, PUF, 1968, t.1, pp. 267-277, et Politiques coloniales au Maghreb, Paris, PUF, 1972, pp. 110-120. Patricia M.E. Lorcin, Imperial Identities : Stereotyping, Prejudice and Race in Colonial Algeria, Londres, I.B. Tauris, 1995.

5. La constitution du Nigéria (1999) stipule «The Government of the Federation or of a State shall not adopt any religion as State religion» (chapitre 1, section 2, article 10).

6. Gilles Manceron, (introduit par), 1885 : le tournant colonial de la république. Jules Ferry contre Georges Clémenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, Paris, La Découverte, 2006.

7. François Bobrie, «Finances publiques et conquête coloniale : le coût budgétaire de l'expansion coloniale entre 1850 et 1913», Annales ESC, no 6, 1976, pp. 1225-1244.

8. Les bordereaux informatiques de l'enquête n'ont pas été intégralement publiés, mais ils ont abondamment servi à plusieurs thésards, dont Jacques Marseille (qui avait dépouillé tout ce qui concerne l'Indochine), Hélène d'Almeida-Topor (qui a inventorié tout ce qui concerne l'AOF) et plusieurs autres. Une exploitation comparative globale mais limitée dans le temps (1924-1938) a donné lieu à une publication qui fait toujours autorité : «L'Afrique et la crise de 1930», Revue Française d'Histoire d'Outre-Mer, n° 232-233 (parution 1978), Actes du colloque de l'Université Paris-7, 380 p. L'enquête a aussi donné lieu à plusieurs mises au point dont, entre autres, de ma part : «À propos des investissements français outre-Mer : firmes d'Afrique occidentale», in Actes du 2ème Congrès des Historiens économistes français (M. Lévy-Leboyer éd.), La Position internationale de la France, Paris, EHESS éd., 1977, pp. 413-426 ; «Le financement de la "mise en valeur" coloniale. Méthode et premiers résultats», Etudes africaines offertes à Henri Brunschwig, EHESS, 1983, pp. 237-252 ; «Enquête statistique sur le commerce extérieur des territoires francophones d'Afrique de la fin du XIXème siècle à l'Indépendance», in G. Liesëgang, H. Pasch et A. Jones (eds), Figuring African Trade: Proceedings of the Symposium on the Quantification and Structure of the Import and Export and Long Distance Trade in Africa c.1800-1913, Berlin, D. Reimer, 1986, pp.34-45.

9. Mon «amour immodéré de l'Afrique», en sus «troublé par des considérations idéologiques» [lesquelles ?] comme il l'écrit p. 122, m'a en effet incitée à démontrer en quelque 600 pages que l'Afrique équatoriale française fut pour la France un fardeau dont les résultats économiques furent, jusqu'à la seconde guerre mondiale, quasi nuls, si l'on excepte quelques rares compagnies forestières de triste mémoire (dont l'une évoquée par Louis Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit sous le nom évocateur de «Compagnie Pordurière» par laquelle il fut employé au Cameroun) : Le «Congo français» au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris, Mouton, 1972 (rééd. Éditions de l'EHESS, 2001, 2 vol.).

10. Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant, L'Algérie : passé et présent. Le cadre et les étapes de la constitution de l'Algérie actuelle, Paris, Éditions sociales, 1960.

11. Albert Jacquard, Éloge de la différence, la génétique et les hommes, Paris, Seuil, 1978.

12. «Pour comprendre la pensée postcoloniale», Esprit, n° 330, décembre 2006, pp. 76-158.

13. Portrait du colonisé, suivi de Portrait du colonisateur, d'abord publié dans la revue Esprit

15. Jean-Pierre Rioux, La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire, pp. 126-148, Paris, Perrin, 2006. 


* Daniel Lefeuvre répondra prochainement au compte rendu de Catherine Coquery-Vidrovitch

- voir aussi : "Réplique à un argument de Catherine Coquery-Vidrovitch : un historien peut-il faire dire ce qu'il veut aux statistiques ?" (Michel Renard) 


__________________________________________________


la charia dans le nord du Nigéria


- au sujet de l'application de la charia dans le nord du Nigeria, Catherine Coquery-Vidrovitch écrit ci-dessus : "jusqu'à plus ample informé, fort heureusement, aucune condamnation n'a pu être exécutée". Le rapport 2006 d'Amesty International sur le Nigéria précise que, malgré plusieurs condamnations à mort, notamment par les tribunaux "islamiques" du nord du pays, aucune mise à mort n'a eu lieu.

Cependant, d'autres peines sont exécutées. Ainsi,charianiger le 7 février 2002, un reportage de Maryse Burgot et Dominique Bonnet sur France 2 montrait l'amputation de la main droite, effectuée à l'hôpital et sous anesthésie générale, à l'encontre d'un paysan qui avait volé un boeuf ; elle filmait le tribunal dans lequel un juge avait lui aussi condamné un paysan pauvre à l'amputation... (ci-contre, la main coupée du voleur de boeuf...!!).

- quant à l'avocate nigériane, Hauwa Ibrahim, lauréate du Prix Sakharov en arton91892005, elle expliquait alors "avoir travaillé sur 47 affaires liées à la Charia, les peines prononcées, a-t-elle dit, sont inhumaines, lapidation, fouet, amputation." source

M.R.




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jeudi 26 avril 2007

Les colonies maltraitées (Éric Roussel)

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Les colonies maltraitées

Éric ROUSSEL


12197318_pVoulant être une référence, l'ouvrage multiplie erreurs, lacunes et approximations. Dommage.

REPENTANCE : loi entravant toute discussion historique sur tel ou tel aspect du passé. A priori, le climat ambiant n'est guère favorable à l'étude de la colonisation. Réunie autour de l'universitaire Claude Liauzu, une équipe vient pourtant de relever le défi. Entre ceux qui exaltent les côtés les plus positifs de l'épopée coloniale et d'autres, selon lesquels la France a mené une entreprise calamiteuse, voire criminelle, le parti pris des auteurs est celui d'un juste milieu. Dans une certaine mesure, le pari est tenu.

Signée par Frédéric Turpin, auquel on doit d'excellents travaux sur l'Indochine, la notice relative à François Mitterrand, ministre de la France d'Outre-Mer sous la IVe République, est notamment un modèle d'équilibre : si les tendances réformatrices et libérales du futur chef de l'État sont bien soulignées, son attachement aux structures coloniales ne l'est pas moins. Dans les grandes lignes, les développements d'ordre événementiel (guerre d'Indochine, guerre d'Algérie) apparaissent également honnêtes et de bonne facture.

D'où vient donc le sentiment d'insatisfaction suscité par cette entreprise ? Passons sur certaines erreurs. Fort sévère pour les militaires et les colons dans son roman La Rose de sable, Henry de Montherlant n'était nullement officier : tout au contraire, il avait refusé de le devenir avec obstination. Quant à Pierre Boisson, nommé gouverneur général à Dakar en juin 1940 par le socialiste Albert Rivière, ministre des Colonies du premier gouvernement Pétain, il devait sa carrière brillante à son loyalisme républicain : on voit donc mal en quoi il pouvait être tenu pour sûr par le régime de Vichy - qui d'ailleurs n'existait pas encore.

Passons aussi sur certaines lacunes. Pourquoi, par exemple, consacrer des développements au Parti communiste indochinois ou de la région de Madagascar et passer sous silence le Parti communiste français ? Il n'aurait pas été inutile de revenir sur le fait qu'en 1940, au lendemain de l'entrée en guerre de l'Union soviétique, le PCF refusa toute idée d'autonomie des départements algériens, qu'en 1945 il couvrit la répression des émeutes de Sétif, qu'en 1955, après les tragiques événements de la Toussaint 1954, il condamna une «rébellion irresponsable» et enfin, qu'un an plus tard, sous le gouvernement Guy Mollet, il vota les pouvoirs spéciaux demandés par le ministre résident, Robert Lacoste ?

Plus graves sont des interprétations erronées. Prétendre ainsi que l'indépendance de la Tunisie fut ressentie par Pierre Mendès France (PMF) comme une trahison de sa politique est pour le moins discutable. S'il est exact que le processus d'autonomie interne, enclenché par le discours de Carthage en juillet 1954, ne débouchait pas directement sur une émancipation complète du protectorat, il reste qu'en fait il aboutit à ce résultat et que PMF ne s'en indigna pas. Les Tunisiens, du reste, saluèrent toujours son initiative. Encore plus contestables sont les passages décrivant la politique du général de Gaulle en Algérie : trop succincts, ils ne rendent compte ni de la complexité de sa position ni de l'évolution de sa pensée.

Éric Roussel, Le Figaro, 26 avril 2007

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liens relatifs au livre critiqué

- réponse de Claude Liauzu, Vincent Joly et Maria Romo-Navarette

- réponse de Pierre Brocheux


liens relatifs au livre critiqué

- Dictionnaire de la colonisation française, dir. Claude Liauzu (Larousse, 2007)

- présentation du livre, par Claude Liauzu

- compte rendu par Jean-Sébastien Stehli (L'Express)

 

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liens relatifs à l'auteur de cet article

- entretien avec Éric Roussel (site Gallimard) : texte et images

- bibliographie amazon.fr

- bibliographie fnac.com

- Éric Roussel, Charles de Gaulle

- Éric Roussel, nouveau président de l'Institut Pierre Mendès-France

- rencontre avec Éric Roussel à Montpellier (3 avril 2007)


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Éric Roussel, à gauche

 

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jeudi 19 avril 2007

l'insurrection malgache de 1947 (Jean Frémigacci)

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Madagascar, insurrection de 1947

 Ce que révèlent

les reconstitutions historiques

un entretien avec Jean FRÉMIGACCI



- Les Nouvelles - En quoi les recherches récentes menées par votre équipe apportent-elles une nouvelle vision des "Evènements de 1947" ?

Jean Frémigacci
- Vaste question... Je dirai que jusqu'ici, nous n'avions aucune étude d'ensemble de ce qui s'est passé sur le terrain, mais seulement des travaux très généraux sur les origines de l'insurrection, vue comme découlant de la situation coloniale générale ; ou sur le face-à-face entre le pouvoir et les nationalistes malgaches, conclu par le célèbre "Procès des parlementaires". Quant à ce qui s'est passé sur le terrain, on s'est contenté de parler de répression "féroce" en se retranchant derrière "la chape de silence" que les Français auraient imposé sur ce qui se passait. Ce qui est une première affirmation fausse : car l'insurrection malgache de 1947 a été la première révolte coloniale à connaître une médiatisation intense dès mai 1947, organisée par le parti communiste qui vient juste, le 5 mai, de quitter le gouvernement pour entrer dans l'opposition. 1947 est aussi, ne l'oubliez pas, la première année de la guerre froide.

Tout d'abord, je préciserai que si nous avons pu progresser considérablement dans la connaissance de 1947, c'est parce que de vastes fonds d'archives ont été ouverts depuis une dizaine d'années en France : les archives militaires de Vincennes livrent le détail de la chronologie et de la géographie de l'insurrection, jusqu'au niveau du village. Les archives d'Aix-en-Provence complètent celles d'Antananarivo ouvertes depuis près de 20 ans en donnant tous les acteurs des "Evènements de 1947" dans le sens le plus large. Il est absurde, soit dit en passant, de se plaindre de la "fermeture" des archives, même si toutes ne sont pas encore accessibles.

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carte postale ancienne, ayant voyagé en 1903

Que nous apprend donc le terrain ? D'abord, qu'il faut revoir complètement les cadres chronologique et spatial d'un mouvement qui a été bien plus qu'une insurrection localisée sur 1/6ème de l'île. Le 29 mars 1947 a été tout autant un point d'aboutissement qu'un point de départ. A partir de mai 1946, un mouvement de désobéissance civile, de véritable dissidence des populations se développe dans certaines régions de l'île, et pas seulement dans celles qui se révoltent. Le MDRM (ndlr : Mouvement démocratique de la rénovation malgache) chevauche ce mouvement de fond bien plus qu'il ne le provoque ou le stimule. Et tout cela débouche sur un climat pré-insurrectionnel dès novembre 1946 qui a d'importantes conséquences : la répression administrative et policière qui s'ensuit a eu pour résultat que certaines régions très dynamiques, comme l'extrême Sud ou le Nord-Est n'ont pu se joindre, plus tard, à l'insurrection... car leurs cadres étaient déjà emprisonnés. C'est le cas par exemple de Monja Jaona dans l'Androy, arrêté dès le 10 novembre 1946 et qui ne sortira de prison que quatre ans plus tard. Contrairement à ce que suggère son intervention dans le film de Danièle Rousselier, ou Philippe Leymarie dans Le Monde Diplomatique, Monja Jaona n'a joué aucun rôle en 1947-1948.

L'autre conséquence à souligner : ce climat quasi-insurrectionnel a joué un rôle pédagogique essentiel en accréditant l'idée ou plutôt l'illusion lyrique que le Fanjakana frantsay était à l'agonie. Un dernier coup d'épaule, et il s'effondrerait. D'où, le 29 mars, le thème de "trois jours" : trois jours de révolte suffiront, et ensuite, les Américains et les Anglais imposeront aux Français affaiblis la reconnaissance de l'indépendance de Madagascar. C'est à la lumière de ce thème qu'il faut comprendre l'impréparation extraordinaire de la révolte. Personne n'imaginait qu'on en avait pour 1 an, 1 an et demi... Pour compléter ce renouvellement des perspectives, je dirai que ce qui s'est passé alors à Majunga, Antalaha ou Fort-Dauphin est aussi important que l'insurrection proprement dite à Moramanga ou Sahasinaka, si l'on veut comprendre l'évolution ultérieure de Madagascar. C'est là un axe de recherche essentiel, qui a exigé énormément de tempo et de travail de ma collègue, Lucile Rabearimanana.

Les Nouvelles - Avez-vous découvert du nouveau en ce qui concerne les origines, les responsables du déclenchement de l'insurrection, et le cheminement de celle-ci ?

Jean Frémigacci - L'enquête menée dans les archives et sur le terrain devrait nous permettre de rejeter définitivement la thèse, très défendue en France surtout, suivant laquelle 1947 aurait résulté d'un complot de la sûreté coloniale pour abattre le MDRM. Or notre recherche collective fait émerger des réseaux de militants qui se préparent à l'insurrection en débordant le MDRM légaliste et dont la police ignore tout : c'est par exemple ce qu'a découvert Célestin Razafimbelo dans la région de Moramanga.

Ce que l'on appelle le complot policier est postérieur au 29 mars. Il s'agit de l'utilisation de la violence pour obtenir des «aveux» permettant d'accuser Ravoahangy, qui en fait n'était pour rien dans l'affaire. Ce qui n'est pas le cas de Raseta qui lui, semble bien avoir été le chef occulte de la Jina, la société secrète qui a joué le rôle d'allumette déclenchant l'explosion. Mais pour les Français, l'homme à abattre, c'était Ravoahangy. C'était une très grosse erreur de leur part, car Ravoahangy était leur meilleur interlocuteur possible.

Les réseaux qui ont déclenché l'insurrection étaient essentiellement composés par ce qu'on peut appeler la petite bourgeoisie merina provinciale. Pourtant, il serait très réducteur de ramener le mouvement à un complot des Merina ! Car le fait essentiel, ici, c'est que, entre avril et juillet 1947, à la faveur de la disparition de toute autorité coloniale en brousse, on voit se développer une immense jacquerie paysanne, constituée de foyers très largement autonomes, à fondement le plus souvent ethnique, chez les Antemoro (qui créent une "République autonome de Namorona"), les Tanala, les Betsimisaraka, suivant des modalités tellement variées qu'il serait plus juste de parler des insurrections malgache de 1947...

Dans tout cela le MDRM passe rapidement à l'arrière plan, un chef historique comme Radaoroson dit même qu'il faut l'oublier. Et sauf dans la région de Moramanga, le réseau de militants merina doit laisser le pouvoir aux chefs de guerre locaux. Si certaines sociétés, comme les Antemoro et les Tanala, préservent leur cohésion, d'autres comme les Bezanozano ou les Betsimisaraka sont déchirées par des luttes sociales, ou également par un banditisme social qui terrorise les populations encore plus que le Sénégalais : Tovo Rakotondrabe a été frappé par son ampleur dans la région de Brickaville.

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Tabataba, film de Raymond Rajaonarivelo (Madagascar, 1993) - source

En bref, en 1947, à Madagascar, on a l'éventail complet des types de résistance à un pouvoir colonial : un mouvement nationaliste moderne, des révoltes primaires exprimant des fureurs paysannes, et même un mouvement religieux qui mêle croyances ancestrales (comme la croyance dans Tokanono) et messianisme protestant... Et il vaut mieux ne pas adhérer à la légende rose qui voit dans chaque révolté de 1947 un citoyen politiquement formé, conscient et organisé, prêt à donner sa vie pour sa patrie... Car alors, cela voudrait dire que, depuis, les Malgaches ont énormément régressé, ce qui est une idée absurde. De même qu'il ne faut pas voir le MDRM comme un modèle idéal de parti national jamais égalé depuis. Dans un travail remarquable, Denis Alexandre Lahiniriko a parfaitement pointé ses faiblesses. Ses 300.000 membres affichés étaient beaucoup plus fictifs que réels. Car les adhésions s'étaient faites collectivement, par villages entiers, souvent sous l'impulsion des fonctionnaires locaux, chefs de canton, médecins de l'Ami (ndlr : Assistance médicale indigène)... En fait, il n'y avait pas de place pour l'individualisme, pour le choix individuel à l'époque... Et les insurgés de la côte Est se sont battus pour leur indépendance dans un cadre local beaucoup plus que pour une République démocratique de Madagascar. À l'époque, ils prenaient encore le mot de tanindrazana dans son sens étroit et concret, non dans son sens général et abstrait comme nous le faisons aujourd'hui. D'où, d'ailleurs, un effet pervers qui est le réveil des ethnies.

Les Nouvelles - Nous en arrivons maintenant à la question la plus sensible, celle de la répression coloniale et du bilan des pertes de l'insurrection. Quelle est votre opinion là dessus ?

Jean Frémigacci - La réponse est difficile. Qu'est-ce qu'une répression «féroce», qu'est-ce qu'une répression «modérée» ? C'est largement une affaire d'opinion subjective. Dans ce domaine, à mon sens, on ne peut que prononcer un jugement relatif, en procédant par comparaison, dans le temps et dans l'espace. Je suis parfaitement conscient du risque de causer un scandale en émettant l'opinion que la répression militaire, après une série de crimes de guerre commis dans les 6 premières semaines, a été relativement mesurée ensuite.

Pour être bref, je dirai que dès juin-juillet 1947, des instructions formelles de modération dans la répression sont données aux troupes, et les données d'archives comme les enquêtes de terrain auxquelles j'ai procédé en pays Tanala, Antemoro et Betsimisaraka montrent que ces instructions ont été largement suivies. Cette modération n'a pas de quoi étonner, c'était la seule politique possible : le problème, pour les Français, c'était de regagner la confiance des populations en fuite, et de les faire rentrer dans leurs villages. On ne pouvait y arriver par la violence. Quant aux insurgés, trop mal armés pour représenter un danger réel pour les soldats coloniaux, ils n'ont pas suscité la haine de ces derniers, comme le «Viet» en Indochine ou le Fellagha en Algérie.

Les Nouvelles, du 30 mars 2005
 jeudi 31 mars 2005,
napetrak'i / mis en ligne par Nary

 

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mardi 17 avril 2007

l'envahissante guerre des mémoires (Claude Liauzu)

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l'envahissante guerre des mémoires

Claude LIAUZU


Éric Savarese, Algérie, la guerre des mémoires, Non lieu, 2007 ; Benjamin Stora. Entretiens avec Thierry Leclère, La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, l’Aube,2007.

Deux livres, parmi beaucoup d’autres, sortis au même moment et consacrés à ce problème méritent attention. Jamais depuis un demi-siècle on n’avait autant parlé du passé colonial. Après Vichy et la Shoah, il envahit, on le sait, la vie publique.
Le livre d’Éric Savarese s’achève sur une question : comment en finir avec la guerre des mémoires ? Il souligne en sociologue le caractère récent, l’actualité de ce problème, cet enchevêtrement de passés qui passent mal et des questions du présent, de la crise actuelle de la société française. Dans son premier chapitre, il tente un bilan des études historiques. Sa distinction entre l’histoire, qui étudierait les événements, et l’anthropologie centrée sur la situation coloniale, est discutable : cette notion due à Balandier a été en effet utilisée (insuffisamment) par notre discipline. Les frontières entre sciences de la société le cèdent aujourd’hui aux approches pluridisciplinaires.

Les chapitres 2 à 4 sont consacrés à l’analyse des mémoires algériennes et à celles des pieds noirs en particulier. Dans ce domaine qu’il a contribué à fonder, Éric Savarese est très intéressant. La conclusion insiste avec force sur l’importance d’une redéfinition des usages de l’histoire. Comment ne pas être d’accord avec ce travail fondé sur une longue réflexion et une documentation abondante ?

Une connaissance intime, une sensibilité personnelle, des questions pertinentes de Thierry Leclère : il en résulte un dialogue vivant, clair, agréable à lire avec Benjamin Stora sur des questions difficiles, controversées.

signature
Benjamin Stora à la Librairie "Atout Livre" (Paris 12e), le 31 mars 2006 - source

Même s’ils ne sont pas toujours d’accord avec Benjamin Stora, des historiens se retrouvent dans sa déontologie : ne pas ignorer les rapports entre notre travail et les guerres de mémoires, ne pas réduire ces rapports à une dépendance. Le temps est venu  de prendre position, de défendre le métier en le renouvelant, en réaffirmant sa fonction sociale.
Confrontés aux guerres de mémoires et aux enjeux publics de ces guerres, aux liens entre présent et passé, le sociologue, l’historien et le journaliste montrent qu’il est possible de diffuser un savoir spécialisé sans cultiver l’histoire-spectacle, la mise en scène, les mots qui pèsent trop lourd et les images choc.

Une occasion de concrétiser ces objectifs est fournie par la controverse concernant le projet de mémorial de l’Algérie française et de l’OAS soutenu par la municipalité de Perpignan (mais qui a valeur générale pour Nice, Marignane, Toulon, Montpellier, Aix, etc.). Un groupe d’historiens spécialistes du Maghreb  propose un contre-projet. Ce petit groupe, dans le respect de la pluralité des interprétations, proposera non la Vérité mais des repères et des garde-fous aussi bien contre ceux qui instrumentalisent l’histoire au service du «rôle positif» de la colonisation que contre ceux qui en font un procès anachronique et manichéen. Notre fonction est de comprendre et faire comprendre le passé et ses rapports avec le présent.

Claude Liauzu

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Algérie, 1954-1962 - Algérien !.. Choisis...  la vie avec la France,
la mort par le fellaga. L'armée française te protège.
Avec elle chasse le fellaga
(source : base Ulysse Caom)


- Éric Savarèse : bio-biblio
savarese








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lundi 16 avril 2007

"la faute de l'ancienne puissance occupante" (Eric Hobsbawm)

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à droite, école à Brazzaville (Congo) en 1945 (source : base Ulysee, Caom)



chez les décolonisés dont la situation

se dégrade, il y a une tendance à dire que

c'est la faute de l'ancienne puissance

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Eric HOBSBAWM (extraits)


La «manie de l'histoire» atteint-elle d'autres pays que les vieux pays industrialisés ?
- La décolonisation a vu la création de nouveaux États dépourvus d'histoire, ou bien avec une histoire qu'ils ne veulent pas accepter. Plus récemment, la fin de la guerre froide a provoqué une espèce de dégel de l'histoire telle qu'elle avait été établie à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a des révisions historiques un peu partout qui s'imposent – ou que l'on tente d'imposer. Tout cela a ouvert un espace extraordinaire pour une réinvention de l'histoire, largement mythologique, parce que ces histoires-là ne sont pas écrites par les historiens, mais par les gouvernements, les mouvements, les organisations, les groupes de pression.

Il arrive aussi que cet emballement historique soit le fait de groupes ethniques.
- En Grande-Bretagne, il n'existait pratiquement pas de mouvements nationalistes écossais et gallois avant la fin des années 60. De la même façon, en France, sous la IIIe République, des groupes littéraires voulaient sauver le provençal, mais sans aller jusqu'à former un mouvement politique. À l'intérieur des anciennes nations homogènes, des groupes d'identité partielle se sont progressivement détachés. Aux États-Unis, ce fut la redécouverte de l'ethnicité : l'idée qu'être américain ce n'est pas simplement devenir américain, mais c'est aussi souligner sa judéité, son italianité, son irlandisme, etc. Une tendance qu'on retrouve elle aussi partout, à des degrés divers. Aux États-Unis et en France, la centralité de l'État n'est pas mise en question ; histoire_franceen Espagne, en Belgique et même en Grande-Bretagne, si.
Une nation n'existe que par sa relation au passé. Même des nations nouvelles comme l'Australie tentent de se construire des racines. Bien sûr, pour les États-Unis et l'Australie, le passé disponible est beaucoup plus court que le nôtre. Il est d'autant plus court que ces pays ne sont pas en état d'utiliser l'histoire indigène. En revanche, en Amérique latine, les colons ont réussi à accaparer la tradition aztèque et inca contre les Espagnols. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'un groupe ethnique ou prétendument ethnique qui tente d'établir son identité se mette à inventer son histoire. Jusqu'au cas ridicule de la soi-disant Padanie qui voudrait se séparer de l'Italie, au nom d'une histoire entièrement inventée.

Jusqu'à quel point de telles entreprises peuvent réussir ?
- Cela dépend de la gravité de la crise des grands États. On peut noter en tout cas que l'Union européenne, en encourageant l'autonomie des régions, a contribué au développement des identités locales. Les nationalistes écossais, qui voulaient l'indépendance, ont constaté que cela ne marchait pas et demandent désormais l'autonomie de la région à l'intérieur de l'Europe. À Bruxelles, de telles revendications ne sont pas vues d'un mauvais oeil, car l'Europe des régions est plus maniable qu'une Europe des nations.
(...)

Comment jugez-vous la tentative d'inscrire dans la loi française les «bienfaits» de la colonisation ?
- Si on regarde l'affaire du point de vue des anciens pays colonisés, on voit que ceux qui se sentent bien dans le monde d'aujourd'hui, par exemple l'Inde ou le Vietnam, examinent leur colonisation avec une certaine sérénité. En Inde, il n'y a pas de mouvement antianglais, pas plus qu'il n'y a de mouvement antiaméricain au Vietnam – après tout, les Vietnamiens ont battu les Américains. En revanche, chez les décolonisés dont la situation se dégrade, il y a une tendance à dire que c'est la faute de l'ancienne puissance occupante. Néanmoins, à mon sens, c'est pour les anciens empires que la difficulté d'écrire une histoire équilibrée est la plus grande, et je pense qu'ils devraient s'abstenir. À cet égard, la France est l'un des rares pays qui ait cherché à passer une loi sur sa colonisation pour indiquer l'orthodoxie.

Un débat comparable au débat français a-t-il lieu en Grande-Bretagne ?
- Non, ce n'est pas une affaire brûlante. Notre empire a toujours été en dehors de l'unité nationale et a joué un rôle moindre dans l'opinion publique ouvrière, alors qu'en France une partie de l'empire, l'Algérie par498861_609859 exemple, a été partie intégrante du territoire national, ce qui pose le problème postimpérial. Mais il reste chez nous le problème de certaines minorités, chez lesquelles on trouve la tentation de juger l'empire. C'est le cas des Pakistanais islamistes, pour qui c'est une façon de signifier leur refus de s'assimiler aux Anglais. Pour une partie de l'islam, l'impéralisme n'est pas mort. Au reste, la décolonisation a été, et de loin, plus problématique au Pakistan et au Bangladesh qu'aux Indes, et l'immigration indienne est plus à l'aise avec sa présence en Angleterre.
(...)

Les jeunes Français issus de l'immigration ont-ils raison de juger que l'enseignement de l'histoire ne donne pas assez de place à leur histoire ?
- Il est légitime de critiquer les programmes scolaires et universitaires, parce que l'histoire y est en grande partie nationale et ne tient pas assez compte du fait que la population de la France ou de l'Angleterre est multiculturelle. Mais cela ne veut pas dire que n'importe quel épisode qui intéresse tel ou tel groupe doit être enseigné avec la même importance. Ces groupes sont libres de développer leur propre littérature, leurs propres institutions, etc. L'important est de réfléchir aux épisodes historiques qui, en dehors de la nation, doivent malgré tout faire partie de l'acquis d'un citoyen. En ce sens, évidemment il faudra réviser certains globalizationaspects de l'histoire nationale et rééquilibrer le rôle du pays dans le monde. Les programmes nationaux doivent s'insérer dans le contexte de l'histoire mondiale. Je ne dis pas qu'il faille substituer l'une à l'autre : après tout, les États nationaux continuent d'exister, et il est normal et légitime que les citoyens de ces pays reçoivent une éducation historique axée sur cette réalité. Mais, même si c'est difficile, il faut parvenir à trouver cet équilibre, surtout dans le contexte d'une globalisation. Là est à mon avis l'une des grandes tâches qui attend les responsables des systèmes éducatifs. Dans cette tâche, les historiens peuvent aider.

propos recueillis par Éric Aeschimann,
Libération, 14 avril 2007

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Eric Hobsbawm est né en 1917

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L'âge des extrêmes :
le court vingtième siècle, 1914-1991

(éd. Complexe, 2003)

Eric_Hobsbawm
Franc-Tireur. Autobiographie
(2005)

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dimanche 15 avril 2007

archives de l'armée française sur le Maroc

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archives de l'armée française

sur le Maroc

demande d'information, par "Cheaziz"

 

recherche

Je cherche les archives de l'armée française sur le Maroc pour la période de 1930-1935. Si vous pouvez me dire l'organisme et l'adresse pour y aller faire des recherches. Merci à vous

Posté par cheaziz, jeudi 12 avril 2007 à 14:54

 

campagne_du_Maroc__1_
carte postale ancienne : campagne du Maroc, 1914 - colonne de Taza,
le général Lyautey félicitant les blessés du combat du 13 mai

 

réponse

L'organisme principal détenant des archives sur l'armée française au Maroc est le Service historique de la Défense (SHD). Et d'abord les fonds de l'Armée de Terre. Au sein de ces fonds, c'est la sous-série 3 H qui vous intéressera. Voici la présentation de cette sous-série sur le site du SHD :

 

Ce fonds comprend :

A. Des archives en provenance du 2e bureau et de la section d’Afrique du ministère de la guerre depuis l’envoi de la première mission d’instruction en 1877 jusqu’à la fin  des opérations de pacification en 1934.
B. Des archives en provenance du Maroc parvenues en deux versements : l’un vers 1935, l’autre en 1956 après l’indépendance ; elles ont été classées et regroupées par organisme.

Les journaux des marches et opérations, quand ils existent, ont été classés en tête. Puis on trouve successivement les collections de minutiers du courrier expédié et de bulletins de renseignements périodiques, ainsi que les dossiers d’affaires de chaque bureau. Des dossiers traitant des mêmes affaires existent à chacun des niveaux de décision, mais Lyautey puis Noguès ayant cumulé les fonctions de résident général et de commandant en chef, les attributions du cabinet et de l’état-major se recoupent pendant leur commandement.
Les archives des bureaux des affaires indigènes sont classées à part et font l’objet d’un inventaire particulier en cours de rédaction. Elles sont très importantes en raison des attributions politiques accordées aux régions. De nombreuses et importantes études envoyées par ces services aux 2e et 3e bureaux des états-majors de Rabat ou des régions restent classées dans les dossiers de ceux-ci et peuvent être en déficit dans le bureau d’origine.

Instrument de recherche              

Le répertoire numérique détaillé est partiellement publié :
- Répertoire des archives du Maroc, série 3 H, 1877-1960 par le chef d’escadrons Arnaud de MENDITTE et Jean NICOT, Vincennes, fasc. 1, 1982 ; fasc. 2, dactylographié.
- Guide des sources de l’histoire du Maroc au Service historique de l’armée de Terre, par Thierry SARMANT et Michel ROUCAUD, Vincennes, 2000.

Plan de classement

La sous-série 3 H comprend quatorze subdivisions :

3 H 1-153 : Section d’Afrique, puis section d’études du 2e bureau de l’état-major de l’armée, 1877-1934 : ces dossiers traitent notamment des relations avec le Maroc avant le Protectorat
(3 H 1), des frontières et des relations avec le Maroc espagnol
3 H 154-313 : Cabinet militaire de la Résidence, 1910-1958
3 H 314-752 : Commandement supérieur des troupes du Maroc
3 H 314-331 : Journaux des marches et opérations, 1907-1960
3 H 332-339: Cabinet, 1933-1961
3 H 340-384: 1er bureau, 1912-1962
3 H 385-496 : 2e bureau, 1911-1960
3 H 497-732 : 3e bureau, 1907-1960
3 H 733-752 : 4e bureau, 1947-1961
3 H 753-802 : Commandements et directions des armes et des services
3 H 803-1175 : Régions et territoires de 1912 à 1935 : Fez, confins algéro-marocains, Meknès, Marrakech, Taza, Oujda ; s’y trouvent les archives des grandes unités formées pendant la campagne du Rif
3 H 1176-1362 : Divisions territoriales de 1935 à 1956 : Fez, Meknès, Casablanca, Agadir, confins
3 H 1363-1399 : Divisions d’infanterie de 1956 à 1958
3 H 1400-1410 : Journaux des marches et opérations des petites unités pour l’ensemble de la période

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carte postale ancienne : campagne du Maroc, 1914 - colonne de Kenifra,
le général Lyautey passe ses troupes en revue à l'oued Ifran

 

incontournable

- Guide des sources de l'histoire du Maroc au Service histoire de l'Armée de Terre, de Thierry Sarmant et Michel Roucaud, 2000.

 

On peut aussi lancer une requête "Maroc" sur le moteur de recherche interne du site du SHD et on obtient des dizaines de résultats très divers.

L'enceinte du Château de Vincennes abrite les fonds d'archives du Département de l'Armée de Terre (anciennement S.H.A.T.). L'adresse est :

Château de Vincennes
Avenue de Paris
94300 Vincennes
Tél : 01 41 93 20 95
Télécopie : 01 41 93 20 03

Métro : Château de Vincennes

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* Les archives du ministère des Affaires étrangères (MAE) comportent des fonds importants sur le protectorat français du Maroc puisque ce ministère exerçait la tutelle. L'état des fonds "Protectorat Maroc, 1912-1956" est disponible sous format pdf. Ces fonds sont consultables au centre de Nantes des archives du MAE.

réponse : Michel Renard

 

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carte postale ancienne : le général Lyautey donnant des ordres

 

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samedi 14 avril 2007

Une histoire française : Dictionnaire de la colonisation (L'Express)

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1946, Brazzaville, transport d'ivoire ; wagons de la compagnie
de Chemin de Fer Congo-Océan
(source Caom)



Une histoire française

le Dictionnaire de la colonisation française

par Jean-Sébastien Stehli


D'horizons très divers, des historiens ont entrepris une relecture de cette période controversée. Le résultat de ce travail très attendu, présenté sous la forme d'un dictionnaire, est magistral.

On croyait bien en avoir fini avec la colonisation et, au contraire, elle n'a 12090153jamais été si présente depuis la fin de l'aventure coloniale française, il y a plus de quarante ans : vote de la loi de 2001 condamnant l'esclavage comme crime contre l'humanité, journée de commémoration du 10 mai, controverse autour du «rôle positif» de la présence française outre-mer, polémique autour de la définition de la colonisation dans le dictionnaire Le Petit Robert, souvenir soudain de la révolte des Malgaches, en mars 1947, ouverture du musée consacré aux arts premiers, à Paris, et triomphe du film Indigènes, primé à Cannes. Le passé colonial s'immisce jusque dans le débat actuel sur l'identité française qui agite la campagne présidentielle.

Ce débat - passionné, houleux, parfois strident - sur notre histoire outre-mer, ne cesse de prendre de l'ampleur. Mais, jusqu'à présent, il a surtout opposé deux camps : celui qui exigeait que l'État français fît acte de repentance en réparation des crimes de la colonisation et celui qui, au contraire, voulait que les côtés «positifs» de celle-ci fussent célébrés. Curieusement, le travail historique sérieux sur cette épopée est pauvre. Des pans entiers de l'histoire coloniale restent inexplorés. Rien, par exemple, sur la colonisation vue par les conscrits envoyés au-delà des mers depuis 1830. Pas de chiffres sur le nombre de Français ayant participé à la colonisation. Même le brillant ouvrage de Pierre Nora, Les Lieux de mémoire (Gallimard), ne lui consacre qu'un chapitre.

Le remarquable Dictionnaire de la colonisation française, rédigé sous la direction de Claude Liauzu - lui-même enfant de la colonisation, né à Casablanca en 1940 - tente de mettre un peu d'ordre dans ce gourbi. «La passion autour de cette question, explique l'historien, prouve que la colonisation n'appartient pas à un passé mort.» Avec 70 auteurs, dont des historiens éminents, tel Benjamin Stora, mais aussi des sociologues et des linguistes, au fil de 700 entrées, ce dictionnaire explore tous les aspects de notre passé colonial, en mettant en garde: «Les historiens ne sont pas les détenteurs de la vérité absolue.» Ils doiventFatou_Ciss_ aider les lecteurs à comprendre le passé.

Mais Liauzu ne s'est pas cantonné au débat franco-français. Il a fait appel à des chercheurs «nés après le désenchantement qui a suivi les fêtes de l'indépendance», ainsi qu'à des historiens des DOM-TOM et des anciennes colonies - Maghreb, Madagascar, Vietnam, Afrique. «Les problèmes qui se posent en France se posent de l'autre côté, explique Liauzu. Les historiens n'y sont pas plus à l'aise

Surtout, l'ouvrage contourne l'écueil du politiquement correct. «Il faut éviter la tentation de l'anachronisme, qui consiste à juger hier avec les critères d'aujourd'hui», affirme Claude Liauzu. Les opposants à la colonisation sont très minoritaires tout au long du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. En dehors des intérêts économiques qui sous-tendent les conquêtes, la grande majorité des intellectuels européens, de Jules Ferry à Karl Marx, veut propager les idéaux des Lumières. D'ailleurs, nombre de leaders des guerres d'indépendance sont les enfants de l'école républicaine. Il faut se méfier également des cycles de l'Histoire, qui veulent que celle-ci soit d'abord racontée par le colonisateur, puis qu'elle adopte le point de vue des vainqueurs des guerres d'indépendance. Depuis une petite dizaine d'années, «le balancier est revenu vers la France, qui redécouvre un passé enfoui». Ce dictionnaire démontre avec limpidité que le pays colonisateur, tout autant que les colonisés, est transformé par l'expérience coloniale.

L'originalité de ce pavé, qui se dévore comme un roman d'aventure, est de nous entraîner, de Hanoi à Tahiti et de Tombouctou à la casbah d'Alger, dans un récit qui présente le positif et le négatif, l'histoire avec une majuscule et la petite histoire, sans romantisme mais sans jugements moraux non plus. On croise Tintin et les Pieds Nickelés, Zidane, fils d'un Kabyle, Banania et son slogan «Y'a bon», et encore tous les mots venus des pays lointains ou les plats qui sont arrivés sur notre table. Le dictionnaire fourmille de sujets passionnants et inattendus, sur le corps, les femmes (et aussi sur les Européennes qui ont épousé des chefs de la rébellion), la place de l'outre-mer dans l'inspiration des artistes, les statues et les monuments aux morts des colonies.
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Mais ce Dictionnaire de la colonisation française est un véritable livre d'histoire. Pour les sujets importants - l'esclavage, l'école, la guerre d'Algérie, le gouvernement colonial, la guerre d'Indochine - Liauzu et son équipe prennent le temps d'explorer toute la complexité de la question. L'histoire de la colonisation est également une histoire d'hommes et l'ouvrage les met en scène : Abd el-Kader - en prenant soin de nous donner toutes les facettes de ce personnage complexe - Savorgnan de Brazza, Hô Chi Minh, Gambetta, Faidherbe, Malraux, Dumont d'Urville ou encore Elisée Reclus [photo ci-contre]. 220 biographies au total. On ressort de la lecture de ce livre - dans lequel il faut se laisser entraîner d'une entrée à une autre, sans but - avec des odeurs, des saveurs et des sons qui résonnent dans notre imaginaire, mais surtout des idées plus claires sur ce qu'a été l'aventure coloniale afin de ne plus en être prisonnier.

L'Express du 12 avril 2007

Dictionnaire de la colonisation française
Collectif, éd. LAROUSSE
sous la direction de Claude Liauzu.
648 pages, 26 € (170,55 FF)

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Moundou (Tchad), 1er avril 1959, marchand de poissons
auteur : Lancereaux (Paul), ingénieur agricole du ministère
de la  France d'outre-mer
(source : Caom)


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vendredi 13 avril 2007

Les conquêtes de la France (E. Lavisse, 1929)

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Les conquêtes de la France

chap. 22 de l'Histoire de France de E. Lavisse (1929)

cours élémentaire


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Avant 1870, nous possédions déjà l'Algérie. La conquête avait commencé en 1830 par la prise d'Alger. Elle n'a été terminée que beaucoup d'années après. Des faits de cette guerre sont restés célèbres. La ville fut prise. Ensuite il fallut conquérir l'Algérie. La guerre dura pendant tout le règne de Louis-Philippe.

1 - Le combat de Mazagran
Pendant cette guerre, il y eut bien des batailles. L'Algérie est habitée par des Arabes qui sont des soldats très braves. Une des plus célèbres batailles fut celle de Mazagran. Cent vingt-trois français occupèrent un fort qui portait ce nom. Ils y furent attaqués par les Arabes. L'image vous montre des Arabes qui arrivent au grand galop de leurs chevaux. Ils sont vêtus d'un manteau blanc, qu'on appelle burnous. Vous en voyez qui tirent des coups de fusil vers le haut du mur. Nos soldats répondent. Derrière les Arabes que vous voyez, d'autres arrivèrent. Ils furent bientôt douze mille.

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Attaque par les Arabes du fort de Mazagran (p. 164)

Pendant trois jours, ils demeurèrent autour de Mazagran. Ils essayèrent de grimper à des échelles pour atteindre le haut du mur. Mais nos soldats les repoussaient à coups de crosse. Les douze mille Arabes virent qu'ils ne viendraient jamais à bout des cent vingt-trois Français, et ils s'en allèrent.
Dans toute la France, on parla du combat de Mazagran. Tout le monde fut fier de la vaillance de nos soldats.

2 - Une école en Algérie
Aujourd'hui, toute l'Algérie est soumise à la France. Cinq cent mille Français habitent en Algérie. les villes anciennes se sont tant embellies qu'on ne les reconnaît plus. Il y a des villes nouvelles et surtout des villages nouveaux en très grand nombre.

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une école de petits Français et de petits Arabes en Algérie (p. 165)

L'image vous représente une école en Algérie. Parmi les élèves, vous en voyez qui sont habillés comme vous. Ce sont de petits Français. Les autres sont vêtus du burnous blanc. Ce sont de petits Arabes. L'instituteur et l'institutrice sont des Français. Ils enseignent aux petits Français et aux petits Arabes tout ce que vous apprenez à l'école. Les Arabes sont de bons petits écoliers. Ils apprennent aussi bien que les petits Français. Ils font d'aussi bons devoirs.
La France veut que les petits Arabes soient aussi bien instruits que les petits Français. Cela prouve que notre France est bonne et généreuse pour les peuples qu'elle a soumis.

3 - La bonté de la France
Vous avez vu des marchés, où l'on vend des chevaux, des vaches et d'autres animaux. Dans beaucoup de pays d'Afrique habités par les nègres, il y a des marchés où l'on vend des hommes. Celui qui les achète les attache deux par deux, l'un derrière l'autre. Ils ont le cou serré dans un collier ; leurs jambes sont liées l'une à l'autre par une corde. Ils peuvent marcher, mais ils ne peuvent pas courir pour se sauver. Ces malheureux s'appellent des esclaves. Un esclave appartient à l'homme qui l'a acheté, comme une bête appartient à son maître.
L'esclavage est donc une chose abominable. Aussi la France ne veut pas qu'il y ait des esclaves dans les pays qu'elle possède.

Regardez l'image. Vous y voyez un homme debout près d'un drapeau. Cet homme est un Français qui s'appelle Brazza. Il porte des vêtements tout blancs et un chapeau en liège, recouvert de toile blanche. Deux autres Français sont vêtus de la même façon. C'est à cause de la grande chaleur qu'ils sont ainsi habillés.
Brazza fut un homme admirable. Il voyagea dans un grand pays d'Afrique appelé le Congo. Il ne fit pas de mal aux habitants. Il leur parlait doucement, et leur demandait d'obéir à la France. Quand ils avaient promis, il plantait par terre une grande perche, en haut de laquelle on hissait le drapeau français. Cela voulait dire que ce pays-là appartenait à la France.
Un jour où le drapeau fut hissé près d'un village du Congo, une troupe d'esclaves passa. Brazza la fit arrêter et il dit : "Partout où est le drapeau de la France, il ne doit pas y avoir d'esclaves".

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Brazza délivre des esclaves (p. 167)

Et vous voyez que l'on enlève aux esclaves les colliers qui emprisonnent leurs cous et les cordes qui lient leurs jambes. Deux de ces pauvres gens qui viennent d'être délivrés sont si joyeux qu'ils font des cabrioles.
Cela prouve encore que la France est bonne et généreuse pour les peuples qu'elle a soumis.

4 - Les propriétés de la France
La France possède aujourd'hui hors de l'Europe un grand nombre de pays. D'un côté de l'Algérie, nous avons la Tunisie, et de l'autre côté, le Maroc.
Dans d'autres parties de l'Afrique, nous possédons encore de grands territoires.
En Asie, nous avons aussi de vastes possessions dans un pays que l'on appelle l'Indo-Chine.
Une grande partie de ces conquêtes ont été faites par la République après la malheureuse guerre de 1870. Les pays que nous possédons sont vingt fois plus vastes que la France. Ils sont habités par cinquante millions d'hommes. Des hommes blancs comme nous dans l'Afrique du nord, des hommes noirs dans d'autres parties de l'Afrique, des hommes jaunes en Indo-Chine. Partout la France enseigne le travail. Elle crée des écoles, des routes, des chemins de fer, des lignes télégraphiques.
La France a le droit d'être fière de ces conquêtes. Elle est reconnaissante envers ses marins et ses soldats, dont beaucoup sont morts en combattant dans ces pays lointains.


Résumé

1. En 1830, les Français ont pris Alger. Ensuite ils firent la conquête de l'Algérie. Il y eut beaucoup de batailles. À Mazagran, cent vingt-trois Français ont été vainqueurs de douze mille Arabes.

2. Les Français ont créé en Algérie des écoles où les petits Arabes sont instruits avec les petits Français.

3. Un Français, Brazza, a conquis sans batailles de grands territoires au Congo. Il a délivré des esclaves et fait beaucoup de bien dans le pays.

4. La France possède aujourd'hui, en Afrique, l'Algérie, la Tunisie, le Maroc, et d'autres territoires encore. Elle possède en Asie une grande partie de l'Indo-Chine.


Questionnaire

- Regardez l'image de la page 164. Comment sont habillés des Arabes ? Que font-ils ?
- Regardez l'image de la page 165. Expliquez ce que vous voyez. Pourquoi la France fait-elle instruire les petits Arabes ?
- Regardez l'image de la page 167. Qui est l'homme debout auprès du drapeau ? Pourquoi est-il habillé de blanc ? Que portent autour du cou les nègres que vous voyez ? Qu'a dit Brazza en voyant arriver une troupe d'esclaves ?
- Dites quels sont les pays que la France possède en Afrique et en Asie.


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"Les conquêtes de la France"
chap. 22 de l'Histoire de France de Lavisse (1929)
cours élémentaires, classes de 10e et 9e des lycées et collèges
(garçons et jeunes filles), p. 163-169


* voir aussi : Ernest Lavisse (1942), "l'oeuvre coloniale de la Troisième République"

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Commentaire - Il est remarquable que, dans ce texte - à visée édifiante -, les mots "colonie", "colonial" ou "colonisation" ne soient jamais mentionnés. On parle de "conquêtes", de "territoires", de "propriétés", de "possessions". L'homme qui personnifie l'oeuvre coloniale de la France est Brazza, seul nom cité. La colonisation décline trois de ses facettes : la confrontation militaire ("vaillance"), l'oeuvre scolaire ("générosité") et l'émancipation des esclaves ("bonté"). Sur ce dernier point, il faut noter des associations linguistiques surprenantes : la France soumet des pays dont elle émancipe la population servile. Aujourd'hui, les champs lexicaux de la "soumission" et de "l'émancipation" auraient plutôt tendance à s'exclure... À l'époque ils sont complémentaires.

Michel Renard




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jeudi 12 avril 2007

toute histoire coloniale peut être relue et commentée... (Pierre Joxe)

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toute histoire coloniale

peut être relue et commentée...

Pierre JOXE


interview de Pierre Joxe, président de l'association France-Algérie

(...)

- Pour construire l’avenir, pour mieux asseoir une coopération dense, la jeunesse a besoin de connaître l’histoire, de savoir ce qui s’est passé entre les deux pays. Qu’est-ce qui empêche l’Etat français de reconnaître les méfaits de son passé colonial en Algérie, comme cela a été le cas par exemple pour Madagascar ?
Pierre Joxe - Vous nommez Madagascar, vous avez raison. La guerre était à peine pierre_joxefinie, j’avais 12 ans, quand on a appris les massacres de Madagascar. On était horrifiés. Madagascar a été une crise horrible qui a duré quelques mois, mais qui, malheureusement, a été étouffée. La décolonisation à Madagascar et en Afrique noire a été ensuite accélérée par les lois-cadres Deferre de 1956. Au même moment, en Algérie, en 1944, 45, 46, 47 il y a eu ce qu’on a appelé des troubles, un début de guerre d’indépendance, mais la fiction que l’Algérie était composée de trois départements français a fait que pendant longtemps ce «droit-là» dominait. La décolonisation de l’Afrique noire a été beaucoup plus rapide, pacifique, que celle du Maghreb. Je ne parle pas de l’Indochine, c’est Dien Bien Phu qui a amené au pouvoir Mendès France, lequel a signé les accords de Carthage pour l’indépendance de la Tunisie, a engagé les discussions au Maroc et, lorsqu’en 1956 les élections ont amené la victoire du Front républicain, nous pensions tous que l’indépendance de l’Algérie allait suivre. Malheureusement, on s’est trompés.

Pourquoi est-ce qu’on a tellement dissimulé la réalité coloniale de la France en Algérie ? Je pense, en partie, parce que les forces politiques et économiques colonialistes, car il ne faut pas oublier qu’il y avait des intérêts économiques très puissants derrière la colonisation, ont tellement engagé la France et le peuple français, – puisqu’il y a eu pendant plusieurs années de guerre jusqu’à 500 000 garçons du contingent en Algérie – que cela a rendu difficile l’élucidation. Ceux qui avaient été les anticolonialistes des années 50, comme moi, étaient considérés comme «l’anti-France». Quand j’étais étudiant, je me souviens qu’on était injuriés, les rares professeurs à la Sorbonne ou à la faculté de droit qui prenaient position contre la guerre d’Algérie, et encore plus contre la torture, contre les camps de regroupement, étaient raillés et traités de mauvais Français. Il a fallu attendre 30 ans pour que commencent à apparaître de plus en plus de films, de livres et même récemment un dictionnaire de la colonisation française qui a été publié par un certain nombre d’universitaires.


- Lors d’une récente conférence de presse sur France Algérie, vous avez dit que les accords de Nouméa sont transposables. Le sont-ils pour le cas algérien comme le préconisent des historiens spécialistes de la colonisation ?
Ce ne sont pas les accords de Nouméa qui sont transposables, c’est le texte de préambule qui les accompagne qui peut l’être, c’est ce que j’ai dit. Quand on lit dans ce préambule que «les Kanaks ont été repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait chez un peuple que provoquer une révolte», c’était une façon de dire que la révolte était légitime. Dire que la colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak, peut être dit pour le peuple algérien. Je pense que toute histoire coloniale peut être relue et commentée à la lumière de ce genre d’approche, et à ce moment-là personne ne perd son honneur. Les commémorations qui se préparent autour du personnage de Abdelkader – un personnage assez peu connu en France – seront une occasion de revisiter l’histoire de la colonisation de l’Algérie.

- Revient-il au législateur et au politique de dire comment l’histoire doit être enseignée ?
Aussitôt la loi du 23 février 2005 adoptée, l’association France Algérie a pris une position, signée de son président de l’époque Bernard Stasi, dont je rappelle qu’il a été lui-même ministre des DOM-TOM, et en Algérie en 1959, en même temps que moi, condamnant absolument son article 4, sur les «bienfaits de la colonisation». Depuis, les idées ont évolué, puisque le gouvernement, qui aurait pu s’opposer à ce texte à l’Assemblée, ne l’a pas fait, le président de la République, qui aurait pu demander une deuxième délibération, ne l’a pas fait, il a demandé quand même au Conseil constitutionnel de déclasser le texte, plus précisément un alinéa de l’article 4, celui qui, à certains égards, est offensant pour la vérité, ce que nous avons fait. Nous n’étions interrogés que sur cet alinéa. À partir du moment où ce n’était plus du domaine législatif, le gouvernement l’a abrogé. Il a été effacé juridiquement. Politiquement, nous savons bien qu’il y a des gens qui pensent toujours la même chose. L’association France Algérie est pour une histoire libre. La filière de Lyon de France Algérie, présidée par Mme Zohra Perret, a été un des organisateurs du colloque sur ce sujet, qui a eu lieu à l’École normale de Lyon l’année dernière. La recherche historique repose sur des documents, des analyses, sur la liberté des chercheurs, pas sur des injonctions législatives.


- Les lois d’amnistie n’ont-elles pas constitué un frein à la reconnaissance de crimes commis pendant la guerre de libération de l’Algérie ?
Vous touchez un point sensible, j’étais contre les lois d’amnistie, j’ai eu aussi un différend avec François Mitterrand lorsqu’il y a eu un projet de loi de réhabilitation des généraux fascistes, factieux, de l’OAS. Cela a été une crise assez forte à tel point que la loi n’a jamais été mise au vote, Mitterrand l’a fait passer par un système dit du 49-3. L’article 49, paragraphe 3 de la Constitution, permet de considérer une loi comme votée s’il n’y a pas une motion de censure contre le gouvernement. Je considérais que dire qu’on réhabilitait des généraux qui avaient tourné les armes et qui avaient cherché à tourner les hommes contre la République parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec la politique du général de Gaulle, c’était inacceptable.
(...)

Pierre Joxe (extraits),
propos recueillis par Nadjia Bouzeghane
El Watan (Alger), 10 avril 2007



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Atar (Mauritanie), une maison de ville - source : base Ulysse Caom


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