lundi 24 novembre 2008

Réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel (par Guy Pervillé)

Islande_orgues_basaltiques
glissements progressifs de la mémoire


réponse à trois historiens


Guy PERVILLÉ

Nous publions la réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel, historiens et membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, que nous a fait parvenir Guy Pervillé, professeur d'histoire à l'université de Toulouse.

Le journal Le Monde du 8 novembre 2008 a publié, dans sa page 20, une libre opinion de nos collègues Catherine Coquery-Vidrovitch (1), Gilles Manceron (2) et Gérard Noiriel (3), s’exprimant en tant qu’historiens et que membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, sous le titre «Les historiens n’ont pas le monopole de la mémoire», complété par un sous-titre : «Les citoyens ont leur mot à dire dans la gestion de leur propre passé. N’en déplaise aux spécialistes». Cette prise de position se situe clairement à la limite du débat historique et du débat politique, mais c’est le cas de toute histoire qui se veut contemporaine au vrai sens du mot. C’est pourquoi elle me paraît mériter d’être connue de nous tous et appeler un débat entre historiens, à la fois clair et serein, qui nous intéresse tous.

Le texte de nos collègues commence par rappeler «un débat ouvert dans Le Monde par les articles de Pierre noraNora et Christiane Taubira (les 10 et 16 octobre)», lequel «ne peut se réduire à une opposition entre historiens et politiques, car il divise aussi les historiens». Il faut d’abord rappeler à ceux qui ne l’auraient pas lu l’appel lancé dans Le Monde du 11 (et non pas du 10) par l’historien Pierre Nora [ci-contre], président de l’association Liberté pour l’histoire, pour signaler que «la notion de crime contre l’humanité ne saurait s’appliquer rétroactivement, moralement ou juridiquement», et l’appel de Blois lancé à l’occasion des Rendez-vous de l’histoire par une pléiade de grands historiens européens qui rappellent que «l’histoire ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la direction de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales» (4).

Ajoutons pour être tout à fait clair que j’approuve totalement ce point de vue, parce que je suis adhérent de Liberté pour l’histoire depuis sa fondation (5). Quant à Madame Taubira, qui a répondu à Pierre Nora dans Le Monde du 16 avec son éloquence habituelle, pour réaffirmer que «le législateur est fondé à intervenir quand le roman (sic) national est en jeu» et pourfendre «ceux qui brandissent un bouclier universitaire pour défendre des chasses gardées à l’abri des échos et des grondements de la société» (6),  je ne crois pas nécessaire de lui répondre à mon tour, si ce n’est pour signaler le ton inadmissible qu’elle emploie pour stigmatiser sans le nommer un historien injustement calomnié et attaqué en justice, à savoir notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau. dont la défense avait motivé, au début de 2006, la fondation de l’association Liberté pour l’histoire (7).


on aimerait une justification de ces prises de position.

Nos trois collègues se contentent de résumer leurs prises de position par rapport aux lois mémorielles antérieures : «Dès mars 2005, nous avons réagi contre la loi du 23 février qui invitait les enseignants à montrer le «rôle positif» de la colonisation, mais nous n’avons pas signé la pétition «Liberté pour l’histoire» publiée neuf mois plus tard dans Libération. Nous ne pouvions pas accepter que la «loi Gayssot» (pénalisant les propos contestant l’existence des crimes contre l’humanité), la «loi Taubira» (reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que «crimes contre l’humanité») et la loi portant sur la reconnaissance  du génocide arménien de 1915 soient mises sur le même plan qu’un texte faisant l’apologie de la colonisation, et cela au nom de la «liberté de l’historien».

Ce rappel est utile, mais on aimerait lire ensuite une justification de ces prises de position. Or le paragraphe suivant ne répond pas à cette curiosité légitime. Il est vrai que l’appel en question ne pose pas «dans toute sa généralité la question du rôle de la loi par rapport à l’histoire, laissant notamment de côté d’autres «lois mémorielles» comme celle de 1999 substituant l’expression «guerre d’Algérie» à «opérations en Afrique du Nord, mais est-ce une objection suffisante pour infirmer la validité de cet appel ? Nos trois collègues se contentent d’affirmer que «l’appel de Blois lancé récemment par les promoteurs de la pétition «Liberté pour l’histoire» n’aborde pas, lui non plus, la question des rapports entre la loi, la mémoire et l’Histoire, sur des bases pertinentes. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, nous ne pensons pas qu’il existerait en France, ou en Europe, une menace sérieuse contre la liberté des historiens».

Nous sommes donc arrivés au point central du débat, et nous attendons logiquement la démonstration de la thèse des trois auteurs. Or cette démonstration se fait toujours attendre. D’autre part, nous aimerions savoir pourquoi ils ne mentionnent pas les fortes objections contre la loi Gayssot formulées avant son vote par plusieurs historiens, parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet (qui avant son décès madeleine_reberiouxavait participé à la fondation de l’association «Liberté pour l’histoire»)  et Madeleine Rébérioux [ci-contre], également décédée, qui avait très fermement pris position en 1990 et 1995 contre le danger des lois mémorielles en sa qualité de présidente de la Ligue des droits de l’homme. Suivant la voie tracée par son prédécesseur à la tête de la Ligue, Maître Yves Jouffa  (8), celle-ci avait très clairement formulé sa position contre la loi Gayssot en 1990 : «Les génocides peuvent et doivent être "pensés", comparés et, dans la mesure du possible, expliqués. Les mots doivent être pesés, les erreurs de mémoire rectifiées. Expliquer le crime, lui donner sa dimension historique, comparer le génocide nazi à d’autres crimes contre l’humanité, c’est le combattre. C’est ainsi – et non par la répression – que l’on forme des esprits libres» (9).

Et cinq ans plus tard, elle avait réagi avec la même fermeté contre les actions judicaires intentées par les associations arméniennes contre l’historien américain Bernard Lewis pour ses propos contestant le bien-fondé du mot génocide appliqué au grand massacre des Arméniens par les Turcs en 1915 : «Bref, si nous laissons les choses aller d’un si bon train, c’est dans l’enceinte des tribunaux que risquent désormais d’être tranchés des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d’aujourd’hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu’ils pensent des conditions dans lesquelles ils entendent exercer leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier – nouvelles sources, nouvelles questions –,  tel est le travail de l’historien. N’y mêlons pas dame Justice : elle non plus n’a rien à y gagner» (10).

Ces très fermes prises de position d’une historienne bien connue pour son engagement politique à gauche n’étaient évidemment pas soupçonnables de vouloir défendre les falsifications «révisionnistes» ou «négationnistes» : elles traduisaient au contraire une inquiétude réfléchie pour la survie de la liberté de l’histoire en France. Que répondent nos collègues à de si fermes conclusions ? En tout cas, la revue L’Histoire, qui avait publié ces deux prises de position de Madeleine Rébérioux, n’a pas eu besoin de les oublier pour entrer dans l’équipe dirigeante de l’association «Liberté pour l’histoire» et la soutenir très fermement, de même que l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) (11). Comme quoi L’Histoire ne manque pas de mémoire…


la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 a franchi un seuil décisif

Imaginons une réponse possible à la question posée : la loi Gayssot n’aurait pas entraîné les abus redoutés par Madeleine Rébérioux, et les actions judiciaires intentées contre Bernard Lewis n’auraient eu que des conséquences symboliques, trop légères pour justifier les craintes respectables exprimées si vigoureusement par celle-ci. Soit. Mais les choses ont commencé à changer en 2001, quand le Parlement a fini par voter, après de longs  débats, deux nouvelles lois mémorielles.

La première, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le «génocide des Arméniens  de 1915» (sic, sans préciser qui s’en était rendu coupable), pouvait passer pour une bizarrerie, puisqu’elle tenait en une seule ligne et n’avait pas d’autre contenu que cette reconnaissance. Mais elle avait déjà le caractère d’une loi pénale, dans la mesure où la notion de génocide appartient au droit pénal. Et ce caractère a été renforcé depuis par l’adoption imprévue d’une proposition de loi socialiste (en l’absence de la plupart des députés de la majorité), qui l’a assortie de clauses pénales empruntées à la loi Gayssot, le 12 octobre 2006.

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Entre temps, la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 avait franchi un seuil décisif, et confirmé les prévisions pessimistes de Madeleine Rébérioux. En effet, cette loi était une loi pénale, et pas seulement une loi mémorielle. En tant que loi mémorielle, préconisant d’entretenir la mémoire de l’esclavage et de ses victimes avec la participation active d’historiens, elle ne suscite aucune critique fondamentale. Mais elle était aussi une loi pénale, vraisemblablement pour se rapprocher le plus possible de la loi Gayssot et apporter aux descendants d’esclaves déportés vers le Nouveau Monde depuis le XVe siècle et jusqu’au XIXe la même réparation morale qu’aux victimes et aux survivants du génocide hitlérien.

Or, même si l’horreur de cette déportation inhumaine aurait dû, bien entendu, entraîner une condamnation beaucoup plus précoce que l’interdiction de la traite qui fut décidée par le Congrès de Vienne en 1815, et l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, il n’en reste pas moins vrai que le vote d’une loi pénale rétroactive reposant sur la catégorie de «crime contre l’humanité» instituée pour la première fois par l’acte fondateur du tribunal interallié de Nuremberg (12) en 1945, et intégrée dans le droit commun français en 1994, contredit d’une manière flagrante le principe général de non-rétroactivité des lois, et aboutit à définir un crime dont tous les coupables comme toutes les victimes sont bien évidemment morts, ce qui est une absurdité juridique manifeste. On avait pu penser, là encore, que ce n’était qu’une bizarrerie sans conséquence. Mais c’était compter sans l’article 5, lequel avait pour but de trouver des coupables à juger en reconnaissant aux descendants d’esclaves le droit de porter plainte contre tous ceux qui, à leur avis, porteraient atteinte à l’honneur de leurs ancêtres. Pendant quatre ans, cet article parut une curiosité aberrante, jusqu’à ce qu’il soit utilisé pour attaquer un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau.


l’affaire Pétré-Grenouilleau : déjà oubliée ?

L’affaire Pétré-Grenouilleau doit être rappelée, puisqu’elle peut sembler déjà oubliée. Cet historien, juste après avoir été récompensé par le prix d’histoire du Sénat pour son livre Les traites négrières, essai d’histoire globale9782070339020FS (13), et avoir accordé le lendemain une interview au Journal du dimanche du 12 juin 2005, dans laquelle il avait laissé entendre que la loi Taubira-Ayrault n’était pas sans reproche, fut violemment attaqué par une association d’Antillais, Guyanais et Réunionnais au nom de la dite loi. Pendant plus de six mois, il fut harcelé sur sa ligne téléphonique, attaqué sur internet (14) et menacé de révocation de son université. La procédure judiciaire fut mise en route conformément au texte de la loi.

Pour le sauver, il fallut qu’à l’appel des historiens membres du jury du prix d’histoire du Sénat soient lancées deux pétitions en sa faveur, dont la première fut ouverte à tous ceux qui voulaient la signer et aboutit à la Fondation de l’Association  Liberté pour l’histoire, présidée par René Rémond ; et que les associations d’historiens spécialistes des différentes périodes se rallient à sa défense (15). Mais il fallut surtout que le président de la République, Jacques Chirac, utilise une grande réception donnée le 30 janvier 2006 aux élus et aux militants associatifs d’origine africaine pour y introduire un paragraphe réfutant, sans le nommer, les accusateurs d’Olivier Pétré-Grenouilleau, en expliquant que la loi Taubira-Ayrault n’exprimait pas toute la vérité historique puisqu’elle n’avait pas mentionné l’existence de  la traite africaine et de la traite musulmane (16). Ce qui entraîna presque aussitôt le retrait de la plainte, parce que ses auteurs avaient compris que le ministère public ne la soutiendrait pas (17). Mais il avait fallu cette exégèse officielle pour rappeler que ce n’était pas à la loi d’écrire l’histoire, et ruiner ainsi l’interprétation des plaignants, selon laquelle une fois que la loi avait exprimé la volonté du peuple souverain, il appartenait aux historiens de se soumettre ou de se démettre. Ajoutons aussi qu’entre-temps d’autres associations avaient porté plainte, cette fois-ci au pénal, et qu’il a fallu pour les décourager que le tribunal condamne les plaignants à une amende pour plainte abusive (18).

Cette affaire est-elle donc négligeable ? Il me semble au contraire qu’elle a fourni la preuve éclatante du danger de cette loi, telle qu’elle a été rédigée par ses auteurs, et la parfaite confirmation des craintes de l’ancienne présidente de la Ligue des droits de l’homme, Madeleine Rébérioux.  Et cette opinion n’est pas seulement la mienne. L’association Liberté pour l’histoire a pour vice-présidente Françoise Chandernagor, aujourd’hui connue surtout comme romancière, mais qui est aussi une éminente juriste, membre du Conseil d’État pendant quinze ans.


pas de contrôle préalable du Conseil constitutionnel
pour les lois mémorielles


À ce titre, elle a publié de nombreuses prises de position fortement argumentées qui démontrent le danger et les vices juridiques de ces lois mémorielles (19). Et notamment le fait que ces lois sont proposées sous forme de propositions de loi, et non de projets de lois engageant la responsabilité du gouvernement, parce que dans ce dernier cas le contrôle préalable du Conseil constitutionnel est obligatoire, ce qui n’est pas le cas dans le Conseil_constitutionnel_bureau_pr_sidentpremier. Or si celles-ci avaient dû passer par le contrôle préalable de ce Conseil, elles auraient certainement dû réécrire de nombreux passages contraires à certains articles de la Constitution, tels que les articles 34 et 37 (20). On voit que les droits du Parlement, dont se réclament hautement les auteurs de ces lois, ont aussi des limites qu’ils savent habilement contourner.

Il est vrai qu’à l’époque un autre juriste, Thierry Le Bars, professeur à l’Université de Caen. admettait que les lois mémorielle étaient plus ou moins critiquables, mais estimait que la loi du 23 février 2005 (dont, nous reparlerons) était la seule condamnable. Il a depuis proposé une étude intitulée «Histoire officielle et pressions officielles françaises dans les textes : questions de droit» (21), qui ne tient toujours pas compte de l’affaire Pétré-Grenouilleau ; mais cette étude n’en est pas moins très inquiétante par la démonstration qu’elle donne du danger de toutes ces lois et des nombreuses propositions encore en attente dans les cartons. Les juristes sont donc très loin de partager la confiance de nos trois collègues dans la sagesse de nos législateurs. D’autre part, de nombreux juristes ont pris position contre le danger des lois mémorielles et réclamé leur abrogation le 21 novembre 2006 (22).


la décision-cadre du Conseil des ministres européens
d'avril 2007


Nos collègues font aussi confiance à celle des institutions européennes en matière de règles judiciaires communes. En effet, l’appel de Blois avait pour objectif d’attirer l’attention sur le danger d’extension à la législation européenne des tendances à la criminalisation du passé qui se sont affirmées dans la législation française : «En avril 2007, une décision-cadre du Conseil des ministres européens a donné une extension internationale à un problème jusqu’alors français. Au nom de la répression, indispensable et nécessaire, du racisme et de l’antisémitisme, cette décision institue, dans toute l’Union européenne, des délits nouveaux qui risquent de faire peser sur les historiens des interdits incompatibles avec leur métier.»

Et plus loin il est précisé : «Décision-cadre du Conseil des ministres européens du 20 avril 2007 : Votée en première lecture, elle instaure, pour tous les génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre à caractère raciste, un délit de «banalisation grossière» passible de peines d’emprisonnement, quelles que soient – sauf dérogations particulières (art. 12) – l’époque des crimes en cause et l’autorité (politique, administrative ou judiciaire) qui les a considérés comme établis» (23).

Nos trois collègues répondent à cette mise en garde en insistant sur la légitimité et l’absence de danger résultant de cette décision, qui «demande aux États de qui ne l’ont pas déjà fait de punir l’incitation publique à la violence ou à la haine visant un groupe de personnes données, de réprimer l’apologie, la négation ou la banalisation des crimes de génocide et des crimes de guerre, mesures que la France a déjà intégrées dans son droit interne par les lois de 1990 et de 1972». Et ils rassurent les historiens sur l’absence de menace pesant sur leur activité : «Il ne nous paraît pas raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. Pour la Cour européenne, «la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression». La décision-cadre précise qu’elle respecte les droits fondamentaux reconnus par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment ses articles 10 et 11, et n’amènent pas les États à modifier leurs règles constitutionnelles sur la liberté d’expression».

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les mêmes risques de dérive

On aimerait pouvoir faire confiance à ces garanties, mais des raisons d’inquiétude existent, notamment le fait que l’article 3 de la loi Taubira-Ayrault a prôné l’extension de ses dispositions à l’échelle internationale : «Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l’océan indien et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité sera introduite auprès du Conseil de l’Europe, des organisations internationales et de l’Organisation des Nations unies.» D’autre part, l’élaboration d’une jurisprudence européenne et internationale de la poursuite des «crimes contre l’humanité» et des «génocides» semble comporter les mêmes risques de dérive des notions juridiques qu’elle a posés en France.

Par exemple, le massacre de 8.000 habitants bosniaques de Srébrénitsa par les milices serbes de Bosnie en 1995 a été qualifié de «génocide» par le Tribunal pénal international le 2 août 2001, qualification confirmée en appel le 19 avril 2004 ; mais on peut se demander s’il était vraiment raisonnable de qualifier ainsi ce massacre sans avoir des preuves suffisantes de la volonté d’anéantir tout un peuple et non pas seulement de provoquer sa fuite. Par la suite, le Tribunal pénal international, tout en reconnaissant le caractère génocidaire de ce massacre, a jugé que le gouvernement serbe n’en était pas responsable, décision qui a été dénoncée comme scandaleuse par de nombreuses associations. L’extension de l’action de Liberté pour l’histoire à l’échelle de l’Europe nous semble donc au minimum une sage précaution.

L’appel de nos trois collègues entame ensuite sa dernière partie en opposant à l’attitude qu’ils reprochent à l’association Liberté pour l’histoire celle qu’ils préconisent eux-mêmes : «En agitant le spectre d’une "victimisation générale du passé", l’appel de Blois occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé». N’est-ce donc pas ce que cet appel a fait en condamnant les lois mémorielles qui se sont succédées en France depuis 1990 ?23243478

Puis ils continuent un peu plus précisément : «Nous déplorons également la croisade que ce texte mène contre un ennemi imaginaire, les «Repentants», qui seraient obsédés par la «mise en accusation et la disqualification radicale de la France». Ce mot est pourtant absent de l’appel de Liberté pour l’histoire. Nos collègues y trouvent sans doute un écho au livre de l’historien Daniel Lefeuvre, ancien secrétaire général de la Société française d’histoire d’Outre-mer, intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale (24), qui dénonce en effet les auteurs qu’il appelle ainsi. Admettons que ce soit un effet de style trop polémique, inutilement désagréable pour ceux qu’il vise. Il n’en reste pas moins un problème de fond : peut-on trouver dans la législation mémorielle et pénale de ces dernières années une tendance fondamentale à la repentance ? La réponse est oui, à une exception près.


une égale sévérité pour les autres lois mémorielles

Cette exception correspond à la loi du 23 février 2005, la seule vilipendée par nos trois collègues après avoir été dénoncée par un appel signé par un millier d’historiens et enseignants d’histoire (25), et la seule qui ait fini par être amputée de son alinea le plus contestable par le Conseil d’État en janvier 2006. En effet, cette loi affirmait une glorification sans nuances de l’œuvre coloniale de la France en Afrique du Nord, et elle avait eu le tort de prescrire aux historiens ce qu’ils devaient trouver et aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, ce qui entraîna son amputation signalée plus haut (26).

L’association Liberté pour l’histoire ne défend nullement cette loi, mais elle réclame la même sévérité pour les autres lois mémorielles, qui n’ont pas été soumises à l’examen du Conseil d’État, ce qui fausse la comparaison. Mais il y a également d’autres différences qui opposent cette loi à toutes les autres. En effet, ces lois ont en commun d’être à la fois des lois mémorielles et des lois pénales, et de qualifier les faits qu’elles dénoncent de «génocide» ou de «crime contre l’humanité». Au contraire, la loi du 23 février 2005 était une loi de glorification, analogue sur ce plan aux lois organisant les commémorations nationales du 11 novembre et du 8 mai pour perpétuer la mémoire glorieuse des deux guerres mondiales de la France. Elle n’était pas une loi pénale, dans la mesure où l’article qui punissait les insultes contre les harkis avait été abrogé dans les débats. Puisque cette loi a été la seule sanctionnée, faut-il en conclure que désormais les seules lois mémorielles méritant d’être votées doivent être des lois de repentance, et non plus des lois de glorification ? Cette question nous paraît incontournable.

On pourra sans doute objecter que la loi condamnant le génocide arménien n’est pas une loi de repentance, puisque la France n’en porte aucunement la responsabilité. Cela est vrai, mais on peut y voir une loi de repentance par procuration, votée par le Parlement français pour faire pression sur la Turquie afin qu’elle renonce à son négationnisme officiel en suivant l’exemple de l’Allemagne. C’est en tout cas une loi de dénonciation de crime, comme toutes les autres lois citées sauf la loi du 23 février 2005. D’autre part, on ne doit pas oublier que cette dernière loi était censée accompagner le traité d’amitié franco-algérien, qu’elle a en réalité torpillé. Or ce traité était considérée par les Algériens comme le moyen de faire aboutir la revendication algérienne de repentance de la France pour tous les crimes qu’elle a ou aurait commis en Algérie de 1830 à 1962.

Formulée à l’occasion du procès Barbie de Lyon par son avocat Jacques Vergès en 1987, puis revendiquée par arton18819_1116419643la Fondation du 8 mai 1945 créée en mai 1990 par l’ancien ministre algérien Bachir Boumaza, cette revendication a été adoptée par les autorités algériennes à partir de mai 1995, présentée en termes choisis au Parlement français par le président Bouteflika le 14 juin 2000, pour être enfin, après la campagne lancée par la pétition d’éminents historiens français contre la loi du 23 février 2005, formulée en des termes parfaitement clairs et nets par le président algérien dans ses discours du 8 mai 2005 et du 8 mai 2006. Que la presse française n’en ait pratiquement pas parlé n’enlève rien à son importance capitale (27). Le vote de la loi Taubira-Ayrault par l’unanimité des deux chambres du Parlement français, moins d’un an après le discours du président Bouteflika devant nos députés, ne pouvait qu’encourager l’Algérie à poursuivre sa campagne jusqu’au plein succès de sa revendication.

les lois mémorielles moins critiquables
que les lois de glorification ?


On doit donc admettre, me semble-t-il, que depuis l’avènement du président Chirac en 1995 et sa déclaration reconnaissant la complicité de la France – représentée par «l’État français» de Vichy - dans le génocide hitlérien visant l’extermination des juifs, le même schéma est devenu le modèle de toutes les nouvelles lois mémorielles jugées désormais acceptables. Et l’on doit s’interroger sur les avantages et les inconvénients de ce changement. Les lois de glorification comportaient sans doute une regrettable part de silence sur les aspects de l’événement commémoré autres que glorieux, part plus grande dans le cas de la Deuxième Guerre mondiale que dans celui de la Première, et encore plus grande dans celui de la guerre d’Algérie. Mais les lois de repentance sont-elles moins critiquables, et plus convenables pour construire une conscience nationale positive ? Qu’il nous  soit permis d’en douter, notamment parce que la repentance divise la nation entre deux catégories de citoyens : ceux qui doivent péniblement assumer la culpabilité de leurs ancêtres, et ceux qui sont les bénéficiaires du statut de victimes héréditaires.

Il faut garder ces faits à l’esprit pour apprécier les conclusions de nos collègues. «L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire  sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé». Ainsi, croyons nous comprendre, les historiens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes pour les réactions excessives mais fondamentalement justes des «mémoires blessées», et reconnaître à l’État le rôle d’un arbitre indispensable dans les querelles mémorielles pour éviter de regrettables conflits.

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L’avant-dernier paragraphe  commence par une phrase rassurante pour les historiens : «Dans un État libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définit la vérité historique».  Ce rappel n’est pas inutile au moment où le ministre de l’Éducation, Xavier Darcos, vient de proposer de confier au Parlement (contrairement à l’article 45 de la Constitution), la définition des programmes d’histoire (28). Puis il continue en affirmant au contraire la nécessité de décisions politiques de l’État et des citoyens en matière de mémoire : «Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées et qui font retour dans son présent». Sans doute, mais faut-il pour autant qu’en cas de désaccord la vérité scientifique dont se réclament les historiens s’incline devant la vérité politique affirmée par les institutions

le droit des historiens à exercer leur métier
sans craindre les intrusions judiciaires et politiques


Les trois auteurs ne posent pas cette question, puisque leur conclusion est clairement une conclusion civique, et donc politique dans la mesure où ce sont des élus qui représentent la volonté nationale : «En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens – heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation (29) – et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir». Conclusion que l’on peut admettre en tant qu’affirmation de sympathie avec les victimes de crimes injustifiables, mais qui laisse de côté, en plus des objections de nature juridique à la deuxième au moins de ces lois, la question cruciale du droit des historiens à exercer leur métier sans craindre des intrusions des pouvoirs judiciaire et politique.

L’association Liberté pour l’histoire estime au contraire que toutes les lois mémorielles, depuis la loi Gayssot de 1990, constituent des étapes dans un processus de plus en plus dangereux, tendant spontanément à s’accélérer en suscitant de nouvelles revendications. Et que ce processus met en danger le droit des historiens à exercer librement leur métier sans être sommés de se soumettre à la volonté politique de l’État ou de se démettre, comme l’affaire Pétré-Grenouilleau en a fourni la preuve éclatante. La fondation d’une association de défense des historiens n’est donc pas un réflexe frileux d’une catégorie privilégiée : c’est une réponse nécessaire à une situation dangereuse pour l’existence même d’une histoire libre, qui avait été clairement diagnostiquée dès 1990 par plusieurs historiens éminents (lesquels étaient en même temps des citoyens très conscients de leurs devoirs civiques).

Cette dimension essentielle du problème semble échapper totalement à nos trois collègues, qui la considèrent apparemment comme une pure illusion. Tout en réaffirmant leur attachement à la liberté de l’histoire, ils répètent avec optimisme qu’elle n’est pas vraiment menacée. Nous estimons au contraire qu’elle l’est, et que depuis le début des années 1990 les historiens ont trop cédé aux appels des adeptes du «devoir de mémoire» en oubliant de défendre les droits de l’histoire. Il en est résulté qu’aujourd’hui tout le monde tend à confondre l’histoire avec la mémoire, investie d’un caractère moralisateur que l’histoire n’a pas, et que de trop nombreuses querelles mémorielles ont mis en danger la survie de la nécessaire communauté des historiens. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le droit à l’existence d’une histoire plus ou moins contemporaine qui est contesté au nom du «devoir de mémoire», mais celle de l’histoire de toutes les époques, puisque la loi Taubira-Ayrault a franchi la limite chronologique du passé entièrement révolu par la mort de tous ses acteurs.

La liberté de l’histoire et des historiens n’est pourtant pas contraire à l’intérêt bien compris des citoyens d’un État libre. Rappelons ce qu’écrivait Charles-Robert Ageron en 1993 : «s’agissant de drames récents dont la mémoire risque d’être transmise déformée aux jeunes générations, qui n’ont connu ni "l’Algérie de papa", ni "l’Algérie des colonialistes", les historiens ont le devoir d’être plus prudents encore que leur métier ne l’exige habituellement. Si l’objectivité est philosophiquement impossible, l’impartialité est une vertu que tout historien peut et doit s’imposer (30). Et les enfants de France comme les enfants d’Algérie ont un droit semblable à la vérité de leur histoire» (31). L’État est-il vraiment plus compétent que les historiens pour imposer la réalisation d’un si haut idéal ?

Guy Pervillé
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1
- Spécialiste de l’histoire de l’Afrique noire, et vice-présidente de la Société française d’histoire d’Outre-mer (SFHOM).
2 - Vice-président de la Ligue des droits de l’homme.
3 - Fondateur du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH).
4 - Le Monde, 11 octobre 2008, p. 21.
5 - Voir ses positions sur son site internet à l’adresse www.lph.asso.fr.
6 - Le Monde, 16 octobre 2008, p. 23.
7 - Le CVUH a publié sur son site (cvuh.free.fr) deux prises de positions sur l’affaire Pétré-Grenouilleau, dues à  un collectif de sept historiens dont Marcel Dorigny le 25 juin 2005 («Pour un débat démocratique sur la traite et l’esclavage»), puis à Catherine Coquery-Vidrovitch le 5 janvier 2006, qui ne se confondent pas avec celles des auteurs et des partisans acharnés de cette loi. Gilles Manceron a également condamné les poursuites contre O. Pétré-Grenouilleau (voir sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, le 25 mars 2006, article 1230). Il ne s’agit donc pas de faire ici un procès d’intention.
8 - Celui-ci avait déclaré : «Nous ne pensons pas que la modification de l’article 24 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881, tendant à créer un délit de négation des crimes contre l’humanité, soit de nature à faciliter la lutte contre les écrits racistes. Cela risque de poser de sérieux problèmes tant au regard de la liberté de la presse  qu’au regard de la libre recherche universitaire ou historique». Cité par Madeleine Rébérioux, «Le génocide, le juge, et l’historien» , L’Histoire, n° 138, novembre 1990, p. 93.
9 - Madeleine Rébérioux, ibid. p. 94.
10 - “Les Arméniens, le juge et l’historien», L’Histoire, n° 192, octobre 1995, p. 98. Dix ans plus tard, la plainte contre Olivier Pétré-Grenouilleau a parfaitement réalisé cette prévision.
11 - Voir le dossier de Historiens et géographes, n° 393, février 2006, pp. 35-44.
12 - Cette expression avait déjà été employée dans le message des puissances alliées au gouvernement ottoman dénonçant l’extermination des Arméniens en 1915, mais le procès de ses responsables, condamnés par contumace à Istambul en 1919, fut oublié quand le traité de Lausanne (1923) remplaça celui de Sèvres (1920).
13 - Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, NRF-Gallimard, 468 p., mai 2005.
14 - Juste un exemple : l’un des signataires d’une pétition hostile justifiait ainsi sa signature : «Je n’ai jamais rien lu de Pétré-Grenouilleau et je ne le lirai jamais. Tout ce que je sais de lui, c’est que je le hais».
15 - Voir notamment la prise de position de la SFHOM : «Motion. L’assemblée générale de la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, réunie le 10 janvier 2006, s’indigne des poursuites judiciaires engagées contre l’un de ses adhérents, Olivier Pétré-Grenouilleau, membre du Comité de lecture et du Comité de rédaction de sa revue, pour délit d’opinion, après la publication d’un entretien, paru dans le Journal du Dimanche du 12 juin 2005. Elle dénonce vigoureusement les atteintes à la liberté de l’historien, déterminées par l’intervention judiciaire dans le travail scientifique. Elle tient à apporter son soutien moral et académique à O. Pétré-Grenouilleau, qui n’a jamais nié que la traite négrière a été un crime contre l’humanité. Approuvée à l’unanimité. Paris, le 10 janvier 2006».
16 - “Partager la mémoire de l’esclavage”, discours de Jacques Chirac à l’Elysée, 30 janvier 2006, Le Monde,  31 janvier 2006, p. 21.
17 - Le Monde, 3 février 2006, p. 3.
18 - Pierre Nora et Françoise Chandernagor, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, , 2008, p. 54.
19 - Voir notamment ses prises de position dans Le Monde, 17 décembre 2005, p. 27 (“L’enfer des bonnes intentions”), et dans L’Histoire des n° 306, février 2006, pp. 77-85 (“Laissons les historiens faire leur métier !”) et n° 317, pp. 54-61 (“Historiens, changez de métier !”), ainsi que la majeure partie du livret récemment publié avec Pierre Nora, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, septembre 2008,  61 p.
20 - Liberté pour l’histoire, op. cit., pp. 38-39.
21 - Texte présenté par Thierry Le Bars au colloque de Lyon intitulé «Pour une histoire critique et citoyenne, au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire», Lyon, ENS de lettres et sciences humaines, 20, 21 et 22 juin 2006, et repris dans l’ouvrage collectif par Frédéric Abécassis, Gilles Boyer, Benoît Falaize, Gilbert Meynier et Michelle Zancarini-Fournel, La France et l’Algérie, leçons d’histoire, de l’école en situation coloniale à l’enseignement du fait colonial, Université de Lyon, 2007, pp. 131-142.
22 - Appel de 56 juristes contre les lois mémorielles, 21 novembre 2006, publié  sur le site  de l’Observatoire du communautarisme (http://www.communautarisme.net.) : «les juristes soussignés demandent l’abrogation de ces lois «mémorielles» et estiment qu’il est du devoir des autorités compétentes de saisir le Conseil constitutionnel du texte en discussion et de toutes nouvelles dispositions en ce sens qui viendraient à être votées par le Parlement».
23 - Plaquette de 4 p. diffusée par l’association Liberté pour l’histoire, p. 1 et 2. Voir sur son site internet à l’adresse www.lph-asso.fr.
24 - Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006. Voir la critique de Catherine Coquery-Vidrovitch sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (cvuh.free.fr), et la réponse non moins ferme de Daniel Lefeuvre sur son blog (www.blog-lefeuvre.com/).
25 - Pétition lancée le 24 mars 2005 sur le site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon et le 25 mars dans Le Monde par Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Frédéric Régent, Trinh Van Tao, et Lucette Valensi.
26 - Sur la loi du 23 février 2005, voir mes analyses sur mon site, rubrique Mises au point («Mon avis sur la pétition des historiens» et «Réponse à Gilles Manceron», 2005, et rubrique Textes ( «L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne : vers un traité d’amitié franco-algérien ? », «La confrontation mémoire-histoire en France depuis un an», «France-Algérie : groupes de pression et histoire» (2006)  ;  et les deux versions de mon exposé daté d’avril 2007, la première intitulée «Les raisons de l’échec du traité d’amitié franco-algérien», dans L’Algérie dépassionnée. Au-delà du tumulte des mémoires. Paris, Editions Syllepse, collection «Histoire : enjeux et débats», 2008, et la seconde à paraître dans L’Europe face à son passé colonial, Paris, Editions Riveneuve, en souscription au prix de 20 euros (port compris), par chèque à l’ordre d’Etudes coloniales à adresser 38 rue du Ruisseau, 75018 Paris (voir sur le site de la revue en ligne Études coloniales, animée par Michel Renard : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2008/08/17/10284859.html).
27 - Voir sur mon site  «La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France» (2004).
28 - Voir la déclaration de Xavier Darcos dans Le Figaro.fr du 28-10-2008 et le débat entre Jean-Claude Gayssot et Françoise Chandernagor dans Le Figaro-magazine, même site et date. Et l’article de Luc Cédelle, «Xavier Darcos fait volte-face après avoir relancé la polémique sur les lois mémorielles», in Le Monde, 31 octobre 2008, p.-10. La mission d’information de l’Assemblée nationale présidée par Bernard Accoyer, qui a rendu son rapport le 18 novembre 2008, recommande de ne plus adopter de lois mémorielles, envisage de voter des résolutions autorisées par la récente réforme constitutionnelle, mais exclut de revenir sur les lois déjà votées. Voir l’article de Patrick Roger, «Le mea culpa des députés sur les lois mémorielles», Le Monde, 19 novembre 2008, p. 11, et le commentaire de Patrick Jarreau, «Coups de canif dans le ‘politiquement correct’», ibid, 22 novembre 2008, p. 2.
29 - Membre de phrase discutable, dans la mesure où il ne mentionne pas la loi votée le 12 octobre 2006.
30 - Il ne s’agit pas, bien entendu, de prôner la neutralité entre les massacreurs ou les esclavagistes et leurs victimes. Mais la loi Taubira-Ayrault aurait pu et dû ne pas être une loi pénale, parce qu’aucune personne sensée ne peut songer à réhabiliter l’esclavage.
31 - Charles-Robert Ageron, présentation de L’Algérie des Français, Paris, Le Seuil, 1993, p. 13.

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mercredi 12 décembre 2007

au sujet du livre de Benjamin Stora, "La guerre des mémoires"

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une vraie réflexion

sur les contorsions de mémoires

Nathalie GALESNE


profile«Benjamin Stora, souligne astucieusement Thierry Leclère, sait d’où il parle. Juif d’Algérie, né à Constantine…, il a gardé en héritage de cette saga familiale heurtée une indéracinable foi en la République, quasi mystique. Doublée d’une grande sensibilité aux minorités et d’une allergie aux dénis de justice». Thierry Leclère, lui, est journaliste, grand reporteur à Télérama, réalisateur de documentaires. Les deux hommes se sont bien trouvés. Le livre d’une fluidité rare, vu les concepts qu’il soulève, se lit d’un trait, au rythme d’une parole vivante irriguée par la clarté de l’analyse à laquelle sont soumis les faits historiques, et le décryptage du présent.

Ce petit ouvrage d’une centaine de pages tombe à point nommé. Sur fond de campagne électorale aux relents parfois haineux où la France se révèle scindée en deux, il permet de dépasser les stéréotypes pour enclencher une vraie réflexion sur les contorsions de mémoires et les soubresauts identitaires qui agitent l’hexagone, l’être français, et plus généralement sur le malaise qui traverse la France depuis plusieurs décennies. Il faut dire que cette grande dame républicaine, tantôt affublée d’une oublieuse mémoire, tantôt victime de «saignements mémoriels» a du mal à rassembler toutes ses ouailles sous ses sacro-saints principes fondateurs.

Que s’est-il passé ? Pourquoi la France a failli, par les exactions qu’elle a commises dans ses colonies, à ses valeurs républicaines et n’a toujours pas achevé le deuil de son empire colonial ? «Harkis, pieds noirs, descendants d’esclaves ou petits-enfants de colonisés… La guerre des mémoires enfle. Chaque communauté, réelle ou autoproclamée, réclame une stèle, un mémorial, une loi. Pourquoi ce débat s’est-il réveillé depuis quelques années ?» interroge Leclère. Benjamin Stora répond tout d’abord par un constat simple : la France, c’est aujourd’hui 18 millions d’individus qui ont des ascendants étrangers, huit millions environ de Français sont issus des anciennes colonies, soit le double par rapport aux années 1980. Or, il ne fait pas bon vivre en douce France 1196776476602_1_0quand on s’appelle Mohamed, Yasmina ou Abdou, que l’on cherche un emploi ou un logement, et que l’on bute quasi systématiquement sur des refus qui passent en boucle la même rengaine d’exclusion.

«Les jeunes issus de l’immigration essentiellement maghrébine et africaine, explique Benjamin Stora, se posent des questions sur leurs origines et sur les raisons des discriminations dont ils sont victimes.(…) La troisième génération qui arrive aujourd’hui revendique plus d’égalité politique ; les jeunes de l’immigration post-coloniale veulent être français à part entière. Ils ne supportent plus le regard porté sur eux, et lorsqu’ils réfléchissent au pourquoi des discriminations, ils se heurtent inévitablement à l’histoire coloniale. Ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mise à l’écart. C’est pourquoi leurs revendications et leurs interrogations sur le passé colonial viennent aujourd’hui bousculer la société française, ses élites, ses intellectuels, ses historiens».

Au coeur de ses mémoires en souffrances, entre amnésie et surenchère, dans «cette foire d’empoigne» de mémoires antagonistes, la guerre d’Algérie se fraye la place d’honneur. Longtemps, massacres et torturesmedium_hollande_314456_tn perpétrés par l’armée française sur les Algériens ont en effet été gommés des discours officiels. Tous les partis politiques ont fait jouer l’oubli. Le général De Gaulle en premier lieu, qui compensa la défaite coloniale et la perte de l’empire en confectionnant à la France un nouvel habit de leader du tiers monde. La gauche aussi passa sous silence ses responsabilités durant la guerre d’Algérie puisque ce fut «le gouvernement de Guy Mollet qui remit, en 1956, les pouvoirs spéciaux à l’armée, et François Mitterrand était ministre de la justice à l’époque où l’on pratiquait la torture». Or, il faudra attendre les déclarations de François Hollande, premier secrétaire du parti socialiste, pour qu’un regard critique soit enfin porté «au nom du Parti socialiste» sur l’implication historique de son parti. En attendant, le trou de mémoire qui a prévalu en France, au lendemain de l’indépendance algérienne, a entraîné un véritable problème de retransmission : rien de cette page de l’histoire dans les manuels scolaires, aucune excuse n’a été adressée par la France au peuple algérien, d’ailleurs aucun recours n’a été possible pour les victimes du colonialisme grâce aux lois et au décrets d’amnistie signés par l’État français.

Cet évitement est symptomatique d’une incapacité de tourner réellement la page de la décolonisation, et d’accepter pleinement la perte de l’Algérie française. Grande blessure narcissique, «la perte de l’empire a conduit à une crise du nationalisme français qu’on a essayé de dissimuler», commente Benjamin Stora. Quelques 50 ans plus tard, ce symptôme ressurgit dans la loi du 23 février 2005 louant le rôle positif du colonialisme, et sur laquelle Jacques Chirac dut faire marche arrière. Comment envisager alors une réconciliation aboutissant à la construction d’un récit national qui prendrait en compte toutes les composantes de la société française ? En évitant le simplisme, propose Stora, celui par exemple d’un Nicolas Sarkosy regrettant, lors de son discours à Alger en 2006, «les souffrances des deux côtés», alors que la guerre d’Algérie fit au moins 10 fois plus de victimes côté algérien (400 000 morts minimum). Le simplisme, c’est aussi celui du fameux choc des civilisation que réfute l’historien : «Tout le monde récuse ‘le choc des civilisations’, mais en réalité, beaucoup d’intellectuels s’inscrivent totalement dedans. Je pense qu’il faut, au contraire, trouver des espaces de convergence. C’est ma ligne de conduite. Je veux être un passeur entre les deux rives. Mais pour certains, c’est déjà suspect. Dès qu’on veut entrer dans la complexité de ce monde situé au sud, on est tout de suite taxé de complaisance, On nous oblige à choisir un camp, à être dans une logique de guerre».

Rama_Yade_Rachida_Dati_y_Bernard_KouchnerPour Stora prendre en compte cette complexité ne signifie à aucun moment abandonner les valeurs de la république française auxquelles il aspire plus que jamais : «Dans ma conception, explique-t-il, la République débarrassée du système colonial, doit s’enrichir des minorités. Je crois au multiculturel, c'est-à-dire au brassage des identités». En revanche, Stora dénonce le trop plein mémoriel qui pousse certains groupes à ressasser l’histoire sans jamais parvenir à la métaboliser : «On peut étouffer sous le poids de l’histoire, dit-il. La posture victimaire devient un danger quand elle conduit à la passivité et à l’enfermement identitaire».

Malgré la pertinence des questions formulées par Thierry Leclère et la finesse des analyses proposées par Benjamin Stora, on sera en droit de leur reprocher de ne pas avoir suffisamment pris en compte les répercussions de la guerre en Irak, ou du conflit israélo-palestinien sur les populations d’origine maghrébine vivant en France. Ce sont pourtant ces grands conflits qui entretiennent, tel un feu sans cesse ravivé, la mémoire meurtrie des millions de musulmans qui participent de «ce malheur arabe» auquel Samir Kassir a consacré son dernier ouvrage. Cette remarque faite, La guerre des mémoires n’en reste pas moins un livre essentiel à lire d’urgence pour comprendre dans toute sa complexité et toute sa profondeur historique l’identité multiple des Français d’aujourd’hui.

Nathalie Galesne (6 mai 2007)
bibliographie

- cf. le compte-rendu de Jean-Pierre Renaud


compositionHoriz
en lien : bibliographie de Benjamin Stora


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dimanche 11 novembre 2007

Au sujet d'un livre de Benjamin Stora

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Au sujet du livre

La guerre des mémoires

La France face à son passé colonial,

de Benjamin Stora

Jean-Pierre RENAUD


Pourquoi ne pas avouer que j’ai éprouvé un malaise intellectuel à la lecture de beaucoup des stora_leclerc_guerre_memoirespages de ce livre, crayon en mains, alors que j’ai aimé l’article du même auteur à la mémoire de Camus (Études coloniales du 30 septembre 2007). Albert Camus a été un de mes maîtres à penser, à agir, et à réagir, avant, pendant la guerre d’Algérie, et après. J’y ai servi la France et l’Algérie, en qualité d’officier SAS, en 1959 et 1960, dans la vallée de la Soummam, entre Soummam et forêt d’Akfadou.

Un historien sur le terrain mouvant des mémoires chaudes, pourquoi pas ? Mais est-ce bien son rôle ? Dès l’avant propos, le journaliste cadre le sujet de l’interview de Benjamin Stora : «La France est malade de son passé colonial», mais sur quel fondement scientifique, le journaliste se croit-il permis d’énoncer un tel jugement ?

Il est vrai que tout au long de l’interview l’historien accrédite cette thèse et s’attache à démontrer l’exactitude de ce postulat : les personnes issues des anciennes colonies, première, deuxième, troisième9782707146595 génération (il faudrait les quantifier, et surtout les flux, les dates, et les origines) «se heurtent inévitablement à l’histoire coloniale» (p. 12), «la guerre des mémoires n’a jamais cessé» (p. 18), la «fracture coloniale», «c’est une réalité» (p. 33), «l’objectif est d’intégrer, dans l’histoire nationale, ces mémoires bafouées» (p. 81), «saisir comment s’élaborent en permanence les retrouvailles avec un passé national impérial» (p. 90)

Et Benjamin Stora, qui se veut «un passeur entre les deux rives», incontestablement celles de la Méditerranée, accrédite le sérieux des écrits d’un collectif de chercheurs qui n’ont pas réussi, jusqu’à présent, par le sérieux et la rigueur de leurs travaux historiques, à démontrer la justesse de la thèse qu’ils défendent, fusse avec le concours bienveillant de certains médias, quant à l’existence d’une culture coloniale, puis impériale, qui expliquerait aujourd’hui la fameuse fracture coloniale.

Et le même auteur de reprendre le discours surprenant, de la part d’historiens de métier, sur la dimension psychanalytique du sujet : «la perte de l’empire colonial a été une grande blessure narcissique du nationalisme français» (p. 31), pourquoi pas ? Mais à partir de quelles preuves ? «Refoulement de la question coloniale» (p. 32). «Pourtant la France a conservé dans sa mémoire collective, jusqu’à aujourd’hui, une culture d’empire qu’elle ne veut pas assumer» (p. 32). «Les enfants d’immigrés sont porteurs de la mémoire anticoloniale très puissante de leurs pères» (p. 40).

«Pourquoi cette sensation diffuse d’une condition postcoloniale qui perdure dans une république où les populations issues des anciens empires n’arrivent pas à se faire entendre ?» (p. 90).

Comment ne pas souligner le manque de clarté des propos de Benjamin Stora, qui écrit page 11 que la population issue des anciennes colonies a doublé entre les années 1980 et 2007, et les propos qu’il tient parallèlement sur les «mémoires bafouées» : mais les colonies sont indépendantes depuis le début des années 60, et l’Algérie depuis 1962 !

De quelles générations s’agit-il ? Des enfants d’immigrés du travail venus en France avant 1962 ? Ou pouracc_110 l’Algérie, importante source d’immigration, des enfants de pieds noirs, de harkis, ou d’enfants de citoyens algériens venus en France après l’indépendance de leur pays, notamment en raison de ses échecs économiques, puis de sa guerre, à nouveau civile ? Pour ne citer que l’exemple de l’Algérie qui est le postulat de la plupart de ces réflexions.

Benjamin Stora cite le cas de Boudiaf, un des principaux fondateurs du FLN, lequel revenu d’exil dans son pays en 1962, était inconnu des jeunes Algériens : «Les jeunes Algériens ne connaissaient même pas son nom» (p. 60).

Quant au propos tenu sur Madagascar, pays avec lequel j’entretiens des relations particulières, «Dans cette ancienne colonie française, les milliers de morts des massacres de 1947 restent dans toutes les mémoires».

Je ne suis pas le seul  à dire que la repentance de Chirac, lors de son voyage de 2005, est tombée à plat, parce que ce passé est méconnu des jeunes générations.

L’auteur de la Guerre des mémoires est-il en mesure de justifier son propos ?

Les Malgaches ne connaissent pas mieux leur passé colonial que les Français, car pour ces derniers, ce n’est pas l’enquête de Toulouse, faite en 2003, par le collectif de chercheurs évoqué plus haut, qui peut le démontrer. Cette enquête va clairement dans un tout autre sens, celui de la plus grande confusion qui règne actuellement sur tout ce qui touche le passé colonial, la mémoire, et l’histoire coloniale elle-même, et la réduction de cette histoire à celle de l’Algérie. Cette enquête révélait en effet l’importance capitale de la guerre d’Algérie dans la mémoire urbaine de Toulouse et de son agglomération.

Et ce constat avait au moins le mérite de corroborer deux des observations de l’auteur, celle relative à «l’immigration maghrébine» qui «renvoie à l’histoire coloniale», et l’autre quant à l’importance de la guerre d’Algérie dans cette « guerre des mémoires » : «Mais, c’est la guerre d’Algérie, qui est le nœud gordien de tous les retours forts de mémoire de ces dernières années.» (p. 50)

 

L’obsession de l’Algérie

Et c’est sur ce point que le malaise est le plus grand, car comment ne pas voir, que pour des raisons par ailleurs très estimables, l’auteur de ces lignes a l’obsession de l’histoire de l’Algérie, et qu’il a tendance à analyser les phénomènes décrits avec le filtre de l’Algérie, pour ne pas dire la loupe, avec toujours en arrière plan, le Maghreb.

Le tiers des pages de ce livre se rapporte à l’Algérie, et beaucoup plus encore dans l’orientation desimg173_08022007 réflexions qui y sont contenues. Les autres situations coloniales ne sont évoquées qu’incidemment, alors que l’histoire coloniale n’est pas seulement celle de l’Algérie, quelle que soit aujourd’hui l’importance capitale de ce dossier.

Un mot sur la mémoire ou les mémoires de l’Algérie et de la guerre d’Algérie. Pour en avoir été un des acteurs de terrain, je puis témoigner qu’il est très difficile d’avoir une image cohérente et représentative de la guerre d’Algérie vécue par le contingent. Chaque soldat, chaque sous-officier, et chaque officier, a fait une guerre différente selon les périodes, les secteurs, les postes militaires occupés, et les commandements effectifs à leurs différents niveaux (sous quartiers, quartiers, secteurs, et régions). [source photo ci-dessus]

Si beaucoup d’anciens soldats du contingent ont écrit leurs souvenirs, peu par rapport à leur nombre, mon appartenance à ce milieu me conduit à penser que beaucoup d’entre eux se réfugient toujours dans le silence, mais pas obligatoirement pour la raison qu’ils auraient commis des saloperies, ou assisté à des saloperies. Un silence qui pourrait s’expliquer par un fossé immense d’incompréhension entre leur vécu, l’attitude des autorités d’hier ou d’aujourd’hui, et celle du peuple français

M. Rotman a parlé de guerre sans nom. Je dirais plus volontiers, guerre de l’absence, absence d’ennemi connu, absence du peuple dans cette guerre, sauf par le biais du contingent qui, à la fin de ce conflit, s’est trouvé tout naturellement en pleine communauté de pensée avec le cessez le feu du 19 mars 1962. Et c’est sans doute le sens profond de sa revendication mémorielle.


Pour la grande majorité des appelés, l’Algérie

n’était pas la France.

Les appelés ne savent toujours pas quelle guerre on leur a fait faire : guerre de l’absence et du silence, et le remue-ménage qui agite en permanence, à ce sujet, certains milieux politiques ou intellectuels leur est étranger.

Il convient de noter que pour un acteur de ce conflit, ou pour un chercheur marqué dans sa chair et dans son âme par celui-ci, c’est un immense défi à relever que de vouloir en faire l’histoire.

Et sur au moins un des points évoqués dans le livre, je partage le constat qu’il fait sur l’effet des lois d’amnistie «personne ne se retrouvera devant un tribunal» (p. 18), et personnellement je regrette qu’il en soit ainsi, parce qu’il s’agit là d’une des causes du silence du contingent, et de cette conscience d’une guerre de l’absence. À quoi servirait-il de dénoncer des exactions injustifiables si leurs responsables, c'est-à-dire les salauds inexcusables n’encourent  aucune poursuite judiciaire ? Cette amnistie n’a pas rendu service à la France que j’aime et à son histoire.

 

Le métier d’historien

Ma position de lecteur, amateur d’histoire, assez bon connaisseur de notre histoire coloniale, me donne au moins la liberté de dire et d’écrire ce que je pense des livres qui ont l’ambition de relater ce pan de notre histoire.

Ce passage permanent de la mémoire à l’histoire  et inversement, est très troublant, sans que l’intelligence critique y trouve souvent son compte! Et beaucoup d’affirmations ne convainquent pas !

Est-il possible d’affirmer, comme le fait Benjamin Stora en ce qui concerne l’Assemblée Nationale et sa grosplancomposition h_9_ill_813324_app2002042390260: «C’est d’ailleurs une photographie assez fidèle de cette génération qui a fait la guerre d’Algérie ou qui a été confrontée à elle[ci-contre, Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, respectivement nés en 1932 et 1928] Une analyse existe-t-elle à ce sujet ? Et si oui, serait-elle représentative de l’opinion du peuple français à date déterminée ?

Tout est dans la deuxième partie de la phrase et le participe passé «confrontée» qui permet de tout dire, sans en apporter la preuve.

La mise en doute du résultat des recherches qui ont été effectuées sur l’enrichissement de la métropole par les colonies : mais de quelle période parle l’auteur et de quelle colonie ? (p.20)

L’affirmation d’après laquelle la fin de l’apartheid aurait été le  «coup d’envoi» mémoriel mondial (p.41) : à partir de quelles analyses sérieuses ?

L’assimilation de l’histoire coloniale à celle de Vichy, longtemps frappée du même oubli. (p. 21, 50, 96).  Non, les situations ne sont pas du tout les mêmes !

Et ce flottement verbal et intellectuel entre mémoire et histoire, une mémoire partagée ou une histoire partagée ? (p. 61, 62, 63). Outre la question de savoir si une histoire peut être partagée.

Et pour mettre fin à la guerre des mémoires, un appel à la reconnaissance et à la réparation (p. 93), ou en d’autres termes, à la repentance, que l’historien récuse dans des termes peu clairs dans les pages précédentes (p. 34), une récusation partielle répétée plus loin (p. 95).

Et d’affirmer qu’il est un historien engagé (p. 88) et d’appeler en témoignage la tradition dans laquelle il inscrit ses travaux, celle des grands anciens que sont Michelet, Vidal-Naquet et Vernant. Pourquoi pas ? Mais il semble difficile de mettre sur le même plan périodes de recherche et histoire professionnelles et personnelles des personnes citées.

Le lecteur aura donc compris, en tout cas je l’espère, pourquoi le petit livre en question pose en définitive autant de questions sur l’historien et sur l’histoire coloniale que sur les mémoires blessées ou bafouées qui auraient été transmises par je ne sais quelle génération spontanée aux populations immigrées, issues des anciennes colonies.

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manifestation des "Indigènes de la République" le 8 mai 2005

Nous formons le vœu qu’une enquête complète et sérieuse soit menée par la puissance publique sur ces questions de mémoire et d’histoire, afin d’examiner, cas par cas, l’existence ou l’absence de clichés, des fameux stéréotypes qui ont la faveur de certains chercheurs qui s’adonnent volontiers à Freud ou à Jung, la connaissance ou l’ignorance de l’histoire des colonies, et donc de mesurer le bien fondé, ou non, des thèses mémorielles et historiques auxquelles l’historien a fait largement écho.

 

Alors, histoire ou mémoire ?

L’histoire est-elle entrée dans un nouvel âge, celui de l’Historien entrepreneur selon l’expression déconcertante de Mme Coquery-Vidrovith (Etudes coloniales du 27/04/07), ou celui de l’histoire devenue bien culturel selon l’expression de l’auteur ? Mais en fin de compte, sommes-nous toujours dans l’histoire ?

Et à ce propos, nous conclurons par deux citations de Marc Bloch (1930), évoquant dans un cas Michelet et ses  «hallucinatoires résurrections», et dans un autre cas, le piège des sciences humaines : «Le grand piège des sciences humaines, ce qui longtemps les a empêchées d’être des sciences, c’est précisément que l’objet de leurs études nous touche de si près, que nous avons peine à imposer silence au frémissement de nos fibres.» ("Fustel de Coulanges" in Marc Bloch, l'Histoire, la Guerre, la Résistance, Quarto-Gallimard, 2006, p. 390 et 389).

Jean Pierre Renaud

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- cf. le compte-rendu de Nathalie Galesne





- Le vent des mots, le vent des maux, le vent du large, Jean-Pierre Renaud, éd. JPR, 2006. -  Courriel des éditions JPR : commande@editionsjpr.fr


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mardi 17 avril 2007

l'envahissante guerre des mémoires (Claude Liauzu)

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l'envahissante guerre des mémoires

Claude LIAUZU


Éric Savarese, Algérie, la guerre des mémoires, Non lieu, 2007 ; Benjamin Stora. Entretiens avec Thierry Leclère, La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, l’Aube,2007.

Deux livres, parmi beaucoup d’autres, sortis au même moment et consacrés à ce problème méritent attention. Jamais depuis un demi-siècle on n’avait autant parlé du passé colonial. Après Vichy et la Shoah, il envahit, on le sait, la vie publique.
Le livre d’Éric Savarese s’achève sur une question : comment en finir avec la guerre des mémoires ? Il souligne en sociologue le caractère récent, l’actualité de ce problème, cet enchevêtrement de passés qui passent mal et des questions du présent, de la crise actuelle de la société française. Dans son premier chapitre, il tente un bilan des études historiques. Sa distinction entre l’histoire, qui étudierait les événements, et l’anthropologie centrée sur la situation coloniale, est discutable : cette notion due à Balandier a été en effet utilisée (insuffisamment) par notre discipline. Les frontières entre sciences de la société le cèdent aujourd’hui aux approches pluridisciplinaires.

Les chapitres 2 à 4 sont consacrés à l’analyse des mémoires algériennes et à celles des pieds noirs en particulier. Dans ce domaine qu’il a contribué à fonder, Éric Savarese est très intéressant. La conclusion insiste avec force sur l’importance d’une redéfinition des usages de l’histoire. Comment ne pas être d’accord avec ce travail fondé sur une longue réflexion et une documentation abondante ?

Une connaissance intime, une sensibilité personnelle, des questions pertinentes de Thierry Leclère : il en résulte un dialogue vivant, clair, agréable à lire avec Benjamin Stora sur des questions difficiles, controversées.

signature
Benjamin Stora à la Librairie "Atout Livre" (Paris 12e), le 31 mars 2006 - source

Même s’ils ne sont pas toujours d’accord avec Benjamin Stora, des historiens se retrouvent dans sa déontologie : ne pas ignorer les rapports entre notre travail et les guerres de mémoires, ne pas réduire ces rapports à une dépendance. Le temps est venu  de prendre position, de défendre le métier en le renouvelant, en réaffirmant sa fonction sociale.
Confrontés aux guerres de mémoires et aux enjeux publics de ces guerres, aux liens entre présent et passé, le sociologue, l’historien et le journaliste montrent qu’il est possible de diffuser un savoir spécialisé sans cultiver l’histoire-spectacle, la mise en scène, les mots qui pèsent trop lourd et les images choc.

Une occasion de concrétiser ces objectifs est fournie par la controverse concernant le projet de mémorial de l’Algérie française et de l’OAS soutenu par la municipalité de Perpignan (mais qui a valeur générale pour Nice, Marignane, Toulon, Montpellier, Aix, etc.). Un groupe d’historiens spécialistes du Maghreb  propose un contre-projet. Ce petit groupe, dans le respect de la pluralité des interprétations, proposera non la Vérité mais des repères et des garde-fous aussi bien contre ceux qui instrumentalisent l’histoire au service du «rôle positif» de la colonisation que contre ceux qui en font un procès anachronique et manichéen. Notre fonction est de comprendre et faire comprendre le passé et ses rapports avec le présent.

Claude Liauzu

FRCAOM08_9FI_00095R_P
Algérie, 1954-1962 - Algérien !.. Choisis...  la vie avec la France,
la mort par le fellaga. L'armée française te protège.
Avec elle chasse le fellaga
(source : base Ulysse Caom)


- Éric Savarèse : bio-biblio
savarese








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lundi 27 novembre 2006

Appel des juristes contre les lois mémorielles

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Appel des juristes

 

contre les lois mémorielles

 

Après avoir affirmé l’existence du génocide arménien, le législateur s’est engagé dans une procédure visant à réprimer pénalement la négation de ce génocide. Cette proposition de loi, votée en première lecture par l’Assemblée nationale, s’inscrit à la suite d’une liste déjà longue de dispositions visant, soit à interdire la manifestation d’opinions, soit à écrire l’histoire et à rendre la version ainsi affirmée incontestable (loi Gayssot sur le génocide juif, loi sur l’esclavage, loi sur la colonisation). D’autres propositions sont déposées (sur le blasphème ou sur le prétendu génocide du peuple algérien commis par la France…).

La libre communication des pensées et des opinions est, selon la déclaration de 1789, l’un des droits les plus précieux de l’homme. Certes, ce droit n’est pas absolu et la protection de l’ordre public ou des droits d’autrui peuvent en justifier la limitation. En ce sens, des lois appropriées permettent de sanctionner les propos ou les comportements racistes causant, par nature, à celui qui en est victime un préjudice certain.

L’existence de lois dites «mémorielles» répond à une toute autre logique. Sous couvert du caractère incontestablement odieux du crime ainsi reconnu, le législateur se substitue à l’historien pour dire ce qu’est la réalité historique et assortir cette affirmation de sanctions pénales frappant tout propos ou toute étude qui viseraient, non seulement à sa négation, mais aussi à inscrire dans le débat scientifique, son étendue ou les conditions de sa réalisation.

L'image “http://www.conseil-constitutionnel.fr/images/chinard.gif” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

Les historiens se sont légitimement insurgés contre de tels textes. Il est également du devoir des juristes de s’élever contre cet abus de pouvoir du législateur.

«La loi n’est l’expression de la volonté générale que dans le respect de la Constitution». Or ces lois, que les autorités compétentes se gardent bien de soumettre au Conseil constitutionnel, violent à plus d’un titre la Constitution :

  • Elles conduisent le législateur à outrepasser la compétence que lui reconnaît la Constitution en écrivant l’histoire. Les lois non normatives sont ainsi sanctionnées par le Conseil constitutionnel. Tel est le cas des lois dites «mémorielles».

  • Elles s’inscrivent dans une logique communautariste. Or, comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel, la Constitution «s’oppose à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelques groupes que ce soit, définis par une communauté d’origine, de culture, de langue ou de croyance».

  • Ce faisant elles violent également le principe d’égalité en opérant une démarche spécifique à certains génocides et en ignorant d’autres, tout aussi incontestables, comme, par exemple, celui perpétré au Cambodge.

  • Par leur imprécision quant à la nature de l’infraction, ce dont témoignent les décisions de justice qui s’y rapportent, le législateur attente au principe constitutionnel de la légalité des peines et à la sécurité juridique en matière pénale.

  • Elles violent non seulement la liberté d’expression, de manière disproportionnée, mais aussi et surtout la liberté de la recherche. En effet, le législateur restreint drastiquement le champ de recherche des historiens, notamment dans des domaines complexes ou controversés comme la colonisation ou s’agissant d’un crime comme l’esclavage pour lequel la recherche des responsabilités appelle une analyse approfondie et sans a priori.

On peut aussi considérer, sur un plan plus politique, que de telles lois peuvent aller, en muselant la liberté d’opinion, à l’encontre des objectifs qui sont les leurs et dont la légitimité n’est pas en cause.

C’est pour toutes ces raisons que les juristes soussignés demandent l’abrogation de ces lois «mémorielles» et estiment qu’il est du devoir des autorités compétentes de saisir le Conseil constitutionnel du texte en discussion et de toutes nouvelles dispositions en ce sens qui viendraient à être votées par le Parlement.

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Robert de Sorbon (Sorbonne)

Premiers signataires : Bertrand MATHIEU, Professeur, Université Paris I François TERRE, Membre de l’Institut Anne Marie LE POURHIET, Professeur Université Rennes 1 Olivier GOHIN, Professeur, Université  Paris II Thierry DI MANNO, Professeur, Université de Toulon François GAUDU, Professeur, Université  Paris I Anne LEVADE, Professeur Université Paris XII Christophe BOUTIN, Professeur Université de Caen Yves JEGOUZO, Professeur Université Paris I Florence CHALTIEL, Professeur,  I.E.P. Grenoble Olivier DUBOS, Professeur, Université Bordeaux IV Marie Claire PONTHOREAU, Professeur Université Bordeaux IV Maryse DEGUERGUE, Professeur, Université Paris I Frédéric SUDRE, Professeur,  Université de Montpellier Paul CASSIA, Professeur, Université Versailles-Saint Quentin en Yvelines Diane de BELLESCIZE, Professeur, Université du Havre Henri OBERDORFF, Professeur, I.E.P. de Grenoble Olivier LECUCQ, Professeur, Université de Pau et des Pays de l’Adour Jean MORANGE, Professeur, Université Paris II Gilles LEBRETON, Professeur, Université du Havre Yvonne FLOUR, Professeur, Université Paris I Jean-Jacques DAIGRE, Professeur, Université Paris I Catherine LABRUSSE RIOU, Professeur, Université Paris I Yves DAUDET, Professeur, Université Paris I Olivier JOUANJAN, professeur, Universités de Strasbourg et de Fribourg-en-Brisgau. Alain PIETRANCOSTA, Professeur, Université Paris I Jean GAYON, Professeur, Université Paris I (Institut d’histoire et de philosophie des sciences) Michel MENJUCQ, Professeur, Université Paris I Raymonde VATINET, Professeur, Université Paris V Danielle CORRIGNAN-CARSIN, Professeur, Université Rennes 1 Alexis CONSTANTIN, Professeur, université Rennes 1 Pierre AVRIL, Professeur émérite, Université Paris II Bernard CHANTEBOUT, Professeur émérite, Université Paris V Guillaume WICKER, Professeur, Université Bordeaux IV Michel GERMAIN, Professeur, Université Paris II Joseph PINI, Professeur, Université Aix-Marseille III Geneviève BASTID BURDEAU, Professeur Université Paris I Hervé LECUYER, Professeur, Université Paris II Florence DEBOISSY, Professeur, Université Bordeaux IV Marie France CHRISTOPHE TCHAKALOFF, Professeur, Université Paris I Jacques PETIT, Professeur, Université Rennes 1 Christian LARROUMET, Professeur Université Paris II Christophe de LA MARDIERE, Professeur, Université de Dijon Laurent AYNES, Professeur, Université Paris I Olivier BARRET, Professeur, Université Paris V Michel FROMONT, Professeur émérite, Université Paris I Yves GAUDEMET, Professeur, Université Paris II Vincent HEUZÉ, Professeur, Université Paris I Philippe STOFFEL-MUNCK, Professeur, Université Paris I Pierre MAYER, Professeur, Université Paris I Philippe PORTIER, Professeur, Université Rennes I Frédéric POLLAUD-DULIAN, Professeur, Université Paris I André ROUX, Professeur, Université Aix Marseille III Stéphane PIERRE CAPS, Professeur, Université de Nancy Francis HAMON, Professeur émérite, Université Paris XI Alexandre VIALA, Professeur, Université Montpellier

source: revue-républicaine.fr

 

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Conseil constitutionnel


 

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- Répertoire des historien(ne)s du temps colonial

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mardi 4 juillet 2006

Algérie coloniale - tyrannie des mémoires


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après les déclarations du président algérien Bouteflika sur l'Algérie coloniale, l'historien Claude Liauzu évoque des "affirmations outrancières" dans une interview accordée au NouvelObs.com


"Une tyrannie des mémoires"

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par Claude Liauzu, historien
et l'un des animateurs
du mouvement pour l'abrogation
de l'article 3 de la loi de février 2005
sur le "rôle positif" de la colonisation



diapositive12 L'occupation de l'Algérie par la France a-t-elle réellement été "une des formes de colonisation les plus barbares de l'histoire", comme l'affirme le président Bouteflika ?


- Je vous répondrai par une anecdote: il y a quelques années Aït Ahmed, s'exprimant sur une question du même type, avait répondu, en substance: "oui la colonisation française a été épouvantable, mais nous avons largement préféré avoir à faire aux Français plutôt qu'aux Russes".
Bien entendu, la conquête a été épouvantable, une "guerre de ravageurs", comme a pu le dire le général Bugeaud, au cours de laquelle, entre 1830 et 1870, un tiers de la population a disparu en raison des massacres, des famines et de la paupérisation. La France a effectivement tendance à sous-estimer cet aspect et, plus on attend pour dire les choses, plus elles sont dures à dire.
Ce que, malheureusement, Bouteflika ne dit pas, c'est que la colonisation est une réalité également beaucoup plus ambiguë. Elle a bel et bien existé, apportant parfois le pire. Mais elle a également laissé des espaces de liberté, des ouvertures, comme la francophonie
Il faut rendre compte de la complexité du phénomène, tout en n'enlevant rien aux crimes qui ont été commis. L'esclavage et la colonisation sont bien des crimes contre l'humanité. Mais, une fois que l'on a dit cela, les historiens doivent faire leur travail et celui-ci s'apparente en grande partie à des poupées gigognes, les problèmes imbriqués les uns dans autres. Par exemple, le 5 juillet est la date de la fête de l'indépendance, mais c'est également le début du processus de prise du pouvoir par Boumediene.

diapositive12 Pourquoi le chef de l'Etat algérien a-t-il choisi de relancer aujourd'hui cette polémique alors que les relations avec la France semblaient s'apaiser avec l'abrogation de l'article contestée de la loi de février 2005 sur "le rôle positif" de la colonisation ?


- C'est là tout le mystère de cette déclaration! Bouteflika est avant tout un homme politique et je pense qu'il utilise le passé de manière politique afin d'influer sur ses relations avec la France d'aujourd'hui. Mais, pour pouvoir réellement peser les enjeux de ces propos, il faudrait être au courant de ce qu'il se passe dans les arcanes du pouvoir algérien.
Je pense que les propos du président algérien sont dans la même logique que ceux qu'il a tenus il y a peu sur la double nationalité à laquelle il s'oppose. Alors que l'une des conséquences de la colonisation est justement que des milliers de personnes se sentent un peu françaises et un peu algériennes.
Il y a également des enjeux de politique intérieure. Bouteflika s'est lancé dans une surenchère avec les nationalistes au point que, ce qui est assez amusant, même les islamistes l'ont trouvé trop dur sur le sujet. Il y a à Alger un parti anti-français assez fort qui tente de tirer sur le traité d'amitié franco-alégérien et Bouteflika ne veut pas se laissé déborder.
Effectivement, après le retrait de l'article 3 de la loi de février sur le "rôle positif" de la colonisation, il aurait dû y avoir une détente des relations. Mais nous faisons face à des réaction émotionnelles très fortes. Comme pour les pied-noirs en France, nous touchons là quelque chose de très profond, une plaie qui menace de se rouvrir dès qu'on la touche.

diapositive12 Que pourrait faire la France pour apaiser ses relations avec Alger ? Qu'attendent les Algériens de l'Etat français ?


- C'est difficile à dire vu qu'à ce niveau, on pourrait dire qu'il y a plusieurs Algérie. En ce qui concerne Bouteflika, il y a une surenchère inexplicable car il doit très bien savoir qu'un dirigeant français ne peut pas aller trop loin sur le problème de la colonisation, d'autant plus qu'il est actuellement sous pression sur cette question.
Je pense que nous sommes malheureusement entrés dans une logique de guerre des mémoires, je dirais même dans une tyrannie des mémoires, dans laquelle chaque geste provoque une réaction encore plus forte. La loi Taubira a ainsi provoqué une vive réaction chez les rapatriés qui ont exigé une loi sur les pieds-noirs et les harkis, dans laquelle était inséré le fameux article sur le "rôle positif" de la colonisation.
Et vu qu'il n'y a pas de limites à la victimisation, chacun n'a jamais l'impression d'avoir obtenu satisfaction. Cette situation inquiète fortement les historiens. Enormément d'énergie est dépensée dans ces polémiques, au détriment d'autres problèmes à régler comme l'immigration qui, selon moi, est un problème mille fois plus important que les affirmations outrancières de telle ou telle personne.
Les historiens se sont mobilisés et se sont focalisés sur les complaisances néocolonialistes en France, mais il ne faut pas pour autant se laisser enfumer par des propos, ou des silences, officiels. La seule solution est que nous puissions travailler correctement et étudier sereinement ce phénomène complexe qu'est la colonisation.

Propos recueillis par Jérôme Hourdeaux
le lundi 3 juillet 2006

NOUVELOBS.COM | 03.07.06 | 16:40


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Il faut rendre compte de la complexité du phénomène,
tout en n'enlevant rien aux crimes qui ont été commis


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mardi 16 mai 2006

La France perd la mémoire (un livre de Jean-Pierre Rioux)

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La France perd la mémoire


un livre de Jean-Pierre Rioux



Jean-Pierre Rioux vient de faire paraître : La France perd la mémoire (Perrin, 2006)

- Quatrième de couverture : 
Notre débâcle intime et collective, celle du souvenir et de l'art de vivre, est en cours. Nous assistons à l'exténuation du vieux rêve qui faisait de la France un héritage et un projet. Tout se passe comme si ce pays était sorti de l'histoire vive pour entrer en mémoire vaine, comme si la rumination avait remplacé l'ambition et qu'on expédie par pertes et profits Austerlitz, la laïcité ou un demi-siècle de paix en Europe. Hier, nous célébrions la nation républicanisée, l'histoire laïcisée et l'intérêt général ; aujourd'hui, nous valorisons les mémoires et les "devoirs" de mémoire, mais nous ne savons plus saisir l'âme de la France. Résultat : ce pays vit à l'heure du n'importe quoi mémoriel.


  - Description de l'éditeur :
Titre provocateur ? Peut-être. Mais qui dit bien ce que l'on veut dire dans cet essai : ce pays bousculé, angoissé, coincé entre un présent sans héritage et un avenir sans projet, renonce à toute gestion nationale du passé. Sous des apparences triomphales et dans le flot des commémorations à tout va, la mémoire nationale et collective a été dépecée depuis trente ans par les groupes de pression intéressés, les localismes hagards et les politiques inconséquents, à grand renfort d'idéologies informes qui exaltent à tout hasard les identités comme les différences, les uns comme les autres, sans jamais dire "nous". Bref, les2266097830.08.lzzzzzzz1 Français ne s'aiment plus aussi parce que leur mémoire gîte et sombre. Se souvenir de travers, refuser l'oubli, travestir la mémoire : tout cela contribue à répandre ce fatalisme collectif qui tétanise le pays.
Voilà ce qui apparaît à l'examen de trente années d'effervescence et de déliquescence de notre mémoire française, du succès du Cheval d'orgueil à la non-commémoration d'Austerlitz, de la vogue du maingraphicpatrimoine au refus du Dieu de nos pères et des racines chrétiennes, de l'Europe, de l'affirmation de la Shoah au gâchis du "devoir" de mémoire, du règne des témoins à celui des faussaires et des négateurs, de la classe d'histoire aux studios de la télé-réalité, de la mère Denis à Dieudonné.
Historien, Jean-Pierre Rioux a ouvert au CNRS dans les années 80, avec Gérard Namer, un des premiers séminaires de recherches sur la mémoire collective. Il n'a pas cessé depuis de piocher la question au titre d'une nouvelle histoire plus "culturelle", aujourd'hui en plein essor. Chemin faisant, son inquiétude civique est allée grandissant. Il l'expose ici sans détours, au nom d'un devoir d'intelligence et de vérité qui revient à l'histoire et non à la mémoire.

 

Jean-Pierre Rioux, inspecteur général de l'Éducation nationale, ancien directeur de recherche au CNRS, directeur de la revue d'histoire Vingtième rioux2 Siècle, chroniqueur à La Croix et à Sud-Ouest, est un spécialiste consacré d'histoire politique et culturelle de la France contemporaine. Il a récemment publié Au bonheur la France (prix Guizot de l'Académie française) et Jean Jaurès.

* commander : La France perd la mémoire  9782262024536

* l'itinéraire de Jean-Pierre Rioux : Le bonheur de regarder le passé pour comprendre le présent (juin 2004)



* rencontre avec Jean-Pierre Rioux à Pau (Pyrénées-Atlantiques)

La France perd la mémoire

Mercredi 17 mai à 19h - HOTEL CONTINENTAL - Entrée libre.imageservlet

2, rue du Maréchal Foch 64000 Pau

Rencontre débat avec Jean-Pierre Rioux présentée par Marc Bélit. Cet ouvrage est une étude sur les difficultés à faire vivre la mémoire collective.


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samedi 4 mars 2006

Ghettoïsation : un cran d'arrêt (Michel Wieviorka)

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Ghettoïsation : un cran d'arrêt

Le Conseil représentatif des associations
noires mérite

les encouragements des démocrates

Michel WIEVIORKA, sociologue


Les violences urbaines de novembre ont mis à mal non pas l'idéal républicain, mais les discours incantatoires qui, depuis près d'un quart de siècle, l'ont transformé en «républicanisme». Pour les tenants de cette manière de voir, quiconque s'en écarte, intellectuellement ou pratiquement, est nécessairement un «casseur de la République», un communautariste dangereux s'il s'agit d'un penseur ou d'un chercheur, un délinquant s'il s'agit d'un acteur. Mais l'intégration à la française est en panne : sociale, puisque des pans entiers de la population sont durablement exclus ; institutionnelle, puisque les institutions de la République ne tiennent pas pour tous leur promesse de liberté, d'égalité et de fraternité ; politique, puisque le système des partis n'offre aucune perspective réaliste d'inflexion; et culturelle, puisque divers particularismes viennent contester le monopole de la nation dans sa capacité à absorber ou transcender les identités.

Une dimension cruciale de cette crise tient à la faiblesse des acteurs qui pourraient, de bas en haut, impulser des dynamiques de changement et réenchanter notre vie politique. C'est ainsi que dans les quartiers les plus démunis, le Parti communiste, principal animateur des «banlieues rouges» de l'époque, a décliné et le tissu associatif a dépéri.

Dans ce contexte qui serait encore plus désespérant si des élus locaux n'avaient pas maintenu une certaine présence municipale, ni les projets d'un Parti socialiste inaudible, ni les propositions cosmétiques d'un Premier ministre sans ressources, ni l'agitation médiatique d'un ministre de l'Intérieur au profil de plus en plus bonapartiste n'apportent de quoi mettre fin aux inquiétudes sur l'avenir.

Pourtant ces dernières semaines, un espoir est apparu, avec l'annonce de la création d'une fédération regroupant quelque cinquante associations «noires», le Cran (Conseil représentatif des associations noires). Cette naissance tombe à pic. Elle souligne le caractère réactionnaire jusqu'à l'absurde des parlementaires de droite, qui ne veulent pas revenir sur le texte de loi demandant que les manuels scolaires d'histoire soulignent les mérites de la colonisation. Elle marginalise Dieudonné, dont les dérives antisémites transformaient en haine et en irrationalité la cause des descendants de la traite, de l'esclavage et de la colonisation.
Elle annonce une plus grande capacité de lutte contre le racisme et les discriminations, tant il est vrai que dans l'espace public, ce type de combat est d'autant plus efficace qu'il est porté par ses victimes, qui cessent d'être dominées ou aliénées, de se taire, ou de tout attendre d'autres qu'eux-mêmes – aussi bien intentionnés qu'ils soient, démocrates, humanistes, religieux. Le nouveau mouvement noir n'a rien à voir avec la haine antisémite, est ouvert à la connaissance historique, à la raison, et d'ailleurs, il compte en son sein des historiens professionnels.

S'il parvient à s'installer dans la durée, il devrait apporter la démonstration qu'il est possible en France, sans mettre en cause le moins du monde l'idée républicaine, d'affirmer l'existence d'une identité particulière dans l'espace public, d'agir pour transformer la mémoire en histoire, et de combattre pour faire reculer le racisme. Cela vaut assurément mieux que les propos «républicanistes» qui vouent aux gémonies tout ce qui marque la présence d'une minorité dans ce même espace public. Après tout, si aujourd'hui, notre connaissance du régime de Vichy a pénétré jusqu'aux manuels scolaires, c'est bien parce qu'il y a eu une mobilisation dans laquelle des membres d'un groupe particulier, en l'occurrence juif, ont exercé une pression considérable. On est en droit d'attendre le même type de progrès du nouveau mouvement «noir».

Mais ne nous leurrons pas, des difficultés considérables attendent les nouveaux acteurs «noirs», et pas seulement parce qu'ils s'opposent aux nostalgies réactionnaires de ceux qui ne veulent considérer que des individus libres et égaux en droit, sans ancrage ni rivage particuliers, pas seulement non plus parce qu'ils ferment la voie au discours de la haine, qu'elle soit «antiblanche» ou autre. Les premières tiennent à l'adjectif «noir» qui est ainsi revendiqué. Car cet adjectif ramène les acteurs à leurs seules dimensions biologiques, à la couleur de peau, et donc à un attribut synonyme de violences subies, physiques comme symboliques. Etre «noir», c'est être avant tout victime, être défini par un passé fait de destructions, d'oppression, de domination, de rejet et de mépris. Pour se constituer durablement, tout en évitant de se raidir lui-même dans la violence, le mouvement «noir» devra se doter d'une identité positive, et pas seulement victimaire, il lui faudra montrer sa capacité à se définir par un apport à l'humanité, et à la société dans laquelle il se développe - une culture, des formes artistiques, une littérature, des langues, une mémoire qui ne soit pas seulement «lacrymale», selon le mot de l'historien juif Salo Baron. C'est ce qu'ont bien compris dès les années 70 certains militants de la cause noire aux Etats-Unis, surtout parmi les couches moyennes éduquées, qui, à l'instar de Jessie Jackson, ont commencé à imposer l'usage du qualificatif d'African-American et l'abandon de celui de Black. Car être African-American, c'est mettre en avant divers aspects positifs de l'identité, historiques, culturels, et pas seulement demander reconnaissance d'un passé et d'un présent fait de discriminations et de vexations – ce qui se voit, par exemple, dans la démultiplication des départements d'African-American Studies dans les universités américaines. Un premier enjeu, pour le mouvement naissant en France, sera de trouver les mots lui permettant d'adosser une identité positive, à une identité «négative», détruite, qu'il ne s'agit donc pas de sous-valoriser.

Un deuxième ensemble de difficultés tient à l'hétérogénéité de la population qu'il s'agit pour l'heure de fédérer. Le terme «noir», en effet, pourrait ne pas résister aux différences qui séparent, par exemple, ceux dont l'histoire résulte de la traite négrière et l'esclavage, notamment aux Antilles, de ceux qui ont plutôt été victimes de la colonisation française, en particulier en Afrique subsaharienne. Là encore, l'expérience des Etats-Unis devrait inciter à réfléchir : la distance revendiquée y est grande, par exemple, entre descendants des esclaves, African-Americans, et nouveaux migrants en provenance d'Afrique subsaharienne, et ni les uns, ni les autres ne se confondent avec ceux qui viennent des Caraïbes. La raison, l'acceptation du savoir historique, l'idée d'un combat diversifié, mais contre le même adversaire – le racisme, la négation historique – devront s'imposer à tous malgré des différences importantes, que le mouvement devra apprendre à gérer, et à ne pas laisser se transformer en conflits et en déchirements internes.

Mais dans le climat plutôt déprimant qui est le nôtre, nous devons saluer l'émergence d'un acteur qui devra, certes, surmonter bien des écueils, mais qui mérite les encouragements de tous ceux qui entendent conjuguer l'idée républicaine et la démocratie – et non pas les opposer.

© Libération, 19 décembre 2005

- Dernier ouvrage paru : La Tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d'aujourd'hui, Robert Laffont.


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Pas d'accord...

Michel RENARD


Michel Wieviorka défend des thèses que je ne partage pas. Il s'est toujours montré partisan d'une affirmation et d'une visibilité des "identités particulières dans l'espace public". Je ne vois pas en quoi cela permettrait de dépasser les discriminations qui existent ni de dissoudre les "ghettos"... Une communautarisation de l'espace public, même "soft", alimente une dynamique de filières protégées, de clientèles et de ghettos. À propos des discriminations, il faudrait songer à incriminer la formation reçue à l'école qui, sous l'emprise du pédagogisme, a désarmé les enfants des milieux les plus défavorisés et gravement perturbé leurs possibilités d'acquérir de réels savoirs.

La prise en compte plus grande de l'histoire et des origines d'éléments de la population française provenant de l'ancien empire colonial, est évidemment souhaitable. Mais elle ne doit pas être inféodée aux groupes qui déforment la réalité historique et réduisent la période coloniale à un "système" dépersonnalisant, uniquement oppressif et exploiteur, tels que s'y emploient les leaders des "Indigènes de la République".

Michel Wieviorka développe une vision simpliste de la place prise par l'épisode de Vichy (1940-1944) et par la persécution des juifs dans l'histoire de France. Selon lui, elle serait due à une "mobilisation dans laquelle des membres d'un groupe particulier, en l'occurrence juif, ont exercé une pression considérable". Désolé, mais il s'agit d'un point de vue rétrospectivement "communautariste"... La réalité, ce sont bien sûr les initiatives des époux Klarsfeld, de Marcel Ophuls (le film Le chagrin et la pitié), de Claude Lanzmann ou de Bernard-Henry Lévy... qui sont intervenues dans un contexte particulier : affaire Darquier de Pellepoix qui niait les chambres à gaz en 1978. Initiatives dont la valeur en terme de connaissance n'est pas égale d'ailleurs... : le film Shoah survalorise le témoignage sans aucune critique historienne, et le livre de BHL, L'idéologie française, a été sévèrement étrillé par les historiens pour ses amalgames et raccourcis.

Mais la réalité, c'est aussi le travail d'historiens tels que Jean-Pierre Azéma, Serge Klarsfeld, justement, Pascal Ory, Fred Kupferman, Pierre Vidal-Naquet, et bien sûr les Américains Stanley Hoffmann, Robert Paxton (la traduction de la France de Vichy date de 1973) et Herbert Lottman, qui a permis un débat de connaissances sur le passé. Sur ce point, il faut lire l'ouvrage d'Henry Rousso, Le syndrome de Vichy (1987).

La république et la démocratie ne sont pas à opposer, ainsi que le souhaite avec raison Michel Wieviorka. Pour cela, laissons la concurrence des mémoires se développer dans l'espace démocratique (c'est inévitable), mais reconnaissons à l'institution républicaine et à ses composantes (école, université notamment...) le soin d'énoncer des savoirs historiques susceptibles de servir de références rigoureuses et, pour cela, admissibles par tous dans la vie de la nation. La République ne saurait être placée à la remorque de la démocratie dont l'un des inconvénients (mais c'est aussi, pour une part, une garantie des libertés) réside dans le déploiement confus des identités essentialisées et exaltées.

Michel Renard


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