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Ghettoïsation : un cran d'arrêt

Le Conseil représentatif des associations
noires mérite

les encouragements des démocrates

Michel WIEVIORKA, sociologue


Les violences urbaines de novembre ont mis à mal non pas l'idéal républicain, mais les discours incantatoires qui, depuis près d'un quart de siècle, l'ont transformé en «républicanisme». Pour les tenants de cette manière de voir, quiconque s'en écarte, intellectuellement ou pratiquement, est nécessairement un «casseur de la République», un communautariste dangereux s'il s'agit d'un penseur ou d'un chercheur, un délinquant s'il s'agit d'un acteur. Mais l'intégration à la française est en panne : sociale, puisque des pans entiers de la population sont durablement exclus ; institutionnelle, puisque les institutions de la République ne tiennent pas pour tous leur promesse de liberté, d'égalité et de fraternité ; politique, puisque le système des partis n'offre aucune perspective réaliste d'inflexion; et culturelle, puisque divers particularismes viennent contester le monopole de la nation dans sa capacité à absorber ou transcender les identités.

Une dimension cruciale de cette crise tient à la faiblesse des acteurs qui pourraient, de bas en haut, impulser des dynamiques de changement et réenchanter notre vie politique. C'est ainsi que dans les quartiers les plus démunis, le Parti communiste, principal animateur des «banlieues rouges» de l'époque, a décliné et le tissu associatif a dépéri.

Dans ce contexte qui serait encore plus désespérant si des élus locaux n'avaient pas maintenu une certaine présence municipale, ni les projets d'un Parti socialiste inaudible, ni les propositions cosmétiques d'un Premier ministre sans ressources, ni l'agitation médiatique d'un ministre de l'Intérieur au profil de plus en plus bonapartiste n'apportent de quoi mettre fin aux inquiétudes sur l'avenir.

Pourtant ces dernières semaines, un espoir est apparu, avec l'annonce de la création d'une fédération regroupant quelque cinquante associations «noires», le Cran (Conseil représentatif des associations noires). Cette naissance tombe à pic. Elle souligne le caractère réactionnaire jusqu'à l'absurde des parlementaires de droite, qui ne veulent pas revenir sur le texte de loi demandant que les manuels scolaires d'histoire soulignent les mérites de la colonisation. Elle marginalise Dieudonné, dont les dérives antisémites transformaient en haine et en irrationalité la cause des descendants de la traite, de l'esclavage et de la colonisation.
Elle annonce une plus grande capacité de lutte contre le racisme et les discriminations, tant il est vrai que dans l'espace public, ce type de combat est d'autant plus efficace qu'il est porté par ses victimes, qui cessent d'être dominées ou aliénées, de se taire, ou de tout attendre d'autres qu'eux-mêmes – aussi bien intentionnés qu'ils soient, démocrates, humanistes, religieux. Le nouveau mouvement noir n'a rien à voir avec la haine antisémite, est ouvert à la connaissance historique, à la raison, et d'ailleurs, il compte en son sein des historiens professionnels.

S'il parvient à s'installer dans la durée, il devrait apporter la démonstration qu'il est possible en France, sans mettre en cause le moins du monde l'idée républicaine, d'affirmer l'existence d'une identité particulière dans l'espace public, d'agir pour transformer la mémoire en histoire, et de combattre pour faire reculer le racisme. Cela vaut assurément mieux que les propos «républicanistes» qui vouent aux gémonies tout ce qui marque la présence d'une minorité dans ce même espace public. Après tout, si aujourd'hui, notre connaissance du régime de Vichy a pénétré jusqu'aux manuels scolaires, c'est bien parce qu'il y a eu une mobilisation dans laquelle des membres d'un groupe particulier, en l'occurrence juif, ont exercé une pression considérable. On est en droit d'attendre le même type de progrès du nouveau mouvement «noir».

Mais ne nous leurrons pas, des difficultés considérables attendent les nouveaux acteurs «noirs», et pas seulement parce qu'ils s'opposent aux nostalgies réactionnaires de ceux qui ne veulent considérer que des individus libres et égaux en droit, sans ancrage ni rivage particuliers, pas seulement non plus parce qu'ils ferment la voie au discours de la haine, qu'elle soit «antiblanche» ou autre. Les premières tiennent à l'adjectif «noir» qui est ainsi revendiqué. Car cet adjectif ramène les acteurs à leurs seules dimensions biologiques, à la couleur de peau, et donc à un attribut synonyme de violences subies, physiques comme symboliques. Etre «noir», c'est être avant tout victime, être défini par un passé fait de destructions, d'oppression, de domination, de rejet et de mépris. Pour se constituer durablement, tout en évitant de se raidir lui-même dans la violence, le mouvement «noir» devra se doter d'une identité positive, et pas seulement victimaire, il lui faudra montrer sa capacité à se définir par un apport à l'humanité, et à la société dans laquelle il se développe - une culture, des formes artistiques, une littérature, des langues, une mémoire qui ne soit pas seulement «lacrymale», selon le mot de l'historien juif Salo Baron. C'est ce qu'ont bien compris dès les années 70 certains militants de la cause noire aux Etats-Unis, surtout parmi les couches moyennes éduquées, qui, à l'instar de Jessie Jackson, ont commencé à imposer l'usage du qualificatif d'African-American et l'abandon de celui de Black. Car être African-American, c'est mettre en avant divers aspects positifs de l'identité, historiques, culturels, et pas seulement demander reconnaissance d'un passé et d'un présent fait de discriminations et de vexations – ce qui se voit, par exemple, dans la démultiplication des départements d'African-American Studies dans les universités américaines. Un premier enjeu, pour le mouvement naissant en France, sera de trouver les mots lui permettant d'adosser une identité positive, à une identité «négative», détruite, qu'il ne s'agit donc pas de sous-valoriser.

Un deuxième ensemble de difficultés tient à l'hétérogénéité de la population qu'il s'agit pour l'heure de fédérer. Le terme «noir», en effet, pourrait ne pas résister aux différences qui séparent, par exemple, ceux dont l'histoire résulte de la traite négrière et l'esclavage, notamment aux Antilles, de ceux qui ont plutôt été victimes de la colonisation française, en particulier en Afrique subsaharienne. Là encore, l'expérience des Etats-Unis devrait inciter à réfléchir : la distance revendiquée y est grande, par exemple, entre descendants des esclaves, African-Americans, et nouveaux migrants en provenance d'Afrique subsaharienne, et ni les uns, ni les autres ne se confondent avec ceux qui viennent des Caraïbes. La raison, l'acceptation du savoir historique, l'idée d'un combat diversifié, mais contre le même adversaire – le racisme, la négation historique – devront s'imposer à tous malgré des différences importantes, que le mouvement devra apprendre à gérer, et à ne pas laisser se transformer en conflits et en déchirements internes.

Mais dans le climat plutôt déprimant qui est le nôtre, nous devons saluer l'émergence d'un acteur qui devra, certes, surmonter bien des écueils, mais qui mérite les encouragements de tous ceux qui entendent conjuguer l'idée républicaine et la démocratie – et non pas les opposer.

© Libération, 19 décembre 2005

- Dernier ouvrage paru : La Tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d'aujourd'hui, Robert Laffont.


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Pas d'accord...

Michel RENARD


Michel Wieviorka défend des thèses que je ne partage pas. Il s'est toujours montré partisan d'une affirmation et d'une visibilité des "identités particulières dans l'espace public". Je ne vois pas en quoi cela permettrait de dépasser les discriminations qui existent ni de dissoudre les "ghettos"... Une communautarisation de l'espace public, même "soft", alimente une dynamique de filières protégées, de clientèles et de ghettos. À propos des discriminations, il faudrait songer à incriminer la formation reçue à l'école qui, sous l'emprise du pédagogisme, a désarmé les enfants des milieux les plus défavorisés et gravement perturbé leurs possibilités d'acquérir de réels savoirs.

La prise en compte plus grande de l'histoire et des origines d'éléments de la population française provenant de l'ancien empire colonial, est évidemment souhaitable. Mais elle ne doit pas être inféodée aux groupes qui déforment la réalité historique et réduisent la période coloniale à un "système" dépersonnalisant, uniquement oppressif et exploiteur, tels que s'y emploient les leaders des "Indigènes de la République".

Michel Wieviorka développe une vision simpliste de la place prise par l'épisode de Vichy (1940-1944) et par la persécution des juifs dans l'histoire de France. Selon lui, elle serait due à une "mobilisation dans laquelle des membres d'un groupe particulier, en l'occurrence juif, ont exercé une pression considérable". Désolé, mais il s'agit d'un point de vue rétrospectivement "communautariste"... La réalité, ce sont bien sûr les initiatives des époux Klarsfeld, de Marcel Ophuls (le film Le chagrin et la pitié), de Claude Lanzmann ou de Bernard-Henry Lévy... qui sont intervenues dans un contexte particulier : affaire Darquier de Pellepoix qui niait les chambres à gaz en 1978. Initiatives dont la valeur en terme de connaissance n'est pas égale d'ailleurs... : le film Shoah survalorise le témoignage sans aucune critique historienne, et le livre de BHL, L'idéologie française, a été sévèrement étrillé par les historiens pour ses amalgames et raccourcis.

Mais la réalité, c'est aussi le travail d'historiens tels que Jean-Pierre Azéma, Serge Klarsfeld, justement, Pascal Ory, Fred Kupferman, Pierre Vidal-Naquet, et bien sûr les Américains Stanley Hoffmann, Robert Paxton (la traduction de la France de Vichy date de 1973) et Herbert Lottman, qui a permis un débat de connaissances sur le passé. Sur ce point, il faut lire l'ouvrage d'Henry Rousso, Le syndrome de Vichy (1987).

La république et la démocratie ne sont pas à opposer, ainsi que le souhaite avec raison Michel Wieviorka. Pour cela, laissons la concurrence des mémoires se développer dans l'espace démocratique (c'est inévitable), mais reconnaissons à l'institution républicaine et à ses composantes (école, université notamment...) le soin d'énoncer des savoirs historiques susceptibles de servir de références rigoureuses et, pour cela, admissibles par tous dans la vie de la nation. La République ne saurait être placée à la remorque de la démocratie dont l'un des inconvénients (mais c'est aussi, pour une part, une garantie des libertés) réside dans le déploiement confus des identités essentialisées et exaltées.

Michel Renard


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