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à droite, école à Brazzaville (Congo) en 1945 (source : base Ulysee, Caom)



chez les décolonisés dont la situation

se dégrade, il y a une tendance à dire que

c'est la faute de l'ancienne puissance

occupante

Eric HOBSBAWM (extraits)


La «manie de l'histoire» atteint-elle d'autres pays que les vieux pays industrialisés ?
- La décolonisation a vu la création de nouveaux États dépourvus d'histoire, ou bien avec une histoire qu'ils ne veulent pas accepter. Plus récemment, la fin de la guerre froide a provoqué une espèce de dégel de l'histoire telle qu'elle avait été établie à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a des révisions historiques un peu partout qui s'imposent – ou que l'on tente d'imposer. Tout cela a ouvert un espace extraordinaire pour une réinvention de l'histoire, largement mythologique, parce que ces histoires-là ne sont pas écrites par les historiens, mais par les gouvernements, les mouvements, les organisations, les groupes de pression.

Il arrive aussi que cet emballement historique soit le fait de groupes ethniques.
- En Grande-Bretagne, il n'existait pratiquement pas de mouvements nationalistes écossais et gallois avant la fin des années 60. De la même façon, en France, sous la IIIe République, des groupes littéraires voulaient sauver le provençal, mais sans aller jusqu'à former un mouvement politique. À l'intérieur des anciennes nations homogènes, des groupes d'identité partielle se sont progressivement détachés. Aux États-Unis, ce fut la redécouverte de l'ethnicité : l'idée qu'être américain ce n'est pas simplement devenir américain, mais c'est aussi souligner sa judéité, son italianité, son irlandisme, etc. Une tendance qu'on retrouve elle aussi partout, à des degrés divers. Aux États-Unis et en France, la centralité de l'État n'est pas mise en question ; histoire_franceen Espagne, en Belgique et même en Grande-Bretagne, si.
Une nation n'existe que par sa relation au passé. Même des nations nouvelles comme l'Australie tentent de se construire des racines. Bien sûr, pour les États-Unis et l'Australie, le passé disponible est beaucoup plus court que le nôtre. Il est d'autant plus court que ces pays ne sont pas en état d'utiliser l'histoire indigène. En revanche, en Amérique latine, les colons ont réussi à accaparer la tradition aztèque et inca contre les Espagnols. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'un groupe ethnique ou prétendument ethnique qui tente d'établir son identité se mette à inventer son histoire. Jusqu'au cas ridicule de la soi-disant Padanie qui voudrait se séparer de l'Italie, au nom d'une histoire entièrement inventée.

Jusqu'à quel point de telles entreprises peuvent réussir ?
- Cela dépend de la gravité de la crise des grands États. On peut noter en tout cas que l'Union européenne, en encourageant l'autonomie des régions, a contribué au développement des identités locales. Les nationalistes écossais, qui voulaient l'indépendance, ont constaté que cela ne marchait pas et demandent désormais l'autonomie de la région à l'intérieur de l'Europe. À Bruxelles, de telles revendications ne sont pas vues d'un mauvais oeil, car l'Europe des régions est plus maniable qu'une Europe des nations.
(...)

Comment jugez-vous la tentative d'inscrire dans la loi française les «bienfaits» de la colonisation ?
- Si on regarde l'affaire du point de vue des anciens pays colonisés, on voit que ceux qui se sentent bien dans le monde d'aujourd'hui, par exemple l'Inde ou le Vietnam, examinent leur colonisation avec une certaine sérénité. En Inde, il n'y a pas de mouvement antianglais, pas plus qu'il n'y a de mouvement antiaméricain au Vietnam – après tout, les Vietnamiens ont battu les Américains. En revanche, chez les décolonisés dont la situation se dégrade, il y a une tendance à dire que c'est la faute de l'ancienne puissance occupante. Néanmoins, à mon sens, c'est pour les anciens empires que la difficulté d'écrire une histoire équilibrée est la plus grande, et je pense qu'ils devraient s'abstenir. À cet égard, la France est l'un des rares pays qui ait cherché à passer une loi sur sa colonisation pour indiquer l'orthodoxie.

Un débat comparable au débat français a-t-il lieu en Grande-Bretagne ?
- Non, ce n'est pas une affaire brûlante. Notre empire a toujours été en dehors de l'unité nationale et a joué un rôle moindre dans l'opinion publique ouvrière, alors qu'en France une partie de l'empire, l'Algérie par498861_609859 exemple, a été partie intégrante du territoire national, ce qui pose le problème postimpérial. Mais il reste chez nous le problème de certaines minorités, chez lesquelles on trouve la tentation de juger l'empire. C'est le cas des Pakistanais islamistes, pour qui c'est une façon de signifier leur refus de s'assimiler aux Anglais. Pour une partie de l'islam, l'impéralisme n'est pas mort. Au reste, la décolonisation a été, et de loin, plus problématique au Pakistan et au Bangladesh qu'aux Indes, et l'immigration indienne est plus à l'aise avec sa présence en Angleterre.
(...)

Les jeunes Français issus de l'immigration ont-ils raison de juger que l'enseignement de l'histoire ne donne pas assez de place à leur histoire ?
- Il est légitime de critiquer les programmes scolaires et universitaires, parce que l'histoire y est en grande partie nationale et ne tient pas assez compte du fait que la population de la France ou de l'Angleterre est multiculturelle. Mais cela ne veut pas dire que n'importe quel épisode qui intéresse tel ou tel groupe doit être enseigné avec la même importance. Ces groupes sont libres de développer leur propre littérature, leurs propres institutions, etc. L'important est de réfléchir aux épisodes historiques qui, en dehors de la nation, doivent malgré tout faire partie de l'acquis d'un citoyen. En ce sens, évidemment il faudra réviser certains globalizationaspects de l'histoire nationale et rééquilibrer le rôle du pays dans le monde. Les programmes nationaux doivent s'insérer dans le contexte de l'histoire mondiale. Je ne dis pas qu'il faille substituer l'une à l'autre : après tout, les États nationaux continuent d'exister, et il est normal et légitime que les citoyens de ces pays reçoivent une éducation historique axée sur cette réalité. Mais, même si c'est difficile, il faut parvenir à trouver cet équilibre, surtout dans le contexte d'une globalisation. Là est à mon avis l'une des grandes tâches qui attend les responsables des systèmes éducatifs. Dans cette tâche, les historiens peuvent aider.

propos recueillis par Éric Aeschimann,
Libération, 14 avril 2007

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Eric Hobsbawm est né en 1917

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L'âge des extrêmes :
le court vingtième siècle, 1914-1991

(éd. Complexe, 2003)

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Franc-Tireur. Autobiographie
(2005)

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