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l'envahissante guerre des mémoires

Claude LIAUZU


Éric Savarese, Algérie, la guerre des mémoires, Non lieu, 2007 ; Benjamin Stora. Entretiens avec Thierry Leclère, La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, l’Aube,2007.

Deux livres, parmi beaucoup d’autres, sortis au même moment et consacrés à ce problème méritent attention. Jamais depuis un demi-siècle on n’avait autant parlé du passé colonial. Après Vichy et la Shoah, il envahit, on le sait, la vie publique.
Le livre d’Éric Savarese s’achève sur une question : comment en finir avec la guerre des mémoires ? Il souligne en sociologue le caractère récent, l’actualité de ce problème, cet enchevêtrement de passés qui passent mal et des questions du présent, de la crise actuelle de la société française. Dans son premier chapitre, il tente un bilan des études historiques. Sa distinction entre l’histoire, qui étudierait les événements, et l’anthropologie centrée sur la situation coloniale, est discutable : cette notion due à Balandier a été en effet utilisée (insuffisamment) par notre discipline. Les frontières entre sciences de la société le cèdent aujourd’hui aux approches pluridisciplinaires.

Les chapitres 2 à 4 sont consacrés à l’analyse des mémoires algériennes et à celles des pieds noirs en particulier. Dans ce domaine qu’il a contribué à fonder, Éric Savarese est très intéressant. La conclusion insiste avec force sur l’importance d’une redéfinition des usages de l’histoire. Comment ne pas être d’accord avec ce travail fondé sur une longue réflexion et une documentation abondante ?

Une connaissance intime, une sensibilité personnelle, des questions pertinentes de Thierry Leclère : il en résulte un dialogue vivant, clair, agréable à lire avec Benjamin Stora sur des questions difficiles, controversées.

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Benjamin Stora à la Librairie "Atout Livre" (Paris 12e), le 31 mars 2006 - source

Même s’ils ne sont pas toujours d’accord avec Benjamin Stora, des historiens se retrouvent dans sa déontologie : ne pas ignorer les rapports entre notre travail et les guerres de mémoires, ne pas réduire ces rapports à une dépendance. Le temps est venu  de prendre position, de défendre le métier en le renouvelant, en réaffirmant sa fonction sociale.
Confrontés aux guerres de mémoires et aux enjeux publics de ces guerres, aux liens entre présent et passé, le sociologue, l’historien et le journaliste montrent qu’il est possible de diffuser un savoir spécialisé sans cultiver l’histoire-spectacle, la mise en scène, les mots qui pèsent trop lourd et les images choc.

Une occasion de concrétiser ces objectifs est fournie par la controverse concernant le projet de mémorial de l’Algérie française et de l’OAS soutenu par la municipalité de Perpignan (mais qui a valeur générale pour Nice, Marignane, Toulon, Montpellier, Aix, etc.). Un groupe d’historiens spécialistes du Maghreb  propose un contre-projet. Ce petit groupe, dans le respect de la pluralité des interprétations, proposera non la Vérité mais des repères et des garde-fous aussi bien contre ceux qui instrumentalisent l’histoire au service du «rôle positif» de la colonisation que contre ceux qui en font un procès anachronique et manichéen. Notre fonction est de comprendre et faire comprendre le passé et ses rapports avec le présent.

Claude Liauzu

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Algérie, 1954-1962 - Algérien !.. Choisis...  la vie avec la France,
la mort par le fellaga. L'armée française te protège.
Avec elle chasse le fellaga
(source : base Ulysse Caom)


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