mercredi 27 septembre 2006
Colonisation : pour en finir avec les idées reçues (Daniel Lefeuvre)
Colonisation :
pour en finir avec les idées reçues
Daniel LEFEUVRE
![]()
Dans un essai érudit et nerveux, Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre, professeur d’Histoire à l’université Paris-8, s’adresse aux «Repentants» et à leurs discours qui, de l’esclavagisme à la colonisation en passant par l’immigration, dressent un réquisitoire féroce contre une France coupable de tous les maux. Entretien.
Comment en est-on arrivé à considérer
la colonisation accomplie par la France comme la genèse du nazisme et
Hitler comme le fils spirituel de Gambetta ou Ferry ?
Le
moment où un parallèle est fait entre le nazisme et la colonisation se
situe lors du procès Papon. Ce dernier fut, comme on le sait, un
fonctionnaire zélé de Vichy et joua un rôle important dans la
déportation des juifs de Bordeaux. Plus tard, il fut préfet à
Constantine et ensuite préfet de police à Paris où il mit en place des
instruments de répression violents contre le FLN en France et plus
largement contre la population algérienne, notamment lors de la
manifestation du 17 octobre 1961 puis celle du métro Charonne. Durant
son procès, on fit donc le rapprochement entre colonisation et
collaboration. Par ailleurs, il y eut un travail militant sur la notion
de massacres de masse et de massacres coloniaux. On développa l’idée
qu’il y avait eu des massacres semblables à celui d’Oradour pendant la
colonisation. On peut citer les articles de Claude Bourdet ou de
François Mauriac évoquant «notre gestapo» en Algérie. Cette littérature
militante, parfaitement honorable par ailleurs, a été réanimée pendant
le procès Papon où l’histoire coloniale fut présentée comme un «nouveau
passé qui ne passe pas» en référence à Vichy.
Ce discours actuel sur la repentance
émane de groupes marginaux et militants, mais a aussi été repris dans
des cercles plus institutionnels. Vous citez Le Monde et sa fixation
sur la guerre d’Algérie, on pense aussi à Libération…
On
peut constater ce glissement. Il y a une espèce de discours
bien-pensant qui autorise que l’on dise n’importe quoi sur la
colonisation en lui attribuant tous les maux possibles : idéologiques,
politiques ou économiques avec le sous-développement des anciens
colonisés.
Ce discours repentant n’est-il pas le
prolongement d’une certaine tendance à l’autoflagellation ou à
l’autodénigrement qui va de L’Idéologie française de BHL à «la France
moisie» de Philippe Sollers ?
Il
s’inscrit effectivement dans ce courant intellectuel qui nous dit que
nous devons avoir honte de ce que nous sommes, honte de ce qu’est la
France et honte de notre passé.
Parmi les idées reçues que vous dénoncez et
démontez, il y a celle selon laquelle la France aurait «conduit un
véritable pillage aux colonies dont le sous-développement est une
séquelle scandaleuse».
Que la colonisation ait été entreprise
notamment pour des raisons économiques, c’est évident. Mais ce n’est
pas parce que l’on espère tirer profit de la colonisation que l’on va
en tirer profit. Pour certains milieux, qu’il s’agisse d’entreprises ou
d’hommes, la colonisation a pu être une «bonne affaire». Ensuite, le
budget de l’État s’est-il engraissé grâce aux colonies qui auraient été
la vache à lait de l’économie française ? Si l’on observe les
principales matières premières dont la France avait besoin, on se rend
compte que l’apport des colonies joue un rôle tout à fait marginal.
L’exemple le plus frappant est celui du coton, mais le cas du pétrole
algérien est assez éloquent et n’a jamais été une manne. Par ailleurs,
certaines entreprises ou secteurs d’activités ont trouvé dans les
colonies des débouchés importants, plus stables que l’étranger et plus
rémunérateurs. Cependant, si cet aspect compte, les colonies n’ont
jamais fourni plus de 10 ou 20 % des débouchés extérieurs de la France
tandis qu’elles ont été considérablement subventionnés par le Trésor,
c’est-à-dire par le contribuable, pour absorber ces richesses. La
France a dépensé en net dans son empire trois fois et demi plus que ce
que l’aide américaine a apporté à la France du lendemain de la seconde
guerre mondiale à la fin du plan Marshall.
Vous rappelez que l’argument
économique selon lequel les colonies coûtaient plus cher que ce
qu’elles rapportaient était brandi par certains anticolonialistes
libéraux ou de droite, comme Raymond Cartier dans Paris Match dont
l’expression «La Corrèze avant le Zambèze» est restée fameuse…
Effectivement,
tout un courant d’économistes libéraux, dès le début de la conquête
coloniale, remarque que celle-ci, faite en partie au nom de réalités
économiques, est une illusion. Pour eux, la prospérité européenne ne
peut pas reposer sur la domination coloniale. Cette tradition est
étouffée de la première guerre mondiale jusqu’au début des années
cinquante, mais retrouve une audience avec Cartier sur un mode
indiscutablement raciste et surtout avec Raymond Aron sur un mode plus
savant et plus intelligent.
Chez les repentants, vous déplorez l’idée que la torture et les massacres de masse seraient nés chez les Français avec la colonisation. Vous rappelez d’autres épisodes historiques tragiques comme la Vendée… Évidemment, il y a eu des massacres de masse pendant la conquête coloniale et en particulier pendant la conquête de l’Algérie qui fut longue et dure. En revanche, il n’y a pas eu de spécificité dans la guerre coloniale qui aurait institué, selon certains, des massacres de populations civiles. Ainsi, avant la conquête de l’Algérie, il y a eu des guerres où l’on a usé de ces procédés. C’est vrai pour la guerre en Vendée comme pour la guerre d’occupation française menée en Espagne. D’ailleurs, la plupart des chefs militaires qui ont conquis l’Algérie sont passés soit par la Vendée soit par l’Espagne, comme Bugeaud. Rien de nouveau donc en Algérie. On retrouve aussi les mêmes méthodes en Europe avant le premier conflit mondial avec les terribles guerres balkaniques.
À propos de l’immigration algérienne
de l’après-guerre, il y a l’idée reçue selon laquelle le capitalisme
français l’aurait provoquée. Or, elle répondait à une volonté
politique, et non économique, qui se situait dans la perspective de
garder l’Algérie française.
L’immigration
algérienne de travail correspond à une nécessité économique lors de la
première guerre mondiale. Ensuite, cette immigration répond
essentiellement à un facteur : l’accroissement démographique en Algérie
allié à la stagnation du nombre d’emplois. Pour ces populations,
l’immigration apparaît comme une solution de subsistance. Pour l’État
français, la misère en Algérie peut nourrir des sentiments
nationalistes contestant la présence française. L’immigration est alors
une solution immédiate qui permet de soulager la misère et de réduire
les risques politiques. Donc, la France facilite l’accès des Algériens
au monde du travail en métropole en mettant en place des mécanismes de
préférence nationale. Le patronat n’a jamais été enthousiaste quant à
la main-d’œuvre algérienne. Après l’indépendance, ce sont les autorités
algériennes qui vont négocier pour que la porte reste ouverte à leurs
ressortissants confrontés au chômage.
Autre idée reçue : la main-d’œuvre
coloniale aurait reconstruit la France. Vous écrivez que son rôle dans
le relèvement national est marginal…
Tout
simplement parce que cette main-d’œuvre est très peu nombreuse. Au
début des années cinquante, il y a environ 250 000 Algériens en France,
50 000 Marocains et quelques milliers d’autres travailleurs, soit 300
000 personnes pour une population active de 17 ou 18 millions de
personnes. Même dans les secteurs où elle est concentrée, elle ne
représente que 2 ou 3 % de la population active du secteur.
Vous terminez votre livre en exprimant
la crainte de voir s’ériger une France du communautarisme et de
l’Apartheid. Cependant, ce chemin semble bien engagé…
Cette
idée de repentance conduit à nourrir toute une série de revendications,
notamment sur une «fracture coloniale» qu’il faudrait résorber. Il y
aurait d’un côté les Français de souche et ceux issus des anciennes
colonies. Ces revendications politiques s’appuient sur le principe de
la discrimination positive qui définit des droits particuliers en
fonction de la communauté à laquelle on appartient. Cela est très grave
car ce principe détricote la nation française telle qu’elle s’est
construite depuis un gros millénaire. C’est grave aussi pour ces
populations qui sont surreprésentées dans les milieux populaires, chez
les petits employés et chez les chômeurs. Or, les traiter différemment
sous prétexte de répondre à ces problèmes risque de les ghettoïser. Ce
type de système fait émerger quelques représentants des communautés
dans les élites – on le voit bien aux Etats-Unis – mais la masse de ces
gens est reléguée aux marges de la société. Si l’on se lance dans un
modèle communautariste, on écarterait ces populations de l’ascenseur
social et du creuset républicain français qui, à mon avis, continue de
fonctionner malgré ses imperfections.
Propos recueillis par Christian Authier
photo : © D. Pruvot / Ed. Flammarion
Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre
Flammarion, 230 p, 18 euros.
- article paru dans l'édition du vendredi 22 Septembre 2006
de l'Opinion indépendante (Haute-Garonne)
* Éric Conan, dans l'Express (21 septembre 2006) :
"Faut-il avoir honte d'être français ?"
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=113362&pid=2775133
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :









