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mission Crampel en 1890-1891

Les marchands de repentance

Jacques de SAINT VICTOR

 
Pour en finir avec la repentance coloniale de Daniel Lefeuvre
- Flammarion, 230 p., 18 €.
compte-rendu paru dans Le Figaro littéraire, 28 septembre 2006

À l'heure d'«Indigènes», l'historien spécialiste de la colonisation remet les «repentants» médiatiques à leur place.

DANS UN ESSAI au titre audacieux, l'historien Daniel Lefeuvre nous offre une salutaire leçon d'histoire.Daniel_rfi_29_septembre_2006__1_ Revenant sur l'exploitation du passé colonial par certains groupuscules identitaires ou gauchistes, ce spécialiste de la colonisation, professeur d'histoire à Paris-VIII, rappelle avec courage certaines évidences bien malmenées ces derniers temps par le débat médiatique et, plus grave, historique. Son propos n'est pas, loin s'en faut, de réhabiliter la colonisation et son cortège d'événements sanglants. Son ambition est tout autre : condamner l'amalgame, l'anachronisme, le parti pris idéologique de ceux qu'il appelle les «Repentants». Non, la colonisation à la française n'a en rien enfanté le «nazisme» ; non, le sous-développement actuel des anciennes colonies n'a pas pour source unique «l'exploitation» à laquelle s'est livrée en son temps la métropole ; non, la crise actuelle des banlieues n'a rien à voir avec un passé colonial «qui ne passerait pas», comme le soutiennent ceux qui voudraient nous faire croire que la crise sociale est d'abord une crise ethnique.

Triste cortège de contre-vérités que ce «roman noir» de la colonisation. Nul ne s'étonnera que la question de la «fracture coloniale» soit l'un de ces nouveaux combats menés par l'extrême gauche plurielle dont parle Philippe Raynaud (voir Le Figaro Littéraire du 20 septembre 2006), à côté de l'altermondialisme ou de la question palestinienne. Les «Repentants» appartiennent pour certains au petit syndicat des professionnels de la provocation médiatique qui savent exploiter brillamment cette «société du spectacle» qu'ils méprisent. Avide de «sang et de larmes» pour complaire à l'Audimat, celle-ci ne peut qu'encourager des empoignades ineptes sur tel ou tel pamphlet vide de tel ou tel essayiste en mal de notoriété. L'un est prêt à comparer Napoléon à Hitler ; l'autre voit partout des ancêtres des einsatzgrüppen. La reductio ad Hitlerum, sévèrement dénoncée en son temps par Hannah Arendt, ne fait plus peur aujourd'hui, du moment qu'elle crée un peu de bruit médiatique.

Engagez_vous__Troupes_coloniales__Sogno__55_x_79_cmsNégligeant ces comètes, l'auteur s'attache surtout à condamner les travaux plus substantiels de ceux qui, tels Olivier Le Cour-Grandmaison ou le groupuscule des adeptes de la «fracture coloniale», utilisent le passé de la France à des fins plus politiques. Celles-ci sont de plusieurs ordres : universitaires (obtenir de nouveaux moyens, des centres de recherches, etc.), idéologiques (la repentance) et financier (l'argent de la repentance). Falsifier l'histoire, c'est fausser le jugement. En prétendant que la France coloniale avait des projets exterminateurs, qu'elle serait l'ancêtre du nazisme, et que ce secret aurait été intentionnellement «bien gardé», prépare les esprits à toutes les démissions. Or, la colonisation, notamment celle de l'Algérie, que Daniel Lefeuvre connaît bien pour lui avoir consacré plusieurs ouvrages, a été sanglante. Mais il n'y a jamais eu de projet d'extermination générale. Les «Repentants» oublient ou feignent d'oublier que «l'histoire est tragique», comme disait Raymond Aron. Lefeuvre rappelle qu'il y a eu, avant la conquête de l'Algérie, bien d'autres tristes épisodes dans l'histoire de l'Europe, comme le sac du Palatinat par les armées de Louis XIV ou les massacres de Vendée par les colonnes infernales de Turreau. On pourrait remonter jusqu'à l'Antiquité biblique. Tous seraient les ancêtres directs du nazisme ? Cela fait un arbre généalogique un peu trop fourni.

Les colonies : «un tonneau des Danaïdes»

L'essai de Daniel Lefeuvre est encore plus intéressant quand il démonte certaines idées reçues. Sait-on queailes_fran_aises_caom «loin de remplir les caisses de l'Etat, les colonies se sont révélées un véritable tonneau des Danaïdes» ? Sait-on encore que, contrairement à une légende tenace, le métro de Paris a été beaucoup moins construit par les Kabyles que par des ouvriers venus des quatre coins de France ? Sait-on enfin que les immigrés n'ont joué après 1945 qu'un rôle mineur dans le relèvement national, contrairement à ce qui s'était passé au cours de la Première Guerre mondiale ? Toutes ces données feront frémir les sociologues de la «fracture coloniale». Elles les embarrasseront d'autant plus que Lefeuvre ne part pas de quelque «enquête» en banlieue. C'est un travail historique, chiffré, sans faux-semblant. Même si on peut discuter çà et là quelques assertions, il faut saluer le courage d'un historien qui ne se contente pas de s'enfermer dans des colloques de spécialistes ou des articles publiés dans des revues «scientifiques» que personne ne lit, comme tant de ses confrères qui font leur petite carrière en laissant la voie libre aux bonimenteurs médiatiques.

Le Figaro littéraire
28 septembre 2006



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