dimanche 21 octobre 2007

Le "Tata" sénégalais de Chasselay dans le Rhône (film de Patrice Robin)

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 le Tata (1992 ), un film censuré

par "la télé"

de Patrice ROBIN et Evelyne BERRUEZO

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- fiche technique du film "Le Tata"

- Le tata (Les tirailleurs sénégalais)
de Patrice Robin et Evelyne Berruezo. Fr. 1992. / h 00.
En juin 1940, durant la seconde guerre mondiale, des tirailleurs sénégalais résistent à l'ennemi nazi. L'affrontement dure deux jours. La réaction des Allemands, vainqueurs, est terrible de fureur et de sauvagerie. Aujourd'hui, un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne fran­çaise, témoigne de cette lutte. 50 ans après, les témoins du drame se sou­viennent... “En se concentrant sur la seule parole des survivants, ce docu­mentaire magnifie une culture que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évoca­tion." (Télérama)

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Tirailleurs sénégalais à l'exercice, Beni Ounif (Algérie)

 

-  Le Tata (1992 - France - 60') Un film, censuré par "la télé", présenté par ses auteurs-réalisateurs, Evelyne Berruezo et Patrice Robin.

L'histoire incroyable d'un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne française nous replonge dans la Seconde Guerre mondiale.
«Il y a le "massage de la mémoire", auquel se livre la plupart des documentaires sur le dernier conflit mondial, et le "travail de mémoire" qui prend tout son sens quand il ne se contente pas d'enfoncer des portes ouvertes. C'est précisément le cas de cet exercice en micro-histoire. La caméra tourne autour d'un cimetière militaire d'architecture sénégalo-malienne, planté dans un champ de maïs à Chasselay, au nord de Lyon, tel un décor d'exposition coloniale. Petit à petit, les récits de quelques témoins de la région nous font revivre, par bribes, la résistance héroïque de la 3e compagnie du 25e régiment de Tirailleurs Sénégalais qui, les 19 et 20 juin 1940, tint tête à l'armée allemande pour maintenir coûte que coût la ligne de défense française et limiter les dégâts dus à l'armistice. La bataille perdue, les prisonniers blancs auront la vie sauve, tandis que les Noirs seront liquidés par les SS, faisant brutalement les frais du racisme hitlérien.
Il existe des archives montrant, du côté français, le paternalisme amusé (dans le meilleur des cas) du regard porté sur ces tirailleurs et, du côté allemand, un dégoût scélérat vis-à-vis de tels "barbares". Mais ce documentaire n'en fait pas usage, et c'est tant mieux. En se concentrant sur la seule parole des survivants, il magnifie une culture évanouie que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évocation.» Antoine Perraud, in Histoire de DOCS. (source)

TS_39_40Tirailleurs sénégalais, guerre 1939-1945,
illustration Edmond Lajoux

- En juin 1940, à Chasselay (Rhône), un régiment de tirailleurs sénégalais résiste héroïquement pendant deux jours à une colonne allemande. En vain. Les SS laissent la vie sauve aux prisonniers blancs et fusillent tous les soldats noirs. Que reste t-il de cet épisode sanglant ? Un cimetière militaire en pleine campagne française, le Tata, "enceinte de terre sacrée où sont inhumés les guerriers morts pour leur pays".
Un long travail a été nécessaire pour recueillir les témoignages, faire resurgir des émotions... Le documentaire de Patrice Robin et Eveline Berruezo, Le Tata (1990), a été montré dans quelques festivals mais est resté censuré depuis quinze ans sur les chaînes publiques françaises. Il est programmé par le festival "Les Soldats noirs dans les guerres françaises", du 13 au 19 avril [2005], au cinéma Images d'ailleurs à Paris (le 13 à 22 h 15, le 17 à 14 heures, le 18 à 19 heures).

Le Monde, 13 avril 2005

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ce qui s'est passé à Chasselay

Du 19 au 20 juin 1940, à Chasselay, l'armée Française et ses troupes coloniales Sénégalaises, à 1 contre 100, ont retardé l'entrée des troupes allemandes dans Lyon, déclarée "ville ouverte", le 18 juin 1940.

Non prévenue par l'armée, la défense s'organise, le 17 juin à Chasselay. Des barricades sont dressées, grâce aux soldats du 405° R.A.D.C.A. de Sathonay et du 25° régiment R.T.S de tirailleurs Sénégalais et aussi à l'aide de civils.

N'ayant rencontré que très peu de résistance depuis Dijon, les Allemands arrivent le 19 juin 1940, à Montluzin. Durs et violents combats entre les Allemands et les troupes Françaises et Sénégalaises. Bilan : 51 morts dont une civile du côté français, et plus de 40 blessés pour les Allemands.

Le 20 juin 1940, à l'issue d'une deuxième bataille, au château du Plantin, les prisonniers (environ 70), furent divisés en deux groupes, d'un côté les soldats Français blancs et de l'autre les Sénégalais noirs.        

Après avoir parcouru, deux kilomètres à pied, les soldats Français couchés dans l'herbe, le long d'un pré, assistèrent au massacre des soldats Sénégalais par des mitrailleuses et pour certains écrasés par des chars d'assaut Allemands. Les Français furent emprisonnés à Lyon. Les habitants de Chasselay, horrifiés par le massacre, enterrèrent les corps des Sénégalais dans un cimetière, inauguré le 8 novembre 1942.

À Chasselay, dans le lieu dit " vide-sac", reposent 188 tirailleurs sénégalais morts en juin 1940. En sénégalais, "Tata", signifie "enceinte de terre sacrée", où l'on enterre les guerriers morts au combat. Toutes les années, à Chasselay, a lieu une cérémonie officielle, où sont présents des représentants Sénégalais et Français.

source : site de la mairie de Chasselay

 

liens

- le souvenir des tirailleurs sénégalais en région lyonnaise, général François Lescel (site F.A.R.A.C.)

- le "Tata" rituel de Chasselay sur le site histoire-genealogie.com/

- le massacre des tirailleurs sénégalais en mai-juin 1940 (Raffael Scheck)

 

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L’endroit précis où a été interceptée la tête de colonne du Régiment
Grossdeuschland, le 19 juin 1940 à 9 h 30. Au second plan,
à 200 mètres, le point d’appui d
u couvent (source : photo F. Lescel)  

 

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vendredi 29 décembre 2006

le "parti colonial" - Réseaux politiques et milieux d’affaires : les cas d’Eugène Étienne et d’Auguste d’Arenberg

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le "parti colonial"

Réseaux politiques et milieux d’affaires :

les cas d’Eugène Étienne et

d’Auguste d’Arenberg

Julie d’ANDURAIN


Lors de sa naissance, le «parti colonial» est essentiellement incarné par deux personnages : Eugène Étienne (1844-1921) et Auguste d’Arenberg (1837-1924). Ils ont été deux des membres fondateurs du Comité de l’Afrique française en 1890, qui trouve deux ans plus tard une expression politique à l’Assemblée nationale sous la forme d’un groupe appelé abusivement «le parti colonial». Au-delà de ces deux personnages finalement peu connus (1), la fondation de ce groupe colonial et de ses multiples extensions pose encore problème. Ce groupe poursuivait-il un but nationaliste ou économique ? Les liens entre le monde politique et les milieux économiques étaient-ils réels ou fantasmés ?

La première question, posée il y a près de quarante ans, avait trouvé une réponse jusqu’à ce que des ouvrages plus récents la remettent au moins partiellement en cause. Deux thèses se distinguent : celle défendue par Henri Brunschwig (2), Charles-Robert Ageron (3) et les historiens anglo-américains, A.S. Kanya-Forstner et Christopher Andrew (4), qui insiste sur un projet strictement impérialiste mu par un souci de prestige national, et la thèse plus récente de L. Abrams et D.J. Miller (5), reprise en partie par Marc Lagana (6), qui placent les questions économiques au cœur du projet du «parti colonial». Mais les dernières thèses confondent trop souvent le groupe colonial avec un ensemble des structures apolitiques dont les visées sont essentiellement économiques.

Il est donc nécessaire de faire la différence entre le réseau strictement politique (le «parti colonial» de l’Assemblée nationale et du Sénat) et ceux, multiples, qui ont une vocation économique. Il est nécessaire également de rappeler que le «parti» colonial ne fut pas un parti au sens strict du terme, mais une association de députés puis de sénateurs de groupes divers ayant pour but de développer l’expansion coloniale. Le terme parti colonial étant impropre, l’expression groupe de pression ou lobby colonial serait plus appropriée. Quant aux comités coloniaux, leur but est à la fois de servir d’instruments d’information et de propagande.

Notre chapitre est donc moins une histoire du «parti colonial» ou de ses fondateurs qu’une tentative pour comprendre la genèse du groupe colonial à travers deux de ses personnages emblématiques. On se concentrera ici sur la période 1890-1902 au cours de laquelle se met en place ce qu’il conviendrait d’appeler le «premier parti colonial». 1890 est le point de départ de leur association à travers le Comité de l’Afrique française ; 1902 est la date où le prince d’Arenberg quitte l’Assemblée nationale. On verra que, si tout oppose Eugène Étienne et Auguste d’Arenberg à l’origine, ils se rejoignent pourtant en 1890 afin d’accomplir un grand dessein. Il s’agit de tourner le dos à la période de recueillement qui avait suivi la défaite de 1870 et de conquérir l’Afrique. Leur projet, très nettement impérialiste, se concrétise d’abord dans le Comité de l’Afrique française puis dans le groupe colonial de la Chambre des députés. Au tournant du siècle cependant, l’argumentation politique cède le pas. Le raisonnement économique apparaît plus souvent dans les discours. Il s’agit pourtant de comprendre s’il résulte une réelle volonté de développement ou s’il est utilisé comme un argument de propagande.


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Couverture du cahier scolaire par G. Daschner, vers 1900


1. Le poids des héritages

Le prince Auguste d’Arenberg est un héritier tandis qu’Eugène Étienne est un «homme nouveau» ; l’un est royaliste et fervent catholique, l’autre républicain. Ils vont cependant devenir des alliés et créer ainsi l’un des groupes les plus originaux et les plus puissants à la Chambre des députés sous la Troisième République.

A. Deux hommes, deux parcours : un fort contraste social

Né le 15 septembre 1837, le prince Auguste Louis Albéric d’Arenberg (7)  [photo : le prince d'Arenberg en 1858 - source] appartient  à la branche française 018_2de la famille ducale de ce nom. Il est le fils de Pierre d’Arenberg (1790-1877) qui était devenu duc et pair de France après s’être rallié à Charles X (1827). Par sa mère, Alix-Marie Charlotte de Talleyrand-Périgord, la filiation est tout aussi prestigieuse. Auguste d’Arenberg est donc un héritier ; une vie oisive et sportive l’attend.

Eugène Napoléon Étienne naît quant à lui le 15 décembre 1844 dans un milieu militaire. Fils d’un officier sorti du rang et d’une mère originaire de Corse, son univers d’enfant est celui des garnisons d’Afrique du Nord, en particulier celle de Tlemcen au sud-ouest d’Oran. «C’est au milieu de ce cliquetis d’armes, dans ce bruit de fanfare et de cuivres, devant ce déploiement de fanions, d’étendards et de drapeaux, dans cette atmosphère permanente de parades militaires qu’Eugène Étienne fixa ses premières impressions» (8). Ses parents ne sont pas riches, mais dans les dernières années de sa vie, le père d’Eugène Étienne opère de très bons placements. Il acquiert des immeubles à Tlemcen à un moment où la pression immobilière n’estetienne pas forte. Rapidement, il fait figure de grand propriétaire foncier. C’est ensuite le développement économique, de l’Algérie en général et de Tlemcen en particulier, qui assure à sa veuve l’assurance d’une rente intéressante. Avec une aisance financière nouvelle, les ambitions familiales se développent aussi. Mme Étienne décide d’envoyer ses deux fils, Eugène et Théodore, d’abord au lycée Napoléon d’Alger (de 1856 à 1858) puis à Marseille pour y entrer dans les classes préparatoires aux grandes écoles de l’État. Étienne rêve de Saint-Cyr, un rêve partagé sans doute par sa famille. Cependant, en 1863, à Marseille, sa vie prend une autre tournure. S’éprenant d’une jeune fille, il accepte de renoncer à Saint-Cyr (son futur beau-père ne veut pas d’un second gendre militaire (9)) pour épouser sa belle. Le jeune Étienne est alors introduit dans les milieux économiques marseillais.

B. Enracinement paysan et enracinement méditerranéen

Pour Auguste d’Arenberg, le parcours est nécessairement différent. Issu d’une famille de grands notables, l’affirmation de la République ne peut pas lui faciliter l’entrée en politique. Faute de pouvoir choisir un appui politique établi à l’Assemblée, le prince d’Arenberg s’assure avant tout d’une base locale. En possession d’une grande propriété dans le Cher – le château de Menetou-Salon –, d’Arenberg est un jeune homme sportif, ancien officier des mobilisés du Cher en 1870.  Comme les autres grandes familles du Cher, les Vogüé ou les Greffulhes, d’Arenberg utilise son ancrage dans un terroir régional pour asseoir sa popularité. Après la guerre franco-prussienne, il se tourne vers la représentation politique en commençant par se faire élire dans son fief, conseiller général du canton de Saint-Martin d’Auxigny. Mais c’est un canton rural, loin de tous les circuits économiques du pays. Cela ne peut pas le satisfaire très longtemps.

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château de Menetou-Salon (Berry, France)

Il a quarante ans lorsqu’il devient député. Candidat conservateur du maréchal de Mac-Mahon, il est élu le 14 octobre 1877 dans la 1re circonscription face au député sortant, M. Dévoucoux, président de la gauche républicaine. Pour obtenir l’élection, il a abandonné l’étiquette monarchiste qui l’aurait sans aucun doute empêché d’être élu, mais siégeant à droite, le prince d’Arenberg vota constamment avec les monarchistes. Au renouvellement de 1881, d’Arenberg est candidat dans la même circonscription, mais échoue devant M. Chéneau, conseiller général, maire de Brécy (Cher) candidat républicain opportuniste et patronné par Henri Brisson. Il reste alors conseiller général de Saint-Martin d’Auxigny et attend les élections d’octobre 1885 pour pouvoir se représenter comme candidat des conservateurs du Cher. C’est encore la liste opportuniste restée seule face à la liste monarchiste qui passe finalement au second tour. La carrière parlementaire de D’Arenberg ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Son élection n’est pas assurée autant qu’il le souhaiterait. Il est donc difficile dans ces conditions de considérer le Prince d’Arenberg comme un homme politique de premier plan. Il conserve cependant une fortune, un nom prestigieux et une signature qu’il sait faire fructifier plus tard.

Son séjour à Marseille fait d’Eugène Étienne un spécialiste des questions maritimes. Durant sa jeunesse, la relation qu’il entretient avec Oran reste ténue. En 1864, il fait ses armes dans le commerce maritime avec 200px_Rouvierplus ou moins de succès après y avoir rencontré Maurice Rouvier (10) [photo]. Après avoir travaillé deux ans dans la firme Zafiropoulo & Zarifi, Étienne décide de la quitter afin de créer sa propre société. Mais celle-ci ne semble pas apporter les dividendes escomptés. À partir de là, les renseignements sur ses occupations professionnelles ou commerciales restent assez flous. En revanche, sa proximité avec Maurice Rouvier lui permet d’approcher Gambetta en 1868. C’est le début d’une longue et profonde collaboration qui amènera Gambetta à prendre Étienne sous son aile et à le propulser député d’Oran, utilisant ainsi le lieu de naissance de son collaborateur comme un argument de campagne dans la plus pure tradition opportuniste.

C. L’insertion dans le gambettisme

C’est Gambetta (11) [photo] qui a initié le projet d’expansion coloniale : il s’agissait pour lui  «de ne pas tourner enLeon_Gambetta_ rond» et de ne plus parler des provinces perdues après 1871. Conçu, à partir de 1878, comme un projet global de politique européenne, l’expansion coloniale est avant tout un dérivatif. Gambetta y voit un moyen de regagner en prestige ce que la France a perdu avec l’Alsace et la Lorraine. Pendant son «grand ministère» (novembre 1881-janvier 1882), il prend d’importantes mesures concernant l’outre-mer. Le service des Colonies est dissocié de la Marine pour être rattaché au ministère du Commerce, détenu alors par Rouvier (12).

Étienne s’initie à la politique à partir de 1867 quand il fait le choix de soutenir la candidature de Gambetta à Marseille ; il a Rouvier pour parrain. Lors de sa  première rencontre avec Gambetta en 1868, Étienne tombe sous le charme de celui qui «n’était pas comme tant d’autres que la politique attire, dominé par des impatiences personnelles» (13). Il se propose l’année suivante de l’aider à faire sa campagne à Marseille. Rouvier et Étienne, désormais propagandistes attitrés de Gambetta, s’appuient sur le journal Le Peuple dirigé par Gustave Naquet. La campagne du journal est énergique et assure à Étienne l’amitié de Gambetta (14). Le 6 juin 1869, Gambetta remporte une victoire écrasante pour le parti républicain face au candidat officiel, Ferdinand de Lesseps. Après le 4 septembre 1870, Gambetta rallie à lui des jeunes talents et les aide à entrer à la Chambre des députés. Lors des législatives de juillet 1871, Gambetta est réélu triomphalement tandis que Rouvier entre pour la première fois au Palais-Bourbon. Étienne reste à Marseille en tant que «correspondant permanent» du parti républicain.

Durant les dix années suivantes, Étienne toujours dans le sillage de Rouvier et Gambetta attend son heure, apprenant à poser des jalons pour se faire élire à l’Assemblée nationale. À partir de 1875, il devient successivement le secrétaire personnel de Gambetta, puis intègre la franc-maçonnerie en 1876 et enfin est nommé en 1878 agent commercial du réseau  de chemin de fer national par l’entremise de Gambetta. En janvier 1881, il est appelé au conseil d’administration du réseau ferré de l’État.

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Enfin sur les conseils de Gambetta toujours, il se présente à l’élection d’un des deux sièges parlementaires d’Oran sous l’étiquette Union républicaine. Candidat officiel de Gambetta, il est soutenu localement par le républicain Jean Bézy, directeur du Petit Fanal et le président du Consistoire israélite Kanoui. Son manifeste électoral est publié dans le journal algérien L’Écho d’Oran le 11 août 1881 :   
    - «De nombreux amis m’ont fait l’honneur de m’encourager à poser ma candidature dans ce pays où je suis né et dont  j’ai toujours pris la défense, chaque fois que l’occasion s’en est présentée […]. Si mon dévouement au parti républicain et mon désir d’être utile à notre belle colonie vous paraissent constituer des titres suffisants à votre confiance, je serais heureux et fier de défendre, comme député, nos intérêts politiques et commerciaux» (15). Le choix d’Oran est lui-même un choix opportuniste. Certes, Étienne n’y est pas retourné depuis sa naissance bien qu’il conserve des attaches familiales avec l’Algérie ; mais la décision de Gambetta de demander à Étienne de se présenter dans sa province natale est judicieuse. Il est élu député de la 1ère circonscription d’Oran le 21 août 1881. Il a trente-sept ans. Son mandat législatif lui sera renouvelé pendant plus de quarante ans, le plus souvent sans que personne ne lui soit opposé. Le début du parcours politique d’Étienne, parcours rapide s’il en est, tient pour beaucoup aux profonds changements que la France connaît entre 1870 et 1880. Les Français deviennent républicains. Ce sont donc des «hommes nouveaux», et souvent assez jeunes, qui arrivent au pouvoir. Rouvier et Étienne en sont quelques exemples.


C. Les effets du Ralliement

Battu avec la liste monarchiste du Cher aux élections du 4 octobre 1885 dans une très forte proportion (la liste n’avait réuni que 37 778 voix sur 82 639 votants), le prince d’Arenberg ne peut guère compter être réélu à moins de changer lui-même de camp politique. S’il admire Gambetta pour son projet colonial, il ne peut pas moralement accepter un homme et un gouvernement qui combat les catholiques. C’est finalement l’évolution du pape Léon XIII (1878-1903) [illustration] qui va permettre à d’Arenberg de se reconnaître complètementleon_xiii comme gambettiste. Dès le début de son pontificat, Léon XIII, conscient que la France a besoin d’un «gouvernement solide quel qu’il fût» décide de donner une nouvelle orientation à la politique vaticane. Il multiplie donc les efforts pour amener une détente avec le gouvernement républicain, teste habilement les réactions des uns et des autres lors du toast d’Alger en novembre 1890 (16), échange une correspondance avec le président Jules Grévy en 1883. En 1884, l’encyclique Nobilissima Gallorum Gens recommande au clergé et aux fidèles français d’éviter toute attitude d’opposition systématique à l’égard de la République tout en maintenant avec énergie les droits de l’Église. Pour les royalistes, la cause est entendue. Paraphrasant le pape, Lyautey écrit à son ami Antoine de Margerie : «Puisque la cause royaliste paraît perdue en France pour longtemps, il faut que les hommes vraiment religieux ne s’y attachent pas et cherchent le bien en dehors» (17). La politique de ralliement donne une nouvelle chance en politique au prince d’Arenberg. Toujours monarchiste mais «rallié», il se fait élire au premier tour de scrutin le 22 septembre 1889 par 9 790 voix contre 8 439 à Eugène Buisson candidat républicain.


 

2. La rencontre des fondateurs du parti colonial

Les parcours des deux hommes finissent par converger au tournant des années 1890.

A. «L’opportuniste et le rallié»
   
«Plus soucieux de résultats pratiques qu’esclave d’une doctrine, il s’appliquait pour chaque nouveau problème à séparer ce qui pouvait être accompli de l’irréalisable. Ce programme, raillé volontiers, quitte à s’en inspirer, était désigné sous le vocable ’’d’opportunisme’’» (18) : pragmatique en toute chose, convaincu que l’action permet de tout envisager, Étienne s’arrête devant peu d’obstacles. Sa principale qualité  est d’avoir de l’entregent. Mais il est également capable et très actif. À l’Assemblée, il se spécialise sur les questions des chemins de fer, puis sur celle du budget. On lui confie le rapport général du budget de l’Algérie. Il en retire un crédit tel qu’il est d’abord nommé secrétaire de la Chambre puis élu. Étienne aborde les questions coloniales mais aussi vers les questions de développement lorsqu’elles touchent celle du chemin de fer. En témoignent ses rapports à l’Assemblée nationale dans les années 1880 (rapport sur le chemin de fer en 1882, rapport général du budget de l’Algérie en 1883 puis en 1885, rapport sur le barrage de l’oued Fergoug en 1884, rapport sur le remboursement de l’exercice 1884). L’échec de Ferry interfère peu dans la réélection d’Étienne à Oran. On a beau lui reprocher publiquement son adhésion à l’expansion coloniale, il est triomphalement réélu aux législatives de décembre 1885 par 10 566 voix sur 11 915 votants (19). Il est alors difficile alors de ne pas percevoir cette réélection comme un encouragement. Étienne ne cesse dès lors d’élargir le prisme, s’intéressant à la colonisation de l’Afrique, puis à celle de l’Indochine.


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(source)

En juin 1887, il entre au gouvernement de son ami Rouvier comme sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies. Il ne conserve pas ce poste longtemps, le gouvernement étant renversé en décembre. Ce premier poste est déterminant. Il y élabore en effet une pensée cohérente établissant un lien entre sa vision gambettiste, son mandat de député oranais et son passé d’inspecteur des chemins de fer : celle d’un ensemble géographique reliant le Soudan français et l’Afrique du Nord (20). Il ne lui reste qu’à la mettre en œuvre. Il y consacre le reste de sa vie avec une fougue et une passion sans faille. Il inaugure également une tactique : véritable intercesseur entre les explorateurs et la Chambre, il devient le protecteur discret mais fidèle, de très nombreux officiers coloniaux. Après avoir contribué au développement de la carrière de certains «soudanais» (21), Étienne se tourne vers une fraction plus progressiste d’officiers, ceux qui «montrent leur force pour ne pas avoir à s’en servir» (22). Opportuniste jusqu’au bout, il veut surtout réaliser son rêve d’empire africain et le projet des «Soudanais» reste trop incertain tant ils ont pris l’habitude de ne pas tenir compte de Paris. Étienne veut des officiers obéissants, respectueux des règles dictées par Paris, même si à certaines occasions, il prend lui-même des libertés avec les règlements parlementaires.

La politique de ralliement donne une nouvelle chance en politique au prince d’Arenberg. Il adopte une vision gambettiste en prônant la fin de la période de recueillement et l’ouverture vers la colonisation. Ses interventions à la Chambre indiquent clairement son attirance pour les questions coloniales, l’Afrique en particulier. En 1891, il y intervient sur des questions diverses : l’Afrique, la liberté de navigation sur le Niger ou sur l’arrangement conclu avec le roi du Dahomey, Glé-Glé. En 1892, il s’insurge contre l’agression de missionnaires en Ouganda, puis en 1893 il s’exprime sur la question des indemnités dues par le gouvernement anglais à des Français établis en Ouganda. En tant que député, d’Arenberg peut ainsi exprimer ce qui caractérise bon nombre des fondateurs du parti colonial : à la fois un souci du prestige de la France, le refus de la politique du recueillement qui avait suivi la défaite de 1871 et enfin une profonde anglophobie qui prend corps au moment de la «course au clocher».

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Le Petit Journal Illustré, 3 septembre 1905

Cependant, la politique de prestige n’est pas tout ; en fait, au-delà d’Étienne et d’Arenberg eux-mêmes, il existe au cours de la seconde moitié du XIXe siècle tout un ensemble d’idées ou de réseaux que l’on retrouve ensuite au sein du lobby colonial. Le poids de ces précédents est important à noter car il infirme l’idée que le groupe colonial ne soit qu’un instrument économique. Outre les préoccupations gambettistes, d’autres motivations existaient.

B. Utopies et réseaux

Les innovations et les utopies du XIXe siècle forment un ensemble de lignes de forces qui structurent la pensée de bon nombre de membres du lobby colonial. Certaines sont fondamentales, au sens premier du terme. Les sociétés de géographie ont été déterminantes dans la découverte des territoires africains et asiatiques. On ne saurait comprendre la passion d’Arenberg pour l’Afrique sans tenir compte de la société de géographie du Cher ; née en 1875, cette société de géographie provinciale est la troisième créée en France (23). Comme la plupart des sociétés de géographie de province, elle est constituée par des passionnés (24). Il n’y a guère l’idée de créer un groupe de pression. Ces «cercles d’affinité» permettent néanmoins de créer des lieux de sociabilité.

Le réseau constitué par d’Arenberg est tout naturellement structuré autour d’un groupe familial. Par son mariage, Auguste d’Arenberg est associé aux Greffulhe, mais il est également proche des Vogüé (25). Ces derniers sont en effet installés depuis 1842 au château de la Verrerie à quelques kilomètres de Menetou-Salon et deviennent d’ailleurs des intimes (26). Ces familles ont toutes en commun des origines nobles et un souci de continuer à exister dans un monde nouveau. Ils investissent le monde de la diplomatie, de l’écriture et les couloirs de l’Assemblée nationale. Au sein de la Société de géographie du Cher, ils rêvent ensemble à un autre monde, l’Afrique, au point de devenir les fondateurs du Comité de l’Afrique française.

La franc-maçonnerie conserve à la fin du XIXe un rôle politique, sinon intellectuel, important. Autant on ne peut soupçonner d’Arenberg, récemment «rallié» d’être un franc-maçon, autant cela ne fait pas de doutes pour Étienne ; il entre en franc-maçonnerie comme on entre en religion, mais aussi sans doute par pur pragmatisme et opportunisme politique en 1876 c’est-à-dire juste après avoir été le secrétaire particulier de Gambetta. Le 7 novembre 1876, il se trouve dans la loge «Le Phare de la Renaissance» ; le 28 mars 1881, il devient «compagnon» et «maître» et intègre la loge parisienne «Union et Persévérance». En 1899, il change encore tout en restant parisien. Enfin, en 1902, Étienne s’introduit dans la loge «Union de Tlemcen» en Algérie où il reste jusqu’à sa mort (27). Que lui apporte la franc-maçonnerie alors ? C’est avant tout un lieu de réflexion mais aussi un réseau d’influence puissant dans lequel d’autres questionnements peuvent surgir. Parmi celles-ci : le saint-simonisme.

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Née vers 1825, cette utopie prophétisait la venue d’un âge d’or grâce à la technique industrielle. Opérant une synthèse des deux idéologies du XIXe siècle – libéralisme et socialisme - le saint-simonisme pensait pouvoir améliorer la condition ouvrière. Rien ne permet d’assurer que les deux fondateurs du groupe colonial aient partagé ce rêve. Mais le monde du rail  était imprégné de l’esprit saint-simonien. Le premier chemin de fer français avait été construit et financé par des disciples de Saint-Simon. Le réseau Paris-Lyon-Méditerranée en portait l’empreinte. Étienne, en tant qu’administrateur des chemins de fer, n’y fut probablement pas insensible. Il fut émerveillé surtout des possibilités de développement qu’on lui prêtait alors. Quant à d’Arenberg, depuis son voyage en Égypte en 1863, il est fasciné par l’exploit de Lesseps (28) ; outre l’intérêt des Vogüé pour l’Orient, le prince d’Arenberg avait lui aussi une raison de s’y intéresser, durablement (29)

Enfin, la découverte de territoires nouveaux porte indéniablement au rêve et à l’aventure, fut-elle réalisée par d’autres. D’Arenberg, fils d’un pair de France, a reçu en héritage la conviction qu’il fallait être patriote ; donner son sang ou son argent pour la gloire de la France allait de soi. Quant à Étienne, il conserve le souvenir d’un rêve inassouvi : celui d’entrer à Saint-Cyr, et il compense, sa vie durant, par des relations suivies et régulières avec les officiers supérieurs (30).

La reconnaissance d’Etienne comme le «chef des coloniaux» tient pour une grande part à la sollicitude dont il entoura les officiers (31) ; le général Gouraud par exemple écrit le 5 mai 1911 : «Monsieur Terrier m’écrit que c’est vous qui avez fait décider la nomination du général Lyautey. J’en étais sûr mais cela m’a fait plaisir de  le lire !» Puis, à nouveau, le 9 novembre 1911 : «Comment vous remercier de votre bienveillante intervention auprès du ministre de la Guerre. Jusqu’au bout vous aurez donc conduit ma carrière» (32). Étienne ne s’intéresse pas seulement à quelques individus jugés prometteurs. Il adopte très vite une réelle attitude de soutien aux militaires comme le montre, entre autres, ce projet de création d’une loterie en faveur de la Société de secours aux militaires coloniaux en mars 1902. La genèse du parti colonial s’inscrit donc au cœur d’un faisceau d’arguments qui ne mettent pas nécessairement en avant les questions économiques. C’est une question de géographie africaine, celle de la «perpendiculaire», qui est déterminante dans l’évolution des deux hommes.

C. La naissance du Comité de l’Afrique française

À l’origine, c’est l’Afrique qui intéressa les milieux coloniaux car politiquement elle représentait un enjeu entre les nations européennes. Le «scramble for Africa» (33) consista en une course géographique de reconnaissance de frontières. Le Comité de l’Afrique française naît le 24 novembre 1890 à Paris sous les auspices discrets d’Étienne avec les «subsides de quelques grands seigneurs, comme le prince d’Arenberg ou le vicomte Melchior de Vogüé» (34). Il compte alors 29 membres dont 10 parlementaires, 7 officiers, 5 professeurs, écrivains ou savants (35). Le président est le prince d’Arenberg jusqu’en 1912, Eugène Melchior de Vogüé le vice-président.

La fondation de ce Comité est une réponse au partage de l’Afrique orientale entre les Anglais et les Allemands (accord du 1er juillet 1890). Dans l’esprit de ses fondateurs, il s’agit de ne pas se laisser distancer par les autres Européens et de se créer un empire colonial susceptible de rivaliser avec les conquêtes allemandes et britanniques. Mais il est aussi une réaction, voire une protestation des milieux coloniaux français au traité franco-britannique du 4 août 1890 qui avait réglé le différend franco-anglais sur le Niger (36). Pour bon nombre de coloniaux, le lac Tchad devait être un lac français, et cet avis était partagé par des explorateurs et le sous-secrétaire d’État aux colonies, Étienne (37). «Eugène Étienne parla à la Chambre le 10 mai 1890, pour définir la frontière de l’Afrique française. Il proposa d’abaisser une perpendiculaire qui, partant de la limite de la Tunisie, passant par le Tchad, vienne aboutir au Congo» (38).

Ses préoccupations trouvent écho dans la société civile avec Hyppolite Percher et Paul Crampel [photo ci-dessous]. Percher (1857-1895) était journaliste au Journal des Débats et publiciste pour l’agence Dalziel. Sa rencontre avec Crampel, dont il devient l’ami, le transforme en ardent défenseur du mouvement colonial ; celui-ci (1864-1891) avait été le secrétaire puis l’élève de Savorgnan de Brazza ; il s’était fait connaître par des crampelexplorations chez les Pahouins ou les Mfangs du Nord-Congo. Vers 1890, il se prend à rêver d’une Afrique française, allant de la Méditerranée au Golfe de Guinée en passant par le lac Tchad, la difficulté étant de rallier le lac encore mystérieux : le «plan Crampel» enthousiasme Étienne car il rejoint ses propres rêves, et la mission est mise sur pied sous l’égide de ce dernier.

«Lorsque Percher apprit l’existence du traité anglo-allemand du 1er juillet 1890, il redouta que Crampel ne fût devancé pas des missions anglaises ou allemandes. Il proposa à Étienne le 10 juillet, d’envoyer une deuxième mission au Tchad et ajouta : "Ne pourrait-on créer en France un comité absolument désintéressé qui, par souscription, organiserait des expéditions semblables dont la France bénéficierait ?" Étienne l’encouragea dans cette voie. D’Arenberg, sollicité par Percher, accepta "dans la limite de ses forces" de se consacrer à cette tâche et de présider un "comité d’études" des questions africaines. Percher avait réussi : il venait d’inventer ce qui devient quelques mois plus tard le Comité de l’Afrique française, dont d’Arenberg assura que Percher fut aussi en tant que secrétaire général "le véritable organisateur"» (39).

En attendant, pour soutenir le plan Crampel, Étienne envoie en Afrique l’explorateur Louis-Parfait Monteilmarche1_illustprincipale (1855-1925) qui avait dressé auparavant la carte des possessions françaises et du Soudan ; il lui demande de remonter le cours du Niger, d’atteindre le lac Tchad, de reconnaître le tracé de la ligne Say-Barraoua en essayant aussi de faire signer des traités de protectorat aux souverains qu’il rencontrerait.

Une alliance entre les milieux politiques et la presse s’organise alors en France, dont le but est de promouvoir la colonisation ; le moyen choisi est celui de la propagande (40). Percher devient l’âme du Comité de l’Afrique française, le principal rédacteur des articles jusqu’à sa mort en 1895. Le décès tragique de Crampel (41) avive le désir de le venger et renforce les membres du Comité de l’Afrique française dans leur volonté de promouvoir les expéditions. Les missions Dybowski, Maistre et Gentil s’inscrivent dans la continuité de celle de Crampel. Percher publie en 1891 le récit de l’expédition Crampel dans À la conquête du Tchad et sous le pseudonyme d’Harry Alis multiplie les publications à destination des plus jeunes. Entre 1890 et 1892, une évolution sémantique a vu le jour : il n’est plus guère question d’explorations ; comme l’indique le titre du livre de Percher, il s’agit désormais de «conquête». Le travail de propagande de Percher a achevé une évolution amorcée quelques années plus tôt. Quant à l’Asie, les membres du Comité de l’Afrique française y pensent peu, sauf peut-être Étienne qui a une vision plus globale du fait colonial. Mais elle est, en réalité, très peu évoquée dans les débats en comparaison de l’Afrique. Le groupe colonial de la Chambre est le prolongement politique du Comité de l’Afrique française.


3. La genèse du parti colonial

Puisque le Comité de l’Afrique française remplit le rôle d’organe de propagande des tenants du développement colonial, pourquoi est-il apparu nécessaire de passer du Comité de l’Afrique française au «parti» colonial ? Étienne perçoit nettement tout l’avantage politique qu’il pourrait obtenir d’un discours de propagande axé sur l’économie, mais il a aussi besoin d’un instrument de pouvoir.

A. À la croisée des chemins : les sociétés concessionnaires, entre la politique et l’économie.

Des deux fondateurs du Comité de l’Afrique française, Eugène Étienne est sans doute le plus sensible aux questions économiques. Au croisement des positions de Gambetta et de Ferry, Étienne utilise l’économie164px_Julesferry certes comme un argument (42), mais surtout comme un moyen. La fin restant toujours la colonisation. Pour Étienne, l’économie est le second volet de la conquête. Ce schéma est au cœur de tous ses discours, de toute sa pensée coloniale.  Son expérience des compagnies à charte illustre ce propos.

Les sociétés concessionnaires furent conçues comme une imitation du modèle anglais des chartered companies qui avaient connu le succès (43) en Afrique (44). À partir de 1890, Étienne se convainc que seules de grandes sociétés coloniales à charte sont en mesure de réunir suffisamment de capitaux pour se développer dans les colonies d’Afrique. Les compagnies à charte ont pour but de pallier la déficience de l’État français qui refuse d’investir dans les colonies (45). Après avoir formé en juillet 1890, une commission de quatorze membres sous la direction de Jules Roche (46), Étienne soumet un projet de loi pour la création des sociétés coloniales à charte. Mais lors de la séance du 20 mai 1891 à l’Assemblée, Ferry souligna que les sociétés coloniales par charte étaient pourvues de droit régalien. Ainsi, elles n’étaient en rien comparables avec des concessions territoriales accordées par décret. Pour créer ces  «compagnies de colonisation», il était nécessaire d’obtenir l’aval du Parlement. Or, Eugène Étienne voulait aboutir rapidement, apparemment pressé par les groupes de commerce. La création de société coloniale par décret lui était nécessaire. Une intense propagande fut mise en place par le biais du Bulletin du Comité de l’Afrique française, mais les délibérations traînèrent. Elles n’avaient toujours pas abouti quand Étienne dû quitter le sous-secrétariat d’État en mars 1892. Son successeur, Émile Jamais, enterra le projet (47).

En quoi ce projet des compagnies de colonisation à charte modifient celui d’Étienne ? Il vient de comprendre qu’il trouverait des alliés dans le monde des affaires. Quant aux principales maisons de commerce, elles découvrent qu’elles disposent d’un «homme d’action […], méridional, cordial et  persuasif, mais volontaire, orateur direct, il ne cesse de mener l’action coloniale sur le plan du Parlement et de l’opinion, intervenant sans cesse par la parole et par la plume» (48).

Le développement des questions économiques au moment de la création du parti colonial ne relève pas du hasard. L’association des hommes politiques et des hommes d’affaires va dès lors devenir une caractéristique du «parti colonial», mais cette évolution sera lente, jamais totalement aboutie et sans douteCanale_Panama_1880 ralentie à l’origine par les scandales qui secouent la France en 1892. L’opinion publique, en effet, découvre à quel point la France parlementaire pratique l’amalgame entre politique et économie. Les scandales (affaire Wilson, affaire de Panama) montrent l’ampleur des pratiques de concussion au sein de l’Assemblée nationale ou autour d’elle. Or, comme le fait remarquer Jean Bouvier à propos de Panama, «ce magnifique scandale était un signe de vitalité, non de décomposition […]. [C’est] la belle époque de l’industrialisme, du suffrage universel et de la promotion des ’’couches nouvelles’’. Le scandale n’a été qu’un accident bénin» (49). L’histoire de Panama ou celle des sociétés concessionnaires défendues par Étienne, révèlent aussi que le Parlement est devenu le vrai lieu du pouvoir. Dès lors, constituer un groupe de pression au Parlement est plus utile qu’un poste de sous-secrétaire d’État.

B. Le «parti colonial» comme substitut du sous-secrétariat d’État aux Colonies ?

Étienne crée le Groupe colonial après avoir perdu le sous-secrétariat d’État aux Colonies au début de l’année 1892 (50). En fait, il s’agit pour lui de reconstituer un instrument de pouvoir au Parlement. Depuis longtemps, il souhaitait la création d’un ministère des Colonies car, à son avis, le sous-secrétariat d’État aux Colonies restait bien trop dans la dépendance de ses ministères de tutelle. Or le conseil des ministres du 12 mars 1889 avait renoncé, pour des raisons budgétaires, à la transformation du corps colonial en ministère indépendant. Le sous-secrétariat d’État dépendait du ministère du Commerce, ce qui déplaisait à Étienne ; il avait donc pris l’habitude d’agir comme un ministre et cela finit par déranger son ministre de tutelle Roche. Sollicité pour renouveler son portefeuille à la chute du ministère Freycinet, ce dernier déclara ne plus vouloir «assumer la responsabilité nominale des actes d’un sous-secrétaire d’État trop indépendant» (51). Étienne fut donc obligé de se retirer.

Dans les couloirs du Palais-Bourbon, la rumeur sur son manque de respect de la légalité républicaine s’amplifie également. La critique devient officielle lors des sessions sénatoriales de mai et juin 1892, quand le sénateur Ludovic Trarieux (52) se fait le porte-parole du procès contre les méthodes d’Étienne. On lui reproche d’avoir fait du sous-secrétariat d’État «un ministère de fait sans être un Ministère de droit» (53). Sa contestation porte sur la constitutionnalité des décrets qui avaient conduit à l’autonomie de l’administration coloniale (54) car il ne tient pas le sous-secrétaire d’État pour responsable devant le Parlement. La réponse Loubetdu président du Conseil, Émile Loubet [photo], ne laisse planer aucun doute, en définitive : «Eh bien ! En fait, les sous-secrétaires d’État aux Colonies ont eu une situation particulière à laquelle correspondait une responsabilité parlementaire, une responsabilité de fait, je le répète, et j’ajoute, pour un moment, illégale, si vous le voulez» (55).  Avec de telles suspicions, il était difficile pour Loubet de renouveler Étienne à son poste.

La création du «parti colonial» est donc une mesure d’Étienne pour récupérer le pouvoir sur les questions coloniales, avec la prise de conscience du déplacement des décisions des cabinets vers le Parlement. En député roué, rompu aux us et coutumes parlementaires, il y consacre toute son année 1892. Outre le «parti colonial» créé le 9 juin 1892 (56), il se fait élire vice-président de la Chambre en octobre, reprend  sa place à la commission du budget et entre à la commission de l’armée durant cette même année, tous postes indispensables pour avoir une vision d’ensemble sur les questions coloniales.

À sa naissance, le «parti colonial» se compose du président Étienne  (député d’Oran), des vice-présidents d’Arenberg (député du Cher) et de l’amiral Vallon (député du Sénégal) ; les secrétaires sont Alfred Martineau (député de la Seine) et Marcel Saint-Germain (57) (député d’Oran) ; le questeur est Le Roy (député de la Réunion). En intégrant au bureau des personnes attachées au développement outre-mer autre que l’Afrique, la «Réunion parlementaire de politique extérieure et parlementaire» (58) montre sa volonté d’ouverture et d’élargissement. Parmi les décisions prises, il est décidé de «s’occuper des questions de politique étrangère et des questions coloniales, prises tant isolément que dans les rapports qu’elles peuvent voir entre elles» (59). En juin 1892, le «parti colonial» compte quarante-deux députés. Le groupe se développe immédiatement de manière exponentielle. En juillet 1892, ils sont déjà 91 députés, 120 en 1893, 200 en 1902 (60). Symbole d’une oeuvre incontestable, celui qu’on appelle bientôt le «pape des coloniaux» ou «Notre-Dame-des-Coloniaux» (61), le «fondateur respecté, le chef aimé du parti colonial» (62), entreprend alors d’élargir le spectre de la colonisation. La création du lobby colonial implique naturellement un changement d’échelle et d’objectifs : il s’agit d’envisager le fait colonial dans sa globalité mais aussi de renforcer le «parti colonial» en tant que groupe de pression. À ce moment-là seulement, les questions économiques apparaissent avec, clairement, une finalité mercantile.
   
C. Les liens avec les milieux d’affaires (63)

Étienne et d’Arenberg sont-ils eux-mêmes les hommes d’affaires qu’on s’est plu à dépeindre ? Il est, en réalité, difficile de répondre clairement à ces questions tant on aborde, en particulier en France, un sujet tabou. Définir la qualité d’homme d’affaire passerait, dans un pays anglo-saxon, par la recherche de son «poids» financier. Mais en France, ceci reste toujours de l’ordre du secret. On a voulu voir dans Eugène Étienne ou Auguste d’Arenberg des «hommes d’affaires» au motif qu’ils détenaient des jetons de présence de grandes sociétés. Mais en fait, on ne sait pas de combien ils en disposaient ni ce qu’ils reçurent exactement desdites sociétés. Étienne, en homme politique de son temps, côtoie d’authentiques hommes d’affaires et, à l’occasion, prend des participations à leurs affaires. Cela n’en fait pas un «homme d’affaire». Son passé dans une société d’import-export à Marseille, ses relations étroites avec Rouvier ou d’autres hommes d’affaires marseillais, pas davantage. D’Arenberg, de son côté, ne manque pas d’argent. Il exploite de vastes terres agricoles en un temps où l’agriculture rapporte encore. Il est qualifié à juste titre par l’un de ses biographes de «député-châtelain». Ce sont surtout des hommes politiques qui saisissent les occasions que leur offre leur position.



Nob. Palais de l'industrie 1890. Exposition internationale
des sciences et arts industriels (source)


L’image du politicien corrompu vient de la réalité d’une époque «d’affairisme» où de nombreux députés furent impliqués dans des scandales financiers. Mais elle provient aussi et surtout des attaques des adversaires du fait colonial ou du militarisme grandissant de la France d’avant guerre. En tant que ministre de la Guerre en 1913, Étienne eut à soutenir une attaque contre le projet de loi dit des trois ans. Celle-ci se transforme en diatribe sur sa supposée fortune ; l’un de ses biographes précise que «c’est un fait qu’Étienne fréquentait le monde des affaires, mais la légende tenace qui fit de lui l’un des valets de la haute finance ne repose sur aucun élément positif» et de conclure qu’il laissa au moment de sa succession «aucun immeuble, nul territoire dans les colonies proches ou lointaines, nul arpent de terre dans la métropole, seulement quelques actions d’une exploitation parisienne et quelque argent en banque» (64).

Au sein de la Chambre, la collusion entre les personnalités du monde des affaires et celles du monde politique est réelle. Elle en est même une des caractéristiques. Étienne et Arenberg sont, en réalité, de parfaites incarnations de «l’homo politicus» du début du XXe siècle. C’est  seulement après la création du parti colonial par Étienne et d’Arenberg que certains hommes d’affaires rejoignent le «parti colonial» comme en témoignent les listes des différents bureaux du Groupe colonial ; mais ce ralliement est loin d’être aussi évident que ce qui a été affirmé. Le rapprochement est progressif, lent comme en témoigne l’analyse des bureaux du groupe colonial.

5Lors de l’élection du bureau de 1893, Jules Charles-Roux (65) [photo], député républicain des Bouches-du-Rhône est élu vice-président (66) ; en tant que député, il se fait le porte-parole des intérêts commerciaux des ports méditerranéens essentiellement. Parmi les secrétaires, on trouve l’inamovible Saint-Germain, député d’Oran, le député conservateur Robert de Tréveneuc (1860-1940) issu du milieu militaire ; le député républicain Albin Rozet (1852-1915), diplomate de formation qui se montre particulièrement protectionniste et favorable à la politique de Méline ; le républicain Georges Chaudey (né en 1857) arrive en 1893 en remplacement du ministre Baïhaut, impliqué dans le scandale de Panama. Il prend part à des commissions mais ne participe pas encore aux débats. Le questeur est Paul Rameau, dit Chevrey-Rameau (1836-1914), ancien diplomate, député radical de Seine-et-Oise élu en 1893. Excepté Charles-Roux (qui ne se maintient pas en 1898) le bureau de 1893 ne reflète pas encore une alliance forte entre milieux économiques et milieux politiques. Ce qui domine dans ce bureau sont les membres issus de la diplomatie.
Le bureau de 1898 est composé d’Étienne, de D’Arenberg, d’Albin Rozet et de Jean-Louis de Lanessan (67) comme vice-présidents. Les secrétaires sont Gustave Dutailly, Louis Henrique-Duluc, Maurice Ordinaire et Joseph Thierry. Si Dutailly est effacé, en revanche Duluc (1846-1906) est très présent à la Chambre sur les questions coloniales comme l’est le député marseillais Thierry (1857-1918) sur les questions économiques. Ordinaire (1862-1934), discret à la Chambre, n’en est pas moins un gambettiste convaincu et un homme de cabinet favorable à la colonisation.

Le bureau de 1902 est présidé par Étienne. D’Arenberg n’ayant pas été réélu à l’Assemblée, n’y figure plus. Les vice-présidents sont Antoine Guillain (68), député du nord, Gaston Gerville-Réache (69), «radical par principe mais opportuniste par circonstance» (70) député de la Guadeloupe,Jules_Siegfried_1919 Jules Siegfried (71) [photo], député de la Seine-Inférieure et Étienne Flandin (1853-1920), député de l’Yonne, qui s’intéresse à tout ce qui touche le bassin méditerranéen et les affaires musulmanes. Les secrétaires sont Charles Chaumet (72), Louis Vigouroux, Albert Lebrun, François Carnot (73). Louis Vigouroux (né en 1866) est un libéral, professeur d’économie politique et industrielle. Albert Lebrun, futur ministre des colonies de 1911 à 1914, est élu député de Meurthe-et-Moselle en 1900. Enfin, François Carnot (1872-1960) est un jeune député prometteur (74) lorsqu’il arrive en 1902 à l’Assemblée.


Conclusion

C’est en 1902, qu’on assiste à la structuration du «parti colonial» autour de quelques très fortes personnalités qui lui donnent une autre orientation. Il est alors un groupe de pression puissant comme en témoigne le choix des vice-présidents et des secrétaires. Mais les questions économiques ne remplacent pas pour autant les questions politiques (75). Il ne faut pas surestimer le poids du fait économique. En dehors de la politique extérieure, ce qui a changé en réalité, c’est le «parti colonial» lui-même. À l’appel d’Étienne, il a été investi par les milieux économiques qui ont vu en lui le «parti» susceptible de faire la synthèse entre tous les comités et réseaux éparpillés aux colonies ou en métropole.

Une analyse fine de la chronologie du «parti colonial»  montre que la question financière devient certes de plus en plus importante (76), mais c’est aussi parce que, faute de pouvoir utiliser d’autres arguments, la recherche du profit est de plus en plus souvent invoquée comme la justification de l’expansion coloniale. Car, en dehors d’un milieu très restreint, l’impérialisme d’Étienne ou d’Arenberg ne trouve pas d’écho au sein d’une population française ne souhaitant pas détourner les yeux de la «ligne bleue des Vosges». L’investissement en outre-mer attire moins qu’en Europe.

Globalement, avant 1914, la population française ne s’intéresse pas aux colonies. Il y a peu de candidats au départ, peu d’intérêt pour l’investissement colonial. Invoquer la recherche du profit, tel que le fait Étienne (77), est donc un argument pour susciter l’adhésion des masses. Mais ce ne sont pas les masses qui rejoignent le parti colonial, ce sont quelques hommes d’affaires qui prennent le parti colonial pour ce qu’il est : un groupe de pression motivé et dynamique. Ces hommes d’affaires ne sont d’ailleurs pas ceux de la grande banque. Ce sont des maisons de commerce relativement peu importantes qui espèrent ponctuellement obtenir un marché intéressant. En définitive, l’union des réseaux d’affaires et des réseaux politiques est un mariage fortuit qui paradoxalement est le fruit du désintérêt des Français pour le monde colonial.julie_d_andurain_portrait

Julie d’Andurain, doctorante à Paris IV-Sorbonne
julie.andurain@wanadoo.fr



notes

(1) Herward Sieberg, Eugène Étienne und die französische kolonialpolitik, 1887-1904, Köln, Westdeutscher Verlag, 1968, traduit par Nathalie Bourgeois-Fend en 2006, traduction non publiée et non paginée. À notre connaissance, il n’existe pas d’ouvrage biographique sur le prince d’Arenberg.
(2) Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial, Paris, Armand Colin, 1960.
(3) Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, Armand Colin, 1970.
(4) Christopher Andrew  et Alexander Kanya-Forstner, «The French “colonial party”. Its composition, aims and influences, 1885-1914», The Historical Journal, 1971, XIV (1), p. 99-128.
(5) L. Abrams et D .J. Miller, «Who were the French colonialists ? A reassessment of the parti colonial, 1890-1914», The Historical Journal, 1976, vol. XIX,  3, p. 685-725. En réalité, il s’agit d’une étude des comités liés au  «parti colonial».
(6)Marc Lagana, Le parti colonial français, Québec, Presses de l’Université de Québec, 1990.
(7) Jean Jolly, Dictionnaire des Parlementaires 1889-1940.  Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, Paris,5e édition, 1880, p. 66. Louis Henrique, Nos contemporains, Galerie coloniale et diplomatique, Paris, Quantin, 1896.
(8) Roland Villot, Eugène Étienne (1844-1921), Oran, Fouque, 1951, p. 21.
(9) William Serman, Les officiers français dans la nation, 1848-1914, Paris, Aubier, 1982. Voir en particulier le chapitre 10 sur le revenu des officiers.
(10) Rouvier est né dans les Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, le 17 avril 1842. Après des études de droit à Marseille, il acquiert très vite une importante situation commerciale dans l’importation de blé et de graines oléagineuses avec la firme Zafiropoulo & Zarifi. Sa situation commerciale ne l’empêche pas d’organiser aussi la Ligue de l’enseignement et de développer l’instruction primaire dans la région, ni de collaborer à des journaux démocratiques comme le Peuple de Marseille et le Rappel de la Provence.
(11) Charles-Robert Ageron, «Gambetta et la reprise de l’expansion coloniale», Revue française d’histoire d’outre-mer, tome LIX, n°215, 2e trimestre 1972, pp. 165-204.
(12) François Berge, «Le sous-secrétariat et les sous-secrétaires d’État aux colonies, histoire de l’émancipation de l’administration coloniale», Revue française d’histoire d’Outre-mer, 1960, XLVII, n°166-169, pp. 301-386.
(13) Daniel Halévy, La fin des notables, tome II, Paris, Hachette pluriel, 1995, p.189.
(14) Roland Villot, op.cit., p.32. Cependant, Edward Sieberg note que dans les journaux Égalité et le Peuple des années 1868-1870, ne figure aucun indice quant à la contribution d’Étienne sous  forme d’articles signés.
(15) Herward Sieberg, op.cit. chap.I.
(16) Léon XIII appelle le cardinal Lavigerie, primat d’Afrique, à se prononcer pour le ralliement de la République.
(17) Robert Aron, Les grandes heures de la Troisième République, Paris, Librairie académique Perrin, 1967.
(18) Roland Villot, op.cit.,  p. 59.
(19) Chiffres fournis par Roland Villot, op. cit. p. 62-63.
(20) La barrière mentale qui jusque-là empêchait de faire le lien entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche était en réalité une barrière géographique. Or, la fin du XIXe siècle multiplie les exploits techniques permettant de tout envisager : canal de Suez, canal de Panama, transsaharien…
(21) Archinard entre autres – Jacques Frémeaux, L’Afrique à l’ombre des épées, t.1 : Des établissements côtiers aux confins sahariens, Vincennes, Service historique de l’armée de terre, 1993, p. 64.
(22) L’expression – fameuse – est de Lyautey. En élaborant une vision coloniale plus progressiste que ses prédécesseurs, celui-ci se heurte cependant à bon nombre de ses collègues.
(23) Juste après celle de Lyon (1873), celle de Bordeaux (1874) et juste avant celle de Marseille (1876).
(24) Dominique Lejeune, Les sociétés de géographie en France et l’expansion coloniale au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1993.
(25) On confond  d’ailleurs souvent deux Melchior de Vogüé, tous deux cousins. Eugène-Melchior (1848-1910) appartenait à la branche ardéchoise de la famille ; diplomate, découvreur du roman russe, chroniqueur à la Revue des Deux Mondes, il fut aussi député de l’Ardèche de 1893 à 1898. C’est lui qui favorisa les initiatives françaises aux colonies. Jean Melchior (1829-1916) fut historien et archéologue en Orient, puis académicien, diplomate tout en étant conseiller général de Léré dans le Cher.
(26) La deuxième fille de D’Arenberg (Louise, Marie, Charlotte) devient la marquise Louise de Vogüé (1872-1958).
(27) Herward Sieberg, op.cit.
(28) L’inauguration du canal de Suez date du 17 novembre 1869.
(29) Auguste d’Arenberg devient le président de la Compagnie du canal de Suez, de 1896 à 1913. Cf. Hubert Bonin, Suez. Du canal à la finance, 1857-1987, Paris, Economica, 1987.
(30) Archinard, Dodds, Monteil, Gouraud, Lyautey par exemple eurent recours aux conseils et à l’aide d’Eugène Étienne. D’autres comme le colonel Péroz en 1901 lui font part de leur amertume et de leur déception de n’être point soutenus par Paris (ministère des Affaires étrangères, Fonds Gouraud, carton 13, dossier 5).
(31) Lettre du 7 octobre 1890, lettre du 20 octobre 1891. Service historique de la défense, dossier Dodds, 11 Yd 28.
(32) Ministère des Affaires étrangères, Fonds Gouraud, carton 20, dossier 1.
(33) «Curée» ou «course au clocher».
(34) Charles-Robert Ageron, «Le parti colonial», L’Histoire, "le temps des colonies", hors série n°11, avril 2001.
(35) Jean Martin, Lexique de la colonisation française, Paris, Dalloz, 1988.
(36) Traité établissant la frontière à Say sur le Niger et à Barraoua  (ou Barroua) sur le lac Tchad.
(37) Étienne conserve ce poste de 1889 à 1892, d’abord dans le gouvernement Tirard (du remaniement du 14 mars 1889 au 13 mars 1890) puis dans le gouvernement de Charles de Freycinet (du 17 mars 1890 au 18 février 1892).
(38) Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, Armand Colin, 1970, p. 135.
(39) Ibidem.
(40) Le mot «propagande» est très souvent utilisé par les colonialistes.
(41) Il est massacré en avril 1891 avec la plupart de ses compagnons alors qu’il faisait route vers le Ouadaï par Mohammed es Senoussi, sultan d’el Kouti et lieutenant de Rabah.
(42) Ce que faisait Ferry.
(43) Pour se convaincre de la relativité de la notion de succès, on pourra lire Arthur Conan Doyle et Félicien Challaye, Le crime du Congo belge, suivi de Au Congo français, Paris, Les Nuits rouges, 2005.
(44) La British North Borneo Company fut créée le 1er novembre 1881. Elle fut suivie par la Gesellschaft für Deutsche Kolonisation qui devint le 27 février 1885 la Deutsch-Ostafrikanische Gesslschaft ; la Compagnie de Nouvelle Guinée (17 mai 1885) ; La Royal Niger Company (10 juillet 1886) ; l’Imperial British East Africa Company (3 septembre 1888) ; la British South Africa Company (29 octobre 1889).
(45) Étienne n’est pas le premier à y penser. Voir Catherine Coquery-Vidrovitch, «Les idées économiques de Brazza et les premières tentatives de compagnies de colonisation au Congo français, 1885-1898» Cahiers d’études africaines, vol.5, n°17, 1965, pp. 57-82. Du projet à la réalisation cependant, il y a un pas que la plupart des sociétés de commerce ne franchissent pas. Avant 1900, l’impérialisme français est avant tout politique.
(46) Jules Roche (1841-1923), député de Savoie, est ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies du 17 mars 1890 au 8 mars 1892, puis ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 mars au 6 décembre 1892. Étienne agit, en principe, sous sa tutelle.
(47) Le projet apparaît à nouveau brièvement avec Delcassé en 1893, puis en 1895 avec la proposition de loi du sénateur Lavertujon et enfin en 1899 avec le ministre des Colonies Guillain.
(48) Hubert Deschamp, Méthodes et doctrines coloniales en France, Paris, Armand Colin, 1953, p. 151.
(49) Jean Bouvier, Les deux scandales de Panama, Paris, Julliard, 1964, p. 8.
(50) Le gouvernement Charles de Freycinet est renversé le 18 février 1892. Émile Loubet le remplace le 27 février (gouvernement du 27 février au 28 novembre 1892). Loubet est un intime d’Étienne.
(51) François Berge, op.cit.
(52) Ludovic Trarieux (1840-1904) fut député puis sénateur de la Gironde de 1879 à 1904. Le fondateur  de la Ligue des Droits de l'homme et du citoyen fut durablement l'adversaire de tout manquement à la légalité républicaine. Il fut en particulier un grand critique de l’administration coloniale d’Eugène Étienne.
(53) Discours du sénateur Trarieux devant le Sénat le 27 mai 1892, Annales du Sénat, Nouvelle Série, Débat parlementaire, t.34, 1892 (cité par Herward  Sieberg).
(54) Jacques Frémeaux, op.cit.
(55) Ibidem.
(56) L’annonce de la création du «parti colonial» a lieu le 9 juin 1892. L’élection du bureau a lieu quelques jours plus tard. Le 15 (pour Charles-Robert Ageron) et le 16 juin 1892 (pour Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner).
(57) Le jovial et affable Marcel Saint-Germain (1853-1939) fut l’homme-lige d’Étienne à Oran. Il fut élu à la Chambre des députés grâce à lui en 1889. Dans sa biographie-hagiographie publiée dans le dictionnaire biographique de Jolly, Saint-Germain ne se prévaut pas du soutien d’Étienne, mais de celui d’Isambart, vieux compagnon de Gambetta.
(58) Nom officiel du «parti colonial».
(59) Minute du groupe colonial, 9 juin 1892, Archives nationales, section outre-mer, papiers d’agents, Martineau, 3, cité par Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner, «The Groupe colonial in the French chamber of deputies, 1892-1932», The Historical Journal, volume 17, n°4, 1974, p. 837.
(60) Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner, idem.
(61) Nadine Picaudou, La décennie qui ébranla le Moyen-Orient, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 67.
(62) Dans la Quinzaine coloniale du 10 mars 1905, cité par Henri Brunschwig «Le parti colonial français», Revue française d’histoire d’outre-mer, 1959, p. 50.
(63) Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner «French business and the French colonialists», The Historical Journal, tome XIX, 4e semestre 1976, pp. 981-1000. Les deux auteurs récusent la thèse de L. Abrams et D. Miller selon laquelle le «parti colonial» serait très lié aux milieux d’affaires.
(64) Roland Villot, op. cit., pp. 138 et 139.
(65) Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner «The Group Colonial in the French Chamber of Deputies», The Historical Journal, tome XVII, 1974, pp. 837-866. Toutefois, les auteurs le confondent avec Jean Charles Roux, député du Loiret.
(66) Né à Marseille en 1841, Jules Roux (dit Charles-Roux) est étudiant en chimie. Il rejoint ensuite l’industrie familiale de savon, successeur de la société Canaple. Sa carrière mêle ensuite étroitement affaires et politique. Il est membre du tribunal de commerce de la chambre de commerce de Marseille dès 1863, administrateur de la Compagnie du canal de Suez, administrateur de la Banque de France, armateur, président de la Compagnie transatlantique ; conseiller municipal de Marseille en 1887, il est élu député en 1889, poste qu’il conserve jusqu’en 1898.
(67) Jean-Louis de Lanessan (1843-1919) a été médecin colonial, puis député siégeant à l’extrême gauche, sous-secrétaire d’État aux Colonies. Auteur de nombreux ouvrages sur la colonisation, il est un vrai spécialiste des questions coloniales ; il sera nommé ministre de la marine en 1899.
(68) Antoine Guillain (1844-1915) avait été ministre des Colonies de novembre 1898 à juin 1899 ; il  avait accordé 40 concessions au Congo français. C’est un personnage important du nord, très impliqué dans le monde des affaires et de la banque. En 1902, il est aussi élu vice-président de la Chambre. Il représente une forme d’alliance entre la politique et l’économie.
(69) Gaston Gerville-Réache (1854-1908), député de la Guadeloupe depuis 1881, est un homme de couleur, protégé de Victor Schoelcher. Il s’intéresse particulièrement aux questions portant sur la marine et les colonies depuis 1889. Candidat malheureux à la vice-présidence de la Chambre en 1893, il est finalement élu en 1904, réélu en 1905 et 1906.
(70) Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires, tome III, p. 167.
(71) Jules Siegfried (1837-1922) est d’abord un homme d’affaire havrais ayant fait fortune grâce au coton. Il abandonne les affaires peu après son entrée à la Chambre (1886). Ministre du Commerce et des Colonies, c’est un personnage qui a de l’ascendant sur la Chambre des députés. Il devient sénateur (1897-1900) le temps d’y fonder le groupe colonial.
(72) Charles Chaumet (1866-1932) est, en 1902, tout jeune député de la Gironde en 1902. Dès le début il fait preuve d’une grande activité dans les commissions spécialisées du commerce et de l’industrie, celle des affaires extérieures, des colonies et des protectorats. Par-dessus tout, il s’intéresse à la Marine et au commerce des vins de Bordeaux.
(73) Christopher Andrew et Alexander Kanya-Forstner ne font plus référence à la présence de questeurs.
(74) Fils de Sadi Carnot.
(75) En 1902, la question religieuse divise le groupe. L’autorité d’Étienne est alors discutée.
(76) L’histoire du parti colonial (1892-1932) pourrait se diviser en trois grandes périodes : de 1892 à 1902, c’est la naissance d’un lobby colonial avec une visée politique, impérialiste. Le groupe est très dynamique et solidaire autour de ses chefs. La période 1902-1914 assiste à sa reconstitution autour d’hommes d’affaires. Le discours économique tend alors à remplacer le discours politique. De 1914 à 1932, le lobby colonial perd son unité et sa cohérence d’origine. Les questions économiques sont désormais au cœur des débats alors même que la rentabilité des colonies est de plus en plus questionnée.
(77) Étienne reste en effet fidèle à sa pensée originelle. L’économie reste un moyen et non une fin. Son discours économique est un discours de propagande en faveur de la colonisation.



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mercredi 6 décembre 2006

Le Havre colonial (Claude Malon)

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Le Havre colonial du XXe siecle,

une identité oubliée.

Résultats et enjeux d'une enquête à l'échelle locale

Claude MALON


Il ne s’agit pas ici d’inscrire dans le cycle de conférences consacrées au colonialisme, une page locale dans le but de flatter une image de marque de notre ville entretenue autour de la «maritimité», même s’il est vrai que le maritime et le colonial se confondent souvent. Il ne s’agit pas non plus de régler des comptes avec un colonialisme havrais qui serait pire ou meilleur que d’autres. Nous sommes d’autant plus éloignés d’une intention d’être à la mode que cette recherche sur Le Havre colonial de 1880 à 1960 a été achevée, provisoirement si l’on peut dire, en 2001 (1), bien avant que l’actualité ne souligne l’importance de cette «fracture coloniale» qui occupe aujourd’hui le champ politique et idéologique, jusqu’à mettre en danger la liberté même de l’historien.

Cette actualité me conduira cependant à m’interroger à nouveau sur ce travail tout en exposant ses résultats. Plutôt qu’un résumé linéaire de ma thèse, je choisirai donc ici d’en aborder la présentation sous trois angles d’attaque, d’en préciser les enjeux en essayant de penser le sujet en trois étapes. Le premier temps de cet exposé, factuel et analytique, parlera du Havre comme observatoire et laboratoire de la France coloniale au cours de la seconde colonisation. Le deuxième volet sera une réflexion sur le Havre colonial comme objet d’histoire, de mémoire et d’oubli, donc une approche plus épistémologique. La troisième partie, plus déontologique, envisagera l’histoire du Havre colonial comme histoire en situation, en tentant de trouver dans cette histoire elle-même les arguments de la résistance à l’instrumentalisation.

 

I – Le Havre, observatoire et laboratoire

de la France coloniale entre 1880 et 1962.

Le Havre a-t-il été au XXe siècle une capitale coloniale comparable à Marseille ou Bordeaux ? Deux raisons rendent la question pertinente : un retard historiographique net par rapport à ces deux villes, une représentation spontanée du Havre colonial surtout comme port négrier du XVIIIe siècle. La tentative de reconstruire le Havre de la deuxième expansion coloniale s’est nourrie, outre les archives classiques,  des archives des colonies à Aix-en Provence, des archives de la Chambre de commerce, d’archives privées et d’entretiens avec des acteurs du négoce. Récapitulons brièvement les résultats de l’enquête dans trois domaines : les échanges maritimes, les entreprises coloniales, le contenu et la circulation de l’idée coloniale.

Les échanges du Havre avec l’outremer colonial français atteignent au maximum 12% du tonnage. Mais en valeur, c’est beaucoup plus : 28% de la valeur totale des importations à l’apogée, en 1937. La performance du deuxième port impérial de la France est encore plus significative si l’on souligne le leadership du Havre, en général les deux tiers ou les trois quarts des importations coloniales de la France, pour les produits chers, cacao, café, rhums, bois exotiques, cotons et bien d’autres. Le Havre est le port impérial de l’Afrique noire, très lié à la Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Gabon. Il est le port impérial de Madagascar mais beaucoup moins de l’Algérie ou de l’Indochine. Le recours aux réservoirs coloniaux de «produits» ou «commodités» se fait systématique sous l’effet de deux facteurs économiques essentiels, le désordre monétaire issu de la Grande guerre (l’économie de devises impose de «travailler chez soi», c’est-à-dire avec son Empire) et le privilège colonial, c’est-à-dire la protection douanière qui rend par exemple le café brésilien plus cher en métropole que les cafés ivoiriens et néo-calédoniens, souvent moins bons à cette époque. L’une des réussites les plus spectaculaires est l’importation des bois coloniaux, non protégée par le privilège douanier. Le Havre représente dans ce secteur dix fois le trafic marseillais, et son seul concurrent est Hambourg, des années vingt aux années soixante.

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Dans le domaine des entreprises, les acteurs de l’échange sont nombreux (2). En huit décennies, près de 350 entreprises à capitaux havrais ou externes, négoce de place, transport, mise en valeur à la colonie ont agi. En 1930, 200 unités vivent de l‘économie coloniale dont 50% sont des entreprises portuaires de place, d’import-export.16% sont des entreprises «à la colonie». à côté d’une nébuleuse de maisons souvent familiales, sur la place, au petit capital de 1 à 2 millions de francs valeur 1938, quelques grands du négoce autochtone approchent ou dépassent les 40 millions de francs de chiffre d’affaires à la veille de la guerre comme Ancel, Raoul Duval, la Compagnie cotonnière (3). L’organisation en réseau est capitale. De grands entrepreneurs d’empire, agissant en réseau, ont des participations au capital d’entreprises externes au Havre, comme Georges Raverat en Indochine ou Hermann du Pasquier dans la boucle du Niger. Après 1945, une dizaine d’entreprises de négoce havraises se font conquérantes en Afrique de l’Ouest et réussissent à «tuer» le département café ou cacao de très grandes sociétés de traites des produits comme la SCOA ou la CFAO.

Ces pratiques sont en interaction avec des doctrines et des croyances, ce que l’on appellera par commodité l’idée coloniale (4). Tout cela favorise le prosélytisme en faveur de la «foi coloniale» que les élites cherchent à répandre. Il est impossible de mesurer l’impact réel de cet effort sur les mentalités et de prétendre reconstituer l’imaginaire colonial havrais. On peut décrire en revanche le développement d’un appareil colonial à la fois banal et original. On trouve ici comme dans beaucoup de villes une société de géographie commerciale (1884), une Ligue coloniale (1908). Mais on y remarque également, chose plus rare, une Société d’aide et de protection aux colons (1898) une Ecole pratique coloniale (1908), ancêtre de l’Istom, un Institut colonial (1929).

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général Archinard, né au Havre
1850-1932

Les traces de la culture impériale sont aujourd’hui à demi-effacées : le culte des conquérants enfants du pays dans les années trente, comme le général Archinard qui «donna le Soudan à la France», Belain d’Esnambuc qui lui «donna les Antilles», le culte des produits coloniaux (Temple du bois d’Albert Charles (5), décorations de l’ancienne gare du Havre), les collections ethnographiques (Collection Archinard, Le Mescam (6)) associant la curiosité scientifique à la légitimation de la conquête, le projet de 1937, renouvelé en 1949, d’une exposition coloniale internationale au Havre. Les efforts des élites locales pour constituer une identité coloniale ont été intenses entre la Grande Guerre et la Table Rase.

Les lacunes d’une pareille enquête, autant que les résultats, conduisent le chercheur à s’interroger sur la manière dont on fait cette histoire-là. Il s’agit d’aborder maintenant la mémoire du Havre colonial comme objet d’histoire, de se préoccuper d’épistémologie, mais dans un corps à corps avec la matière même de cette de recherche.

 

II- La mémoire du Havre colonial, objet d’histoire

Parlons d’abord de la mémoire comme source ou ressource pour l’historien du Havre colonial et laissons de côté pour l’instant la mémoire comme opposition ou substitution à l’histoire scientifique. De quelle mémoire s’agit-il ? Pas uniquement des souvenirs que des témoins exprimeraient aujourd’hui de ce temps là mais aussi des mémoires de groupe ou d’individus telles qu’elles s’exprimaient dans le passé, des mémoires révolues ou plutôt «ayant été». Comment se souvient-on par exemple en 1960 de l’activité coloniale du Havre de la «Belle Epoque» ou des années Trente ?

Voici un exemple de «mémoire d’époque» à prendre non comme argent comptant ou vérité historique, mais comme document appelant examen critique. En 1964, dans la revue Marchés Tropicaux, ancienne revue Marchés Coloniaux le directeur du port autonome parle des relations du Havre avec l’Afrique depuis le début du XXe siècle (7). Il affirme que le Havre n’a jamais été un port colonial, qu’il fut seulement, à la différence de Marseille ou Bordeaux, un port tropical. Ses homologues des années 1930 parlaient pourtant avec fierté de la «porte impériale» de la France. Une révision de l’identité économique s’opère au Havre au moment de la décolonisation. Comment interpréter cela ?

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Le Havre, l'entrée du port

Parler d’hypocrisie nous priverait de comprendre. La nouvelle identité ainsi proclamée résulte d’un projet stratégique sérieux, que l’on peut facilement expliquer par la volonté d’adresser un message aux partenaires africains en se présentant comme moins colonisateurs que les concurrents dans le passé, dans la tradition ou la vocation. Il y a dans cette démarche à la fois de la mémoire et de l’oubli. L’auteur néglige quelques pages peu glorieuses de l’histoire des Havrais aux colonies, sa mémoire du négoce, qui se veut histoire, est sélective, mais son argumentation sur les spécificités havraises n’est pas vraiment fausse, on y reviendra, et on ne peut la juger vraiment que si l’on combine l’histoire politique et l’histoire économique et entrepreneuriale. La mémoire est en évolution permanente et «inconsciente de ses déformations successives», nous rappelle Pierre Nora (8).

Allant dans le même sens, en 1958, un courtier en cafés, Jean Colchen, s’élevait contre la politique commerciale de la France qu’il accusait de «colonialisme périmé». De quoi s’agissait-il ? De la garantie d’un prix trop élevé accordé aux producteurs de café des TOM qui empêchait le marché libre de se développer. Son anticolonialisme est avant tout un cartiérisme (9), et dans ce cas c’est l’oubli qui est manifeste, car les négociants en café, celui-là compris, n’ont pas toujours protesté, bien au contraire, contre les diverses formes du privilège colonial qui maintenait les marges hautes pour les importateurs. Les identités des communautés sociales, culturelles et professionnelles, mises en conflit ou en contact par la colonisation, ici ou là-bas, ne sont pas éternelles. Elles sont polymorphes et malléables. Les identités sont des agencements de l’imaginaire qui se reconfigurent sous l’effet des conjonctures. C’est dire que pour l’historien les traces de l’imaginaire et la mémoire sont bien des documents à traiter comme sources plutôt qu’à considérer comme vérité pérenne.

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Coopérative indigène de café de Dschang (Cameroun). Les sacs prêts à partir (Caom)

La mémoire comme source est évidemment utile mais elle est avant tout une mémoire d’individus. Une vingtaine d’acteurs du négoce colonial havrais ont nourri cette enquête. Leur contribution, constitutive d’archive orale, permet de mieux comprendre, par exemple, la captation du café et du cacao de Côte d’Ivoire et du Cameroun des Maisons Raoul-Duval, Interocéanique, Hubert, les réseaux d’exploitation des bois coloniaux de la Maison Charles. Ces entretiens ont éclairé les méthodes commerciales qui ont permis aux «maisons» Ancel et Raoul-Duval de capter à elles deux 17% du café et du cacao de Côte d’Ivoire et du Cameroun à la fin des années 1950, de comprendre ce que signifiait «faire l’intérieur», «tuer les sociétés coloniales», faire du «marché de place».

Le témoignage oral est information, validation, il confirme ou infirme d’autres sources. Peut-on dire pour autant qu’il existe une mémoire collective du  négoce portuaire? On peut en douter. Certains dirigeants d’aujourd’hui ne connaissent pas les activités principales de leurs aînés dans l’entreprise. Aucun des anciens négociants interrogés n’avait en mémoire l’Institut colonial du Havre, créé en 1929, véritable syndicat colonial qui mettait en relation d’affaires les acteurs économiques et les chambres de commerce de France et des colonies, et qui comptait plus de 300 adhérents. Quant à la participation de personnalités comme Ernest Siegfried, Georges Raverat, Henri Génestal à l’économie de pillage dans le Congo des sociétés concessionnaires entre 1899 et 1920, elle n’a jamais été visible au regard du citoyen. Dans ce cas, ce n’est pas seulement de l’oubli, ni du refoulé, mais du caché. Hors ce cas extrême, le projet d’exposition coloniale internationale sera connu de plus nombreux havrais grâce à des publications récentes (10), mais dans ce cas il s’agira de mémoire historique, et non de mémoire collective «de première main». La mémoire collective n’est pas un esprit saint qui plane au-dessus de la cité (11) et qui descend quant on le convoque. Ce que l’on désigne ainsi est plutôt un corpus de représentations, un imaginaire qui tend à mythifier les agencements les plus commodes en fonction des rapports de force.


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la Bourse du Havre

Si l’on ne peut mesurer véritablement l’audience des idées coloniales, on peut en revanche en préciser la nature grâce aux traces de la croyance. La presse havraise des années de l’apogée impérial affirme la légitimité de l’exploitation des colonies, la nécessité de la «foi coloniale». Elle répète des concepts d’époque comme le «mécanisme colonial» (12) dont Le Havre serait une pièce irremplaçable. Ces traces publiques et visibles valident les sources manuscrites originales plus secrètes, comme les rapports sur les sociétés coloniales que l’on trouve au Centre des archives d’outre-mer à Aix-en-Provence ou aux archives de la Banque de France à Paris. Ce temps ou malgré une opposition anticoloniale marginale et courageuse, la certitude de «bien faire en colonisant» le partage à l’indifférence de l’opinion, c’est celui où une brochure de l’Institut colonial du Havre, en 1934, présentait en exergue cette devise : «jamais avant nous les populations coloniales n’avaient connu l’indépendance» (13) ! Devons-nous rire de cette formule, en avoir honte pour ses auteurs, ou bien faire de cette croyance un sujet d’histoire ?

Dans ces années-là, certains ont soutenu le travail forcé tel Georges Raverat, président de la Chambre de commerce, d’autres ont été des médiateurs humanistes comme Gilbert Vieillard, administrateur ethnologue. Cet effort de discernement n’est guère à la mode en ce moment et me conduit à aborder un autre aspect de la question. La mode, l’actualité, la «situation» nous sommeraient plutôt de nous transformer en professeur de morale pour prononcer le globalement positif ou l’intégralement négatif de la colonisation. Tous les historiens sérieux refusent aujourd’hui de se laisser piéger dans cette alternative. Le Havre colonial peut être, là aussi, un support à l’exercice de l’esprit critique sur l’histoire en situation.

 

III - Le Havre colonial du XXe siècle,

une histoire en situation au début du XXIe.

Un retour vers une réflexion plus générale est nécessaire avant de revenir sur le terrain de l’histoire locale. Qu’appelle-t-on histoire coloniale ? Peut-on la réduire à une histoire du colonialisme ? En quoi met-elle particulièrement en jeu la question des rapports entre mémoire et histoire ? L’histoire coloniale de la France a constitué longtemps un genre spécifique, marginalisé et plutôt méprisé d’ailleurs, les «écuries de la Sorbonne», chargée d’une mission de justification des conquêtes et d’une ethnologie descriptive. En devenant l’histoire de la France coloniale, elle permettait du même coup une histoire autonome des Etats indépendants, et une véritable histoire du rapport entre Empires et colonies, incluant le pré et le post-colonial (14).

Cette «histoire coloniale critique» fait appel, du moins au stade des synthèses, à tous les champs de l’histoire. Elle est aujourd’hui pluridisciplinaire. On ne peut en effet dresser un bilan de la colonisation à partir du seul type algérien de colonisation, ni à partir de la seule mise en série des crimes coloniaux, ni à partir d’un florilège de discours racistes (15), encore moins à partir de la seule mémoire recueillie des acteurs de la guerre d’Indochine ou de la guerre d’Algérie. Il faut la saisir comme un rapport où le regard sur l’Autre s’inscrit dans une historicité, dans des configurations où jouent des facteurs économiques, sociaux, culturels, idéologiques. Le travail de l’historien s’inscrit lui aussi dans une historicité, car chaque époque a tendance à imposer ses points de vue à l’écriture de l’histoire. Cette historicité, nous l’appellerons «situation». L’historien sent bien l’effort qu’il doit faire pour ne pas se laisser intoxiquer par les sources, par sa propre subjectivité, par la configuration intellectuelle du moment. L’enracinement social ou politique de l’histoire coloniale est particulièrement visible en ce moment.

Docks
les docks au Havre - source

Il nous faut donc dire un mot de la mémoire non plus comme source ou ressource pour l’historien, mais en tant qu’elle peut être utilisée contre l’histoire par les entrepreneurs de mémoire de manière à modeler, formater un devoir de mémoire dans le but de soutenir un projet idéologique. Au début de cette recherche sur le Havre colonial, vers 1996-1997, la «situation» semblait se résumer à un contexte historiographique. Les années 1980-90 avaient connu un recul des manichéismes, une approche plus sereine du fait colonial et des mondes coloniaux, avec un enrichissement considérable et nuancé des époques précoloniales, la naissance d’histoires nationales en Afrique notamment et un regard moins passionné et moins utopique sur les réalités du post colonial (16). «Décoloniser l’histoire» cela signifiait que désormais, les enfants des colonisateurs et des colonisés pouvaient lire ensemble une nouvelle histoire des mondes coloniaux, métropoles comprises, dans un effort commun de scientificité et d’interculturalité. On pourrait citer à cet égard de nombreux colloques. Des tendances s’exprimaient, mais dans un débat fondé sur les sources.

La situation actuelle est tout à fait différente. Une polarisation se produit autour de deux postures mémorielles d’origine opposée, et qui ne sont pas sans effet l’une sur l’autre. L’une cherche à imposer une lecture du passé et une histoire officielle, celle du rôle positif de la colonisation. C’est le contenu de la loi de février 2005 (17). L’autre établit une filiation directe entre la situation des Français issus de l’immigration et le passé colonial de la France qui serait demeurée un État colonial. C’est la démarche des Indigènes de la République. Dans cette guerre des entrepreneurs de mémoire, l’historien n’est reconnu par les uns ou les autres qu’en tant qu’il validerait idéologiquement la thèse défendue. D’un côté on a vu un ministre partisan des nostalgiques parler de «ceux qui se proclament historiens» à propos des universitaires, de l’autre des collectifs demander la radiation d’un universitaire de renom accusé de racisme et de révisionnisme pour avoir proposé des rectifications dans la mesure comparée de la traite occidentale et de la traite orientale. Le recours paradoxal à l’outil judiciaire menace la profession historienne sommée de valider telle ou telle mémoire plutôt que d’exposer le résultat de ses recherches, ou de développer l’esprit critique de ses élèves.

Sommes-nous sortis de notre sujet ? En quoi est-ce là-dedans que l’histoire coloniale du Havre  se trouve «en situation» ? Même à partir d’une situation locale, on vérifiera que l’histoire est dans un rapport de force avec la tentation que l’on peut avoir de l’instrumentaliser. L’apport positif ou négatif de toute expérience humaine ne peut être décrété par la loi, ni imposé au discours de l’historien, mais au contraire résulter d’un examen critique à l’échelle d’un sujet, élève ou citoyen, informé par des historiens professionnels. Parlons d’abord de ces catégories douteuses. Ai-je besoin de délivrer à mes auditeurs un jugement moral si je rappelle les conditions de construction du chemin de fer Congo-Océan et l’existence du travail forcé aboli seulement en 1945 ? La loi a fait son travail en abolissant précisément le travail forcé et le Code de l’Indigénat.

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l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN) à Dakar

A-t-on besoin de dire «c’est bien» ou «c’est mal» si on explique que les sociétés concessionnaires havraises L’Ibenga ou La Kotto, en Oubangui, ont créé, comme leurs quarante homologues en 1900, un impôt sur les indigènes afin de les obliger à cueillir du caoutchouc, lequel sera revendu à prix d’or pour les pneumatiques de Michelin, et si l’on précise que ces sociétés avaient droit de justice et police sur leur territoire ? Doit-on faire deux colonnes pour satisfaire les clientèles ? Le travail de l’administrateur havrais et ethnologue Gilbert Vieillard, qui constitua le plus important fonds d’archives de la culture Peul à l’Ifan de Dakar sous la protection de Théodore Monod (18), est-il l’œuvre d’un affreux colonialiste ? Ce qui nous paraît contradictoire l’était-il forcément à l’échelle du sujet à telle époque ? Par exemple le docteur Loir, futur conservateur du Museum du Havre qui créa un Institut Pasteur en Tunisie en 1902, n’était-il pas en même temps l’ami du général Archinard et un admirateur du conquérant du Soudan, lequel lui confia sa collection ethnographique rassemblée au temps de ses conquêtes ?  À ce sujet, au delà des impasses du manichéisme, il est un problème de conscience citoyenne qui mériterait précisément d’être réactivé, celui de la légitimité même de la conquête coloniale. Mais on remarquera qu’il n’est pas vraiment au coeur de la guerre des mémoires actuelle.


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Jules Siegfried, 1837-1932,
maire du Havre,
fondateur de la Compagnie cotonnière

La moralisation de l’histoire lui ôte son caractère dynamique, sa complexité vivante. La figer c’est la rendre incompréhensible (19). Sur ce point observons, toujours à partir du Havre, que ce qui est intéressant, c’est d’expliquer le changement, les continuités et les ruptures. Un bel exemple nous est donné par l’histoire d’une entreprise de négoce du coton, la maison Siegfried (1862), devenue Compagnie cotonnière (en 1893). Elle participe à l’exploitation concessionnaire, l’économie de pillage en Afrique noire avant 1914 ; dans les années 20 et 30, elle bénéficie du système baptisé «le coton du commandant» (l’administration procure la main d’oeuvre aux sociétés privées), après 1947, sous l’impulsion d’Edouard Senn, elle met en place un système de commercialisation qui assure un prix minima au paysan africain et construit le système CFDT (Compagnie française des textiles), qui, avec les indépendances, permettra la création des sociétés d’économie mixte dans chaque nouvel Etat (Compagnie ivoirienne des textiles, Compagnie malienne des textiles etc).

Aujourd’hui cet édifice n’est pas assez concurrentiel aux yeux du FMI qui contraint chaque Etat à privatiser ces entreprises, et le pôle Coton et développement n’a eu pour soutien publicitaire à son action ces dernières années que le Monde diplomatique ! Si un paysan malien est chassé de ses terres par la misère et se transforme en immigré clandestin est-ce par l’action d’une France qui serait demeurée coloniale ou par l’effet d’économies dominées et d’échange inégal entre les pôles de puissance du capitalisme mondial et ce que plus personne n’ose appeler Tiers-Monde ? Autre exemple montrant que l’intérêt de l’histoire est de saisir les mutations. En 1908, Charles-Auguste Marande crée l’Ecole coloniale du Havre, cas unique alors de formation de techniciens pour l’égrenage du coton aux colonies. Elle est devenue plus tard l’Ecole technique d’outre-mer, puis l’Institut supérieur des techniques d’outre-mer (20). Jusqu’à 1960, cette école a fourni 6 à 700 cadres employés par des sociétés coloniales ou par l’administration pour la mise en valeur, puis pour la coopération et le développement (21). Est-ce bien ou mal ? À chacun de juger, mais est-ce vraiment le problème ?

Dernière question concernant cette histoire «en situation» : existe-t-il un rapport entre le passé colonial du Havre et l’image de la ville aujourd’hui ? L’histoire du Havre colonial bouscule deux représentations à l’oeuvre dans cette ville, celle d’une culture urbaine libérale et intemporelle, celle d’une ville comme machine à intégrer les apports humains venus de l’étranger ou des colonies. La mythologie de la ville ouverte et accueillante parce que libérale avant tout mérite quelques corrections. André Siegfried a beaucoup contribué à flatter le libéralisme havrais «Le Havre est libéral, d’un libéralisme foncier qui lui interdit l’étroit fanatisme des doctrinaires....»(22).

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"...entrepôt Havro-colonial d'importation..."


Bien au contraire, l’identité coloniale revendiquée puis oubliée dont il était question précédemment a eu entre les deux guerres pour corollaire une véritable crispation de l’imaginaire économique des élites autour de deux doctrines associées : d’une part un protectionnisme ciblé mais bien réel pour protéger le marché colonial privilégié, d’autre part un refus catégorique de voir au moins jusqu’aux années 1950 l’industrie se développer dans les territoires d’outre-mer afin de protéger l’industrie métropolitaine et les débouchés coloniaux. Cette doctrine autarciste devint ici dominante durant plus d’une génération. Or tous les milieux d’affaires capitalistes et colonialistes ne pensaient pas ainsi, notamment les Lyonnais, très puissants en Indochine. Et l’on a vu ainsi en 1934 la Chambre de commerce de Haïphong engager avec celle du Havre une violente polémique où cette dernière était accusée, non sans raison, de défendre le vieux pacte colonial.

Le cliché de la ville ouverte accueillante, cosmopolite, «mosaïque», «gigantesque bourse du travail de la classe ouvrière étrangère» (23) ne résiste pas à l’examen des faits historiques (24). La proportion des étrangers et de coloniaux a toujours été inférieure, au Havre, à la moyenne nationale alors même qu’il s’agit d’un port. Le seul moment d’immigration massive de travail est celui de la Grande guerre où les travailleurs coloniaux Chinois et Maghrébins suppléent au manque de main d’oeuvre dans l’industrie et la défense nationale. Cette présence est jugée indésirable avant le retour de la paix et les chasses à l’homme dans le quartier du Rond-Point en 1917 et 1922 font aussi partie de l’histoire du Havre.

Autre effet émergent de cette recherche, l’examen comparé de l’économie coloniale havraise et de la démographie migratoire montre que l’immigration d’hier et encore moins celle d’aujourd’hui, ne sont le résultat spécifique du Havre colonial, mais plus généralement celui des rapports entre France coloniale et Empire, puis entre pays riches et Tiers-Monde. Les Sénégalais et les Mauritaniens sont relativement nombreux au Havre aujourd’hui, mais leur pays d’origine n’a pas été commercialement très lié au Havre pendant la période coloniale. L’immigration ivoirienne et malgache a toujours été très faible, alors que la Côte d’Ivoire et Madagascar ont été essentiels comme réservoirs coloniaux de marchandises (25). Quant à la réussite de l’intégration, il faut être prudent car l’histoire des rejets et des solidarités doit être poursuivie. Mais on peut déjà dire que la société havraise n’a jamais été aussi merveilleusement libérale ni aussi vertueusement internationaliste qu’on a pu le penser.

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source

 

Conclusion

Allons-nous conclure à l’existence d’un colonialisme havrais ? Le travail sémantique sur les termes colon, colonie, colonisation, colonialisme, impérialisme, continue encore aujourd’hui à chaque colloque d’historiens. Une des plus grandes difficultés, et l’on vient de voir l’importance symbolique des mots, est de faire la part de la dénotation et de la connotation, du descriptif et du péjoratif dans l’usage de ce terme. Si l’on considère le colonialisme comme un système de domination et d’exploitation des territoires dominés par les métropoles, le Havre industriel et négociant y prit sa place, avec une certaine fierté il faut le dire, durant une bonne partie du XXe siècle.

Une nuance cependant : Le Havre fut davantage colonial par ses pratiques et son identité que colonisateur au sens où ses élites économiques participèrent davantage à la captation des richesses par le négoce qu’à leur mise en valeur, et dans le sens où les Havrais s’exportèrent peu, comme individus dans l’Empire à la différence des Marseillais, des Bordelais ou des Corses. Le colonialisme, comme idéologie dans la cité, fut à la fois répandu, contesté, et ignoré, ce qui n’est pas original dans la France coloniale de ce temps. Se poser la question du colonialisme, comme le fait ce cycle de conférences présente au moins le mérite de porter un regard critique et mieux informé sur l’intensité du fait colonial dans le passé et de s’interroger sur les limites de sa valeur explicative du temps présent.

Claude Malon
Conférence pour Le Havre science et culture-Université populaire,
le 2 février 2006 à l’Université du Havre


(1) Claude Malon, Le Havre colonial de 1880 à 1960, thèse de doctorat d’histoire, dir. Dominique Barjot, Université Paris-IV- Sorbonne, 2001,  5 vol, 1450 p. Publiée en avril 2006 dans la Bibliothèque des thèses du Pôle Universitaire Normand. Pour un résumé cf. Dominique Barjot, Entreprises et Histoire, 2003, n°32, p. 163 à 172.
(2) Claude Malon, “Les entreprises coloniales au Havre de 1880 à 1960”, Colloque Créateurs et créations d’entreprises de la Révolution industrielle à nos jours, dir. Jacques Marseille, ADHE, Sorbonne, avril 2000.
(3) La maison Charles, bois coloniaux, déclare un chiffre d’affaires de 59 millions en 1939 et 700 millions en 1946 (soit 112 millions valeur 1938. Source : Banque de France et dommages de guerre)
(4) Sur ce sujet, voir notamment Raoul Girardet : L’idée coloniale en France et Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?
(5) Albert Charles avait fait réaliser une copie de la Maison Carrée de Nîmes, entièrement en bois coloniaux de multiples essences. Elle fut exposée sur le port du Havre puis à la foire de Lyon en 1951.
(6) Conservées aujourd’hui dans les réserves du Museum d’histoire naturelle du Havre.
(7) Henri Deschênes, ”Le Havre et l’Afrique” in Marchés tropicaux et méditerranéens n° 968 du 30 mai 1964. pp.1419-1448.
(8) Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Quarto Gallimard vol. 1, 1997 p. 24
(9) Cartiérisme ou complexe hollandais, point de vue considérant les TOM comme un boulet économique pour la France et rendu célèbre par des phrases de Raymond Cartier, journaliste, telles que «N’eût-il pas mieux valu construire à Nevers le super-hôpital de Lomé ?». Dans son livre intitulé De l’utilité des empires, Bouda Etemad parvient à cette conclusion : cette question met en évidence un processus encore peu étudié par les historiens : plus les écarts de développement entre métropoles et colonies s’élargissent, moins les secondes s’avèrent «utiles» pour les premières. Voir aussi J. Marseille sur le bilan impérial.
(10) Sylvie Barot, dans Migrants dans une ville portuaire : Le Havre (dir. Eric Saunier, John Barzman,) p. 196, reproduit le texte présenté par Albert Charles le 7 mars 1949 au Conseil municipal à ce sujet .
(11) Aux travaux connus de Paul Ricœur, Jacques le Goff, Maurice Halbwachs sur la mémoire collective et l’histoire on ajoutera  une publication récente : Mémoires et histoires, des identités personnelles aux politiques de reconnaissance, dir. Johann Michel, Presses universitaires de Rennes, 2005, 285 p.
(12) C’est le cas dans la revue Le Port du Havre en 1930, Bibliothèque municipale du Havre.
(13) À l’occasion de la Semaine coloniale 1934 (28 mai-3 juin), L’Institut Colonial du Havre vous demande de penser à nos colonies, Institut Colonial du Havre, Palais de la Bourse, imp. Le Petit Havre, 14 p.
(14) Cf. Sophie Dulucq et Colette Zytnicki, Décoloniser l’histoire ? De «l’histoire coloniale» aux histoires nationales en Amérique latine et en Afrique, Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer (SFHOM), Paris 2003.
(15) Voir à ce sujet la critique du livre d’Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer, par Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier dans la revue Esprit, sur le site de la Société française d’histoire d’outre-mer et sur ce blog ici-même.
(16) Cf. Daniel Rivet, «De l’histoire coloniale à l’histoire des Etats indépendants», dans L’histoire et le métier d’historien en France, 1945-1995, dir. François Bédarida, éd. MSH, Paris 1995.
(17) Même si l’article qui fait problème est abrogé prochainement par une procédure juridique, cela n’enlèvera rien à l’existence d’un rapport de forces sur une question de fond.
(18) Claude Malon, “Gilbert Vieillard, administrateur et ethnologue en Afrique occidentale (1926-1939)”, Cahiers de sociologie économique et Culturelle, Ethnopsychologie, n° 33, juin 2000, pp. 107-132.
(19) «A force de juger on finit, presque fatalement par perdre le goût d’expliquer» a écrit Marc Bloch.
(20) Il s’agit bien de l’ISTOM situé aujourd’hui à Cergy-Pontoise.
(21) On pourrait observer le même type d’évolution dans le passage de l’Institut havrais de psychologie des peuples à l’Institut de sociologie économique et culturelle. Cf. Claude Malon, "Le Havre et l’outremer, sociabilité et recherche", Études Normandes n°2, 1997, p. 75-96.
(22) André Siegfried, préface à Théodore Nègre : Étude de géographie urbaine, Le Havre, imprimerie M. Etaix, 1947, p. 9.
(23) Expressions utilisées sur la quatrième de couverture d’un ouvrage commandé à des journalistes par la municipalité du Havre à l’occasion des journées «Mémoires des migrations dans les villes portuaires», en novembre 2005, intitulé Le Havre du monde, Editions des Equateurs, 156 p.
(24) Cf. Migrants dans une ville portuaire : Le Havre, XVIe-XXIe siècle, dir. Eric Saunier, John Barzman, Publications des Universités de Rouen et du Havre, novembre 2005, 240 p.
(25) Cf. Claude Malon, « Travailleurs étrangers et coloniaux au Havre, 1880-1962 », dans Migrants dans une ville portuaire : Le Havre, dir. J. Barzman et Eric Saunier, 2005, p. 43-58.


(JPEG)


















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jeudi 30 novembre 2006

Hommage à un résistant bordelais : Mohamed Taleb (Daniel Lefeuvre)

Diapositive1
une plaque de prisonnier au Frontsalag (en haut à gauche), Buchenwald (en bas)



Hommage à un résistant bordelais :

Mohamed Taleb

Daniel LEFEUVRE

 

En consultant des archives relatives à l’Algérie, au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, j’ai été attiré par une information concernant un Bordelais, M. Mohamed Taleb, dont une note émanant du ministre de l’Intérieur du 15 octobre 1945 (conservée au Caom) souligne en ces termes les mérites :

Ex maréchal des logis au 2e Spahis algérien, Mohamed Taleb qui habitait Bordeaux : "au cours des années 1941 et 1942, durant l’occupation, a créé dans cette ville une officine secrète grâce à laquelle les évadés nord-africains et français des fronstalags et du Sud-Ouest de la France purent trouver asile, nourriture et tous moyens de passer de zone occupée en zone libre. Ce ne fut qu’après avoir réussi à contribuer à la libération de plusieurs centaines de prisonniers que Taleb fut arrêté par la Gestapo allemande.

Torturé, menacé de mort dans le but de le faire parler et de dénoncer ceux qui l’avaient aidé dans la dangereuse mission qu’il s’était donnée, Taleb eut le courage et l’énergie de ne trahir aucun de ceux [qui] de près ou de loin secondaient son action.

Déporté en Allemagne en juin 1943, il séjourna [sic!] aux camps de Buchenwald et de Dora dont il vient de rentrer. Son état physique indique les souffrances cruelles qu’il eut à endurer. De plus, de son commerce à Bordeaux, de ses économies, il ne reste rien. Taleb est entièrement ruiné et démuni de tout. "

Le ministre de l’Intérieur invitait en conséquence, le Gouverneur général de l’Algérie à contribuer à la souscription ouverte par les Amitiés africaines pour venir en aide à ce héros.

Je ne sais rien de plus sur M. Mohamed Taleb. Mais, j’ai adressé un courrier dans ce sens à M. Juppé, redevenu, depuis, Maire de Bordeaux, afin de lui proposer de poursuivre l’enquête pour que la ville, en toute connaissance de cause, honore ce résistant exemplaire.

Daniel Lefeuvre, professeur
à l'université Paris VIII/Saint-Denis



quartier général de la Gestapo au Bouscat (Bordeaux)


convois de déportation en gare Saint-Jean
sous la surveillance de la police allemande


- source des deux photos ci-dessus : le journal Sud-Ouest

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musée national de la Résistance à Bordeaux


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jeudi 16 novembre 2006

Bordeaux colonial de 1850 à 1940 (Christelle Lozère)

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Exposition maritime de Bordeaux, le palais des Colonies



Bordeaux colonial de 1850 à 1940

Christelle LOZÈRE

Doctorante en Histoire de l'Art à Bordeaux III


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Les premières expositions internationales à Bordeaux, 1850, 1854, 1859, 1865
Bordeaux, dont la tradition commerçante de son port avec l’étranger était déjà bien établie, fut en 1850 la première ville de France à prendre l’initiative d’inclure une section coloniale et étrangère dans une exposition officielle. Organisée par la Société Philomathique de Bordeaux, celle-ci ouvrit officiellement le 6 juillet 1850, au premier étage de l’aile droite de l’ancien Palais de Justice (alors sis au 30, allées de Tourny). Artistes et industriels répondirent en grand nombre à la manifestation et les Bordelais purent admirer un  véritable «bazar universel» d’objets d’art et industriels venus de toute la France, mais aussi d’Algérie et des colonies – ces dernières n’étant néanmoins pas autorisées, en raison des réticences locales, à participer aux concours et à recevoir de récompenses. Très vite, ce type de manifestations constitua un lieu privilégié de diffusion des principes coloniaux : Londres organisa sa première grande exposition universelle l’année suivante, Paris en 1855.


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Exposition maritime de Bordeaux


Situées dorénavant sur la place des Quinconces, les expositions bordelaises de la Société Philomathique, qui suivirent, en 1854, 1859 et 1865 témoignèrent de cet engouement pour les colonies et les sections coloniales s’amplifièrent. En 1854, l’Algérie et la Guadeloupe furent à l’honneur et récompensés. En 1859, la section coloniale grandit en importance et accueillit en nombre des produits de Guadeloupe, de Martinique, de la Réunion, d’Algérie… mais aussi des Landes, région alors considérée comme une «colonie en voie de défrichement».
En 1865, les organisateurs affirmèrent solennellement l’internationalité de la onzième exposition philomathique qui intégra également l’Espagne et le Portugal. Les Quinconces fut en fête pendant trois mois durant lesquels l’exposition, qui s’étendait sur 12 000 m², accueillit pas moins de 300 000 visiteurs. Parmi les nombreux stands de l’industrie française, 51 exposants représentaient les Antilles, quatre l’île de la Réunion, deux la Guyane et 34 l’Algérie. Une exhibition spéciale fut présentée dans la nef latérale sud du Palais d’Exposition, dont l’une des sections fut consacrée aux  Antiquités celtiques et gallo-romaines, notamment issues de la région d’Agen, mais curieusement mises en parallèle avec des instruments de la Nouvelle-Calédonie d’époque récente. Ce type de comparaison, s’inspirant directement du darwinisme, rappelle le rôle alors prépondérant de la science dans l’affirmation d’une hiérarchie des races, préfigurant et légitimant la cristallisation d’un racisme populaire. On retrouvera six ans plus tard de tels rapprochements au Musée Préhistorique du Jardin public qui associa des objets de la préhistoire à des outils contemporains des “sauvages actuels”.


Les grandes Expositions Universelles et Coloniales de Bordeaux 1882, 1895 et 1907
Le rendez-vous bordelais de 1882 propagea à son tour les valeurs coloniales, renforcées par les récentes conquêtes des de la IIIe République en Indochine et en Afrique (Afrique noire, Madagascar, Maghreb). La douzième exposition de la Société Philomathique fut déclarée «universelle» pour les vins et «internationale» pour l’agriculture, les beaux-arts et l’industrie. Dans le bâtiment des spiritueux, se côtoyaient des produits d’outre-mer, de Chypre, d’Australie, de Nouvelles Galles du sud, du Chili ou de Ténériffe.

Furent aussi présentées à cette occasion d’étonnantes collections privées d’objets d’art exotiques, revenues des quatre coins du monde dans les bagages de navires de commerce, de missionnaires, de médecins, mais aussi à la demande d’amateurs, bien souvent préhistoriens, dès le début du XIXe siècles : porcelaines du Japon et de Chine, armes turques et indiennes, antiquités égyptiennes et mexicaines... De nombreuses maisons bordelaises, profitant de la position de la ville comme tÍte de ligne du commerce avec les Iles et les Colonies, s’étaient en effet implantées dans les colonies, telles les Maurel et Prom au Sénégal, Buhan et Teisseire à Gorée, Delmas et Cie en Afrique Noire, ou Denis en Indochine…


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Exposition de la Société Philomatique, 1895

Mais l’année 1895 marquera véritablement le triomphe de la politique coloniale bordelaise. En effet, la grande Exposition universelle de Paris, en 1889, vint marquer un tournant. Très impressionnées par la section coloniale, les grandes villes de province souhaitèrent dès lors se mesurer à la capitale, Lyon en premier en 1894, suivi de Bordeaux l’année suivante, et Rouen en 1896.
Toujours organisée sur la place des Quinconces par la Société Philomathique, la manifestation bordelaise de 1895 s’étendit sur 10 ha, dont 3 300 m² couverts, et accueillit 10 054 exposants, dont 302 venaient des colonies. Pour l’occasion, le célèbre architecte de l’exposition universelle parisienne, Joseph Albert Tournaire, fut choisi pour la construction des palais et des pavillons. Parmi les nombreuses constructions (Pavillon du Gouvernement, Palais de la Presse…), figuraient un Palais Colonial, un Pavillon de l’Algérie, ainsi que deux villages exotiques. 
Le Palais colonial, situé près de la porte Nord, fut édifié en partie aux frais de la Chambre de Commerce de Bordeaux. A l’intérieur de ce vaste édifice de 624 m² répartis sur deux étages, toutes les colonies étaient représentées : Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin, Antilles, Tahiti, Réunion et les contrées africaines.

Comme l’Exposition de la Société Philomathique de 1895 remporta un vif succès, marquant l’apogée de la politique culturelle coloniale bordelaise en cette fin de siècle. La ville renforça son image de grand port colonial et, en 1907, fut choisie par la Ligue maritime française de Paris pour accueillir une nouvelle grande Exposition Maritime et Internationale. L’ouverture officielle eut lieu le 27 avril sur les Quinconces. Comme en 1895, le Palais Colonial en constitua l’un des principaux monuments : d’une superficie de 2500 m², il fut construit par l’architecte adjoint de la ville Léo Drouyn (sous les ordres de Tournaire) dans un style arabe, d’inspiration soudanaise, et se développait en arc de cercle.

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Bordeaux, Exposition maritime, palais des Colonies (carte postale ancienne)


Les villages ethnographiques, 1895, 1904 et 1907
Comme dans toutes les expositions coloniales depuis celle de Paris en 1889, les villages exotiques constituèrent les principales attractions des manifestations bordelaises. Le phénomène des «zoos humains» sillonna la France et dura jusque dans les années 1930 . Bordeaux organisa par le biais de Ferdinand Gravier (qui déjà avait fourni des objets africains au Musée Préhistorique de Bordeaux, dès 1886) un village nègre et annamite en 1895, et un village nègre, en 1907, à l’occasion de son Exposition Maritime.
«Rien de si drôle, s’extasiait-on dans la Petite Gironde, en 1895, que le mélange de ces Congolais, indolents et superbes et de ces Indochinois, chétifs, remuants, fuyants, et tous, avec leur imberbe visage ridé, semblables à de vieilles femmes».

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

En 1904, un village tunisien fut improvisé dans les arènes de la Bennatte par un entrepreneur privé. Cette même année, un ordre municipal fut instauré pour empêcher les spectacles de «faux nègres». Des forains s’étaient en effet grimés en «noirs» afin d’attirer la foule lors de la foire des Quinconces, présentant des spectacles comme «les nègres, mangeurs de mous» ou «des nègres, mangeurs de verres».
Mais ces exhibitions ne furent pas du goût de tous les Bordelais. Dès 1895, un des organisateurs de l’exposition bordelaise, publia, de manière anonyme, dans le catalogue d’exposition, un article dénonçant ces pratiques avilissantes.

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


Les musées coloniaux à Bordeaux
Il fut créé à Bordeaux entre 1871 et 1907, cinq musées à caractère colonial. En 1871, une salle des colonies fut ouverte dans le Musée Préhistorique de Bordeaux où des objets préhistoriques étaient comparés à des objets des «sauvages actuels» (objets de la Nouvelle-Calédonie, de l’Océanie ou de Madagascar, par exemple).

En 1877, fut ouvert un Musée de matières premières et de produits fabriqués dans l’École supérieure de Commerce de Bordeaux, rue Saint-Sernin où des objets d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud étaient exposés. Malgré de nombreuses tentatives auprès des Ministères, le Musée ne fut jamais reconnu officiellement et disparaîtra en 1903 au profit du Musée Colonial de Bordeaux, crée en 1901, au Jardin Public. 

À partir de 1894, les premières collections du Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales furent constituées au sein de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. Ce ne fut qu’en 1900, qu’on parla officiellement de Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. L’année 1900 fut en effet particulièrement heureuse pour l’agrandissement des collections accumulées depuis 1894. L’Exposition Universelle Parisienne permit en effet au musée une collecte d’objets, lui donnant des «dimensions» nationales.

En 1901, fut inauguré, sous l’impulsion marseillaise, le Musée Colonial de Bordeaux au Jardin Public. Situé sur les terrasses du Jardin Public de Bordeaux, dans l’immeuble de l’ancienne École de Sculpture, l’établissement exposait les productions des colonies, illustrées par des échantillons, des cartes murales, des photographies, des gravures, et présentait des produits régionaux destinés à l’exportation. Suite à des problèmes financiers, le Musée changea de direction dès 1904 et le Dr Lucien Beille fut nommé à sa tête jusqu‘à sa fermeture dans les années 1936. En complément du musée, s’ajoutaient une bibliothèque et un laboratoire d’expérimentation rattaché aux serres coloniales, tandis qu’un Office de Renseignement (Institut Colonial) était logé place de la Bourse, au sein de la Chambre de Commerce.

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terrasses du Jardin Public de Bordeaux


En 1913, l’Institut Colonial inaugura une Exposition temporaire de l’Afrique Équatoriale Française dans un pavillon du Jardin Public. Elle fut inaugurée le 29 juin par le gouverneur général de l’AEF, M. Merlin. Deux des quatre salles étaient consacrées aux œuvres de l’Institut, la troisième aux produits importés des colonies et la dernière aux produits fabriqués dans la métropole, vendus dans les colonies et plus spécialement sur le continent africain.

Enfin fut créé en 1907, le premier Musée colonial normal de France à la Sauve-Majeure (près de Bordeaux) qui avait pour but de favoriser la propagation de l’idée coloniale en France en encourageant les jeunes instituteurs à puiser dès la petite enfance, le goût des vocations coloniales. Dans le but de compléter cet enseignement colonial, des conférences sur le monde colonial furent données aux élèves par le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux.
Cette association créée par Godefroy Ratton en 1904, joua un rôle déterminant dans la diffusion de l’enseignement colonial bordelais jusque dans les années 1940. Malheureusement, le Musée colonial normal fut détruit en 1910 dans l’incendie de l’École. Une résolution du Conseil Général de la Gironde projeta sa reconstitution à Saint-André-de-Cubzac dans les nouveaux locaux de l’École Normale, mais le projet n’aboutit pas.

 

L’enseignement colonial à Bordeaux
Dès 1890, les Universités bordelaises prirent conscience de la richesse que pourrait lui apporter l’enseignement colonial. Émile Lappara, dans un rapport sur les travaux des Amis de l‘Université de Bordeaux écrivit en février 1900 :
«Qui oserait prétendre que nous ne sommes pas dans un milieu excellent pour développer les vocations colonisatrices. L’Université de Bordeaux est donc désignée par des penchants héréditaires de la population qui vit d’autour d’elle pour former des colonisateurs».

Alors que la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux avait déjà créé un diplôme de médecine coloniale et un cours de pathologie exotique, le 23 janvier 1902, la Commission de l’Institut Colonial se réunit pour discuter de l’organisation d’un enseignement colonial qui s’ajouterait aux cours déjà en place. Il fut décidé la création d’un diplôme d’études coloniales correspondant à celui de la Faculté de Médecine et à partir de 1902, l’ouverture d’un cours d’Agriculture coloniale (professé par le Dr Lucien Beille, agrégé à la Faculté de Médecine), d’un cours sur les produits coloniaux (professé par M. Hugot, Dr en Sciences Physiques), d’un cours d’Hygiène Coloniale (par le Professeur Le Dantec) et d’un cours d’Histoire de la Colonisation et de Géographie Coloniale donné par le Professeur Henri Lorin.

À la suite de longs pourparlers au cours desquels l’Institut Colonial de Bordeaux trouva l’appui le plus empressé de la part de l’Université, un arrêté du Ministre de l’Instruction Publique intervint le 28 octobre 1926 autorisant la Faculté de Lettres de l’Université de Bordeaux à délivrer un certificat d’études supérieures portant le titre de certificat d’études coloniales. En 1927, l’Institut Colonial fut rattaché officiellement à l’Université de Lettres.

Voici quelques cours dispensés par la Faculté de Lettres donnant droit au certificat d’études coloniales :
      - Histoire de la Colonisation. 15 leçons.
      - Idées et croyances des sociétés primitives. 4 leçons.
      - Hygiène coloniale. 5 leçons
      - Histoire de l’Art arabe. 6 leçons.
      - Pays Arabes et Notions Ethnographiques et Littéraires.
      - Établissements de l’Océanie : races, mœurs, coutumes, économie politique.   
        4 leçons. 

Outre les musées et l‘enseignement, de nombreuses Institutions de propagande (Office du Maroc, Office général des Antilles et de la Guyane française, la Ligue coloniale maritime de Bordeaux, l’Institut de la France d’Outre-mer, le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux etc.) et des Sociétés Intellectuelles furent créées dans le but de promouvoir et diffuser l’idée coloniale à Bordeaux.

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Ligue maritime et coloniale française

 

Les Foires coloniales de Bordeaux 1916 à 1940.
La concurrence étrangère, allemande en particulier, et les bouleversements, notamment économiques, causés par le premier conflit mondial, obligèrent progressivement les autorités locales à modifier leurs objectifs. Il ne suffisait plus de montrer les colonies et de vanter leurs produits, il fallait désormais les vendre et ouvrir de nouveaux marchés. À partir de 1916, Bordeaux organisa ses premières Foires modernes. Installées sur la place des Quinconces, elles accueillirent de nouveau les produits en provenance des colonies. Si quelques particuliers, venus des quatre coins du monde, exposaient de l’artisanat et des objets d’art locaux, les principales productions étaient représentées dans des stands spécialement aménagés par les Offices et les grandes firmes coloniales. Une abondante documentation était mise à la disposition du public, ce qui ne suffit pourtant pas à masquer le racisme ambiant inhérent à ce type de manifestation : “L’Exposition sera donc non seulement universelle, mais quelque peu rastaquouéresque. Ce n’était certainement pas là le but que se proposaient les organisateurs”, put ironiser Mirador, chroniqueur au journal marseillais Le Midi colonial.

huilerie_franco_coloniale_Bordeaux
Huilerie franco-coloniale
de Bordeaux


À partir de 1923 : Bordeaux, “Première foire coloniale de France”
En concurrence avec la ville de Marseille qui projettait après son Exposition de 1922, la création d’une foire coloniale, Bordeaux devança son adversaire en  se proclamant première foire coloniale de France. De simples stands, les colonies bénéficièrent à partir de 1923 de pavillons démontables “plus dignes”: une pagode pour l’Indochine, un palais arabe pour l’Algérie et la Tunisie, un souk pour le Maroc et un bungalow pour l’AOF. Les Palais coloniaux, expressives allégories des bienfaits répandus par la France sur tous les continents, s’installèrent au milieu de jardins luxuriants et d’attractions en tout genre, assurant un dépaysement total, les panoramas et dioramas vendaient à l’envi de l’illusion, du rêve colonial.

Jusqu’aux années 1940, les plans de l’exposition furent dressés par l’architecte Raoul Perrier, qui composa une harmonie décorative fortement colorée, jouant des contrastes entre la blancheur des pavillons du Maroc ou de la Tunisie et les briques, marrons ou terres ocre d’Afrique. En 1935, l’Allée des Colonies exprima à la perfection l’ambition de toute une nation : véritable allée triomphale, elle proclamait l’avènement d’un empire qui se voulait moderne, qui se pensait invincible. En 1940, la Foire coloniale fut installée, pour la forme, mais n’ouvrit jamais au public car Bordeaux dut faire face à d’autres préoccupations...


Conclusion
Durant toutes ces décennies, par ses expositions internationales régulières, ses musées, son enseignement, son commerce avec l’outre-mer, ses industries, l’action de sa Chambre de Commerce, son Institut Colonial, etc., Bordeaux se placera comme une grande ville coloniale, peut-être même “la grande ville coloniale de France” (hormis Paris). Elle servit de modèle à beaucoup d’autres villes de provinces : Rochefort, fit appel aux bordelais, pour son exposition de 1883 ; tout comme Nice, pour son Exposition de 1884 ou encore la délégation rouennaise, déclara, après une visite à l’Exposition bordelaise de 1895, que Bordeaux avait dépassé le niveau des précédentes expositions de France.
 
L’élan colonial ne se sera pas arrêté à une simple propagande : ce fut avant tout une histoire d’hommes souvent passionnés par l’histoire en marche et qui mirent en scène leurs convictions à travers d’ambitieuses démonstrations. Au-delà de motivations strictement mercantiles, et sans sous-estimer le climat évidemment raciste qui dominait à l’époque, il semble qu’un véritable goût de l’exotisme, de la différence, de l’Autre ait aussi inspiré la plupart de ces initiatives – et ce, non dans un unique but d’assimilation mais, sans doute aussi, avec un réel désir d’échange et de partage.

Christelle Lozère
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docks_Bordeaux
docks de Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale,
The American Megro in the World War, par Emmet J. Scott (1919) -
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- Répertoire des historien(ne)s du temps colonial

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vendredi 25 août 2006

L'Exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial (Charles-Robert Ageron)

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L'Exposition coloniale de 1931

Mythe républicain ou mythe impérial ?

Charles-Robert AGERON

 

Voici plus de vingt ans que l'Homme blanc a déposé partout dans le monde le «fardeau colonial» dont parlait Kipling ; partout il reste pourtant fustigé, parfois condamné pour crime contre l'humanité. Dès lors il devient difficile d'imaginer ce temps, proche encore, où triomphait avec bonne conscience l'impérialisme colonial. Qui veut célébrer la République se garde de rappeler qu'elle s'est enorgueillie, quasi unanimement, de son œuvre coloniale.

Et pourtant quel écolier de jadis ne se souvient d'avoir appris dans les manuels de l'école laïque que «l'honneur de la IIIe République est d'avoir constitué à la France un empire qui fait d'elle la seconde puissance coloniale du monde». «La colonisation, couronnement et chef-d'œuvre de la République», sur ce thème la franc-maçonnerie se sentait d'accord avec l'Académie française et les convents radicaux avec les assemblées des missionnaires. Tout écrivain, tout historien du monde contemporain, ou presque, se croyait tenu dans l'entre-deux-guerres de célébrer «l'œuvre civilisatrice de la IIIe République». Sait-on que Daniel Halévy, historien pourtant non conformiste et modérément républicain, après avoir écrit La République des ducs et La République des notables entreprit la rédaction d'un troisième ouvrage ? Il se fût intitulé La République des colonisateurs. Mais, après la défaite de 1940, le coeur lui manqua et le triptyque fut interrompu.

De quand date cette unanimité troublante ? De la Grande Guerre durant laquelle «les colonies ont bien mérité de la patrie», disait-on dans les années 1920. La guerre aurait révélé aux Français l'immensité, les richesses et l'avenir illimité de la «Plus Grande France». Aujourd'hui l'idée s'est accréditée, semble-t-il, que ExpoColo1Detl'apothéose de l'Empire colonial et l'apogée de l'idée coloniale en France se situeraient, tous deux, dans les années 1930 et 1931. Les fêtes du Centenaire de l'Algérie et celles de l'Exposition coloniale de Paris auraient clairement manifesté alors le triomphe de l'Empire colonial français. Elles mériteraient d'en rester le symbole.
L'Exposition coloniale, ainsi devenuel'une des dates et l'un des lieux de mémoire de la IIIe République, ce fait interpelle l'historien. Fut-elle décidée et construite pour célébrer le grand œuvre de la République colonisatrice? Servit-elle la gloire de la République auprès des Français ? Après sa clôture, la grande fête de Vincennes ne laissa-t-elle comme le bois lui-même qu'un tourbillon de feuilles mortes ? Ou bien ce spectacle provisoire devint-il musée imaginaire, référence obligatoire pour des générations brusquement confrontées au ressac anticolonial de l'histoire ? Oui ou non, l'Exposition de Vincennes fut-elle ce lieu où s'enracina pour l'avenir la mémoire de la République coloniale ?

 

La tradition de L'Exposition coloniale

Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler qu'avait 1931 courait déjà en France une longue tradition de l'exposition coloniale : On ne remonterait pas jusqu'au second Empire, malgré la présence attestée d'une section coloniale à l'Exposition de 1855, si les Parisiens ne connaissaient l'observatoire météorologique du parc Montsouris. Or cette curieuse construction fut édifiée à l'image fidèle du palais tunisien du Bardo où fut signé le traité de 1881. Lors de l'Exposition internationale de 1867, elle constituait le pavillon de la Tunisie, alors État indépendant.

C'est donc rétrospectivement qu'elle a pris valeur de premier monument «colonial» laissé à Paris par une exposition. En revanche, il n'est rien resté de l'Exposition permanente des colonies installée au Champ-de-Mars en 1867. Onze ans après, à l'exposition de 1878, on édifia au moins un vrai bâtiment colonial, fort miniaturisé semble-t-il, puisque le critique Henri Houssaye commentait : «Toute l'Algérie en 50 m2» pour présenter cette pâle reproduction de la mosquée Sidi bou Médine de Tlemcen, à laquelle on avait accolé un bazar tunisien et une boutique marocaine.


Amsterdam, 1883

 En fait, c'est en 1889 que, pour la première fois, les colonies eurent droit à une organisation étendue au sein de l'Exposition internationale universelle. Autour d'un pavillon central se groupaient sur l'esplanade des Invalides diverses constructions de taille normale abritant essentiellement des collections d'objets coloniaux, mais aussi des réductions de cités africaines et asiatiques. De l'avis des contemporains avertis, elle fut pourtant un échec pour la propagande coloniale.

Certes, les visiteurs purent marchander dans des souks algériens et tunisiens et se divertirent au spectacle d'un théâtre annamite et d'un concert arabe. Mais les badauds regardèrent surtout les danseuses algériennes à l'établissement dit de La Belle Fatma et les soldats noirs ou jaunes, ces derniers étant jusque-là inconnus en France. Jules Ferry ne put cacher son indignation devant le succès malsain de ces spectacles. Quant à Abel Hermant, il ne se souvenait plustard que «des palais bleus et des ânes de la rue du Caire» identifiés abusivement par lui au domaine colonial. L'exotisme l'avait donc emporté sur la vision coloniale.

En 1900, lors de la Grande Exposition universelle, l'œuvre coloniale de la République fut présentée enfin avec éclat dans les jardins du Trocadéro, et ce grâce à l'aide efficace du tout-puissant Eugène Étienne, patron des coloniaux. Cette section coloniale visait expressément à la propagande pratique au point de vue commercial et éducatif, mais on sacrifia aussi beaucoup au pittoresque. On y exhiba sans complexe «les citoyens de nos colonies militaires ou civils, artisans exerçant leurs métiers sous les yeux du public».

 

expo_coloniale

 

Dès lors la tradition s'imposa dans toutes les expositions de réserver une place aux colonies françaises. Un comité national des expositions coloniales créé en 1906 intervint dans toutes les expositions françaises ou étrangères, notamment dans l'Exposition nationale coloniale de Paris en 1907 et l'Exposition franco-britannique de Londres en 1908.

 

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Exposition coloniale, 1907

 

Le projet d'Exposition coloniale internationale

de 1913 à 1927

En 1910, par lassitude des expositions universelles depériodicité undécennale, on songea pour des raisons plus esthétiques que nationales à une exposition de l'exotisme. Il fut notamment question d'édifier en grandeur naturelle à Paris une vision de l'orient et de l'Extrême-Orient. Puis, sous l'influence d'un membre actif du parti colonial, Louis Brunet, l'idée se transforma en un projet différent : il s'agissait de mettre sous les yeux des visiteurs en un raccourci saisissant tous les résultats de la colonisation française et européenne. Le programme élaboré en 1913 précisait : «Notre empire d'outre-mer s'est étendu, son organisation s'est perfectionnée, ses merveilleuses ressources se sont accrues. Il convient d'en établir le bilan, d'en tracer le vivant inventaire, de placer le public, l'opinion devant les faits et les résultats. C'est l'oeuvre d'une exposition.»

Cette exposition devait être internationale, s'ouvrir en 1916 et comporter l'édification à Paris d'un musée permanent des colonies, ce musée qui manquait encore à la France alors que tous les grands États avaient déjà le leur. Comme Paris et Marseille se disputaient l'honneur d'organiser cette grande manifestation, le gouvernement décida que Marseille aurait une Exposition coloniale nationale en 1916. Il se réservait de mettre sur pied pour 1920 l'Exposition coloniale internationale de Paris.

La guerre arrêta bien entendu tous les travaux préparatoires, mais dès la fin des hostilités, le 13 novembre 1918, la chambre de commerce de Marseille décida la reprise de son projet. De son côté, le conseil municipal de Paris demandait le 27 décembre 1918, pour 1920 ou 1921, une «exposition coloniale interalliée» excluant la «participation de nos ennemis qui se sont mis hors des lois de toute civilisation». Ce «grandiose projet» fut repris dans une proposition de loi présentée par trente-quatre députés du parti colonial. Selon le rapporteur, le député de la Cochinchine, Ernest Outrey, cette exposition de 1921 «constituera une manifestation de la puissance coloniale française destinée à démontrer au monde les résultats obtenus par vingt-cinq ans de politique indigène». Le Parlement se prononça finalement en faveur d'une Exposition coloniale nationale à Marseille en 1922 ; quant à l'Exposition coloniale interalliée, elle aurait lieu à Paris en 1925.

 

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Ainsi fut consacré par la loi du 7 mars 1920, soit sept ans après que l'idée eut été lancée, le principe d'une exposition coloniale internationale. Le ministre des Colonies, Albert Sarraut, en définit peu après l'esprit : «L'exposition doit constituer la vivante apothéose de l'expansion extérieure de la France sous la IIIe République et de l'effort colonial des nations civilisées, éprises d'un même idéal de progrès et d'humanité. Si la guerre a largement contribué à révéler les ressources, considérables que peuvent fournir les colonies au pays, l'Exposition de 1925 sera l'occasion de compléter l'éducation coloniale de la nation par une vivante et rationnelle leçon de choses. À l'industrie et au commerce de la Métropole, elle montrera les produits qu'offre notre domaine colonial ainsi que les débouchés infinis qu'il ouvre à leurs entreprises.»

Pendant plusieurs années, la classe politique glosa sur ces thèmes impérialistes et utilitaristes. La date de 1925 ne put toutefois être retenue car on s'aperçut très tard qu'il fallait la réserver à l'Exposition internationale des arts décoratifs. En la retardant à 1928, on décida de lui rendre son caractère pleinement international, notamment pour y faire place aux Pays-Bas, troisième puissance coloniale du monde. L'accent fut mis aussi sur la colonisation comme «œuvre de civilisation qui crée entre les peuples à la fois une solidarité et une émulation utiles et fécondes».

Cependant le commissaire général désigné en 1920, le gouverneur général Angoulvant, dut abandonner ses fonctions après avoir été élu député de l'Inde. Pour le remplacer, le président du Conseil, Poincaré, songea au maréchal Lyautey, alors retiré dans son exil de Thorey et que l'inaction rongeait. Lyautey, s'affirmant «homme de droite», posa ses conditions : l'exposition coloniale devrait nécessairement comporter la présence et le rappel de l'œuvre des Missions jusque-là oubliées. Par ailleurs, vu la proximité de la date retenue, celle-ci devait être à nouveau retardée. Le 27 juillet 1927, ces exigences furent acceptées.39 Lyautey, devenu commissaire général, n'allait pas tarder à définir publiquement ses projets.

 

 

 

 

Les conceptions de Lyautey

Pour l'homme qui s'était donné comme devise : The soul's joy lies in doing, l'Exposition ne devait pas être fondamentalement une «exhibition foraine» mais plutôt «une grande leçon d'action réalisatrice, un foyer d'enseignement pratique», une sorte d'«office du travail colonial». Du coup, la conception qui prédominait jusque-là d'un bilan en forme d'apothéose de l'oeuvre coloniale de la République basculait. «Cette grande manifestation», Lyautey lui assignait le 5 novembre 1928 lors de la pose de la première pierre du musée permanent des Colonies, «un caractère d'ordre essentiellement économique et pratique».

Elle devait être à l'origine de «créations permanentes», non seulement le musée prévu, mais encore une Maison des colonies et un Office colonial regroupant toutes les agences et offices disséminés dans Paris. En attendant l'autorisation de les construire, Lyautey fit élever à l'entrée de l'Exposition «deux loges de concierge», disait-il, en fait une Cité des informations où les hommes d'affaires, les commerçants et les industriels français et étrangers pourraient obtenir tous les renseignements pratiques qu'ils souhaitaient.

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D'autre part, l'Exposition ne pouvait se borner à célébrer dans la colonisation l'oeuvre de la République. Lyautey pensait qu'à envisager l'expansion coloniale sous cet angle, on l'eût rétrécie. Elle ne pouvait méconnaître le passé, les gloires et le caractère véritable du peuple fiançais trop souvent ignoré à ses yeux. Dès mars 1928, Lyautey fit donc décider la création d'une section rétrospective qui prépara finalement un véritable historique illustré de la colonisation entendue depuis les Croisades. «Les campagnes coloniales, commentait alors la revue La Vie, ne sont-elles pas en réalité notre dixième et notre onzième croisade ?» Avec les pavillons des missions et l'exposition rétrospective, Lyautey estimait pouvoir restituer toutes ses dimensions nationales à l'effort colonial français.

Enfin, Lyautey, rallié à l'idée d'un rapprochement européen, estimait qu'«aux lendemains de la période meurtrière fratricide qui a couvert le monde de ruines», il convenait de montrer par une exposition réellement internationale «qu'il y avait pour notre civilisation d'autres champs d'action que les champs de bataille». Il entendait démontrer que l'Occident européen ne renonçait pas à poursuivre dans le monde sa mission de civilisation : de grandes et belles batailles restaient à livrer outre-mer, notamment contre la maladie et l'ignorance.

Encore fallait-il convaincre les États étrangers de participer nombreux à ce manifeste de l'Occident lancé contre les prophètes de l'Est, disciples de Spengler, annonciateurs trop pressés du Westenuntergang, ou bolcheviks russes acharnés à la destruction des empires européens.

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La Grande-Bretagne, invitée depuis 1921, faisait traîner sa réponse en multipliant les objections. Elle préparait jusqu'en 1924 la British Empire Exhibition dont on affirmait en France qu'elle avait donné aux populations britanniques plus que toute manifestation antérieure une mentalité impériale. Lyautey à trois reprises insista, en 1928, pour obtenir au moins la présence de l'Imperial Institute qui refusa. Il se rendit alors à Londres en décembre 1928, puis en juillet 1929, pour plaider lui-même la cause de cette manifestation, défense et illustration de la colonisation européenne. Plus qu'à un veto véritable du Colonial Office, il se heurta à l'indifférence teintée de Condescendance des autorités pour ce projet colonial fiançais.

Finalement les Britanniques, mettant en avant leurs difficultés financières dues à la crise économique, annoncèrent qu'ils ouvriraient seulement un stand commercial à la Cité des informations. L'Allemagne, humiliée par «le mensonge de sa culpabilité coloniale», usa du même subterfuge. Parmi les dominions, seuls le Canada et l'Union sud-africaine acceptèrent une très modeste représentation. En revanche, la Palestine, pays sous mandat britannique, décida d'édifier un luxueux pavillon, sans doute pour faire pièce aux palais nationaux de la Syrie et du Liban.

L'Espagne gallophobe refusa le moindre geste de courtoisie, tandis que les États-Unis, les Philippines et le Brésil promirent d'édifier des bâtiments représentatifs de leur passé colonial. Au total, cinq États européens seulement construisirent des pavillons nationaux et coloniaux : le Danemark, la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas et le Portugal. L'Europe réconciliée et solidaire dans l'oeuvre coloniale, ce rêve que Lyautey partageait alors avec Albert Sarraut, Joseph Caillaux et nombre de républicains de gouvernement, se révélait irréaliste.

Cet échec, pudiquement passé sous silence, contribua involontairement à rendre plus étroitement française la grande exposition coloniale internationale. Le discours officiel s'infléchit en ce sens. Pour Lyautey déçu, l'Exposition devenait «une bonne occasion de faire le point, de voir où nous en sommes au point de vue colonial». On en revenait donc à la conception de l'exposition bilan de l'activité économique, politique et culturelle de la France coloniale, dessein qui avait été et demeurait essentiel pour le ministère des Colonies. Un décret du 18 juillet 1928 l'avait chargé «de présenter sous une forme synthétique : 1° L'œuvre réalisée par la France dans son empire colonial ; 2° l'apport des colonies à la Métropole». Il était ainsi bien entendu que l'Exposition coloniale avait un «rôle nécessaire de propagande directe» .

IMG_4701En avril 1930, le ministère des Colonies publia un ouvrage définissant les But et organisation de l'Exposition. Celle-ci visait à «matérialiser sur le sol métropolitain la présence lointaine de toutes les parties de l'Empire» : «Elle sera une justification et une réponse. Il faudra bien qu'enfin le peuple de France sente en lui s'émouvoir un légitime sentiment d'orgueil et de foi.» Fait digne de remarque, l'auteur anonyme de ce livre officiel n'omettait de signaler aucun nom parmi les grands colonisateurs, mais ne faisait nulle allusion à la République, ni aux grands républicains initiateurs, Est-ce pour cette raison ou parce qu'on le savait bonapartiste que le ministre des Colonies, François Piétri, crut devoir expliquer, le 26 avril 1930, les vertus de «l'impérialisme français, formule de liberté politique et de fraternité sociale. Penser impérialement c'est rester fidèle à cette conception que les hommes de 89 et de 93 se faisaient de la patrie. C'est reporter les frontières de la République jusqu'où peuvent atteindre sa générosité, sa vaillance, son amour de la justice et des hommes».

Pour le parti colonial qui, lui, du moins, restait fidèle à ses attaches républicaines, l'Exposition devait être un inventaire et une démonstration et servir avant tout au développement de l'idée coloniale dans le pays. Les parlementaires du parti ne convainquirent que tardivement Lyautey de la nécessité d'un gros effort financier pour la propagande intérieure. En 1928, Lyautey n'avait affecté que cinq millions à ce chapitre. Le groupe colonial de la Chambre obtint par la loi du 18 mars 1931 un crédit supplémentaire de douze millions. Il fit valoir que l'Exposition devait être tout à la fois une justification des efforts consentis par le passé mais aussi une réponse à la propagande anticoloniale. Quand bien même la Grande Guerre avait prouvé à tous les Français l'utilité des colonies et la sagesse du pari colonial engagé par les républicains modérés, il fallait leur démontrer à nouveau le bien-fondé de la colonisation, dès lors qu'elle était contestée «par certains voyageurs en quête de thèses tapageuses» et menacée par «l'entreprise bolchevique».

 

La propagande anticolonialiste

Face à la mobilisation du parti colonial, les anticolonialistes - le mot état déjà à la mode - avaient décidé d'intensifier leur action. Le Komintern avait jugé qu'en 1930, lors du Centenaire de l'Algérie, la propagande anti-colonialiste avait été trop peu active. Il chargea donc la Ligue [internationale] contre l'oppression coloniale et l'impérialisme, le P.C.F. et la C.G.T.U. de lancer une grande campagne d'agitation contre «l'Exposition internationale de l'Impérialisme».

Encore que ce ne soit pas le lieu de présenter ici cette campagne peu connue, il apparaît pourtant nécessaire, pour une juste appréciation de l'esprit public en matière coloniale, d'en évoquer quelques manifestations. La Ligue française contre l'impérialisme, association fantomatique qui, après trois anscontrexpo_small d'existence, n'avait réuni en 1930 que deux cents adhérents, dut organiser à Paris une «Exposition anti-impérialiste». Celle-ci devait être pour ceux qui la commanditèrent l'anti-Exposition coloniale. Baptisée «La vérité sur les colonies», cette contre-exposition se borna à présenter au pavillon des Soviets, annexe de la Maison des syndicats, un ensemble de photographies sur les guerres coloniales, de vieux dessins satiriques de L'Assiette au beurre et des graphiques sur «les profits fabuleux» des sociétés capitalistes.

L'écrivain Aragon y exposa une collection d'objets d'art nègre, océanien et indien en regard d'imageries religieuses de facture sulpicienne, ces symboles du mauvais goût occidental. Des photographies naïves sur le bonheur des peuples asiatiques libérés par la révolution soviétique complétaient cette mini-exposition. Malgré sa durée exceptionnelle (de juillet 1931 à février 1932) et des visites collectives organisées par les syndicats, quelque cinq mille visiteurs seulement furent dénombrés par la police parisienne.

Il est vrai que dans diverses villes françaises des comités de lutte contre l'Exposition coloniale agirent peut-être plus efficacement. Ils distribuèrent à tous les colonisés des tracts en langue vietnamienne, malgache et française. Ceux-ci dénonçaient «l'oppression sanglante des impérialistes exploiteurs», «l'oeuvre de civilisation, cette pure hypocrisie aux dessous ignobles» ; ils protestaient contre «les curiosités de l'Exposition frisant la barbarie, telles que l'exhibition de cannibales en cages (sic), de négresses à plateaux et de pousse-pousse». Des tracts en quôc-ngu avertissaient les Annamites qu'on les avait fait venir pour se servir d'eux «comme d'un troupeau d'étranges bêtes» et «faire de vous une bande de singes pour parc zoologique».

 

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Le Secours rouge international avait préparé de minces brochures anti-colonialistes présentées Sous le titre : Le véritable Guide de L'Exposition coloniale. L'œuvre civilisatrice de la France magnifiée en quelques pages. Elles contenaient surtout des chiffres accablants sur «la répression dans les principales colonies, françaises» et des dessins illustrant violences et massacres. Des milliers de papillons imprimés par le parti communiste français expliquaient aux ouvriers français : «L'impérialisme français lutte pour garder et exploiter les colonies. Le Parti communiste lutte pour la libération et l'indépendance des colonies», ou «Les peuples coloniaux ne demandent pas des gouverneurs social-fascistes. C'est l'indépendance qu'ils réclament».

L'Humanité s'employa à partir du 17 avril 1931 à dénoncer «les méfaits sanglants de la colonisation», à fustiger dans la foire de Vincennes «l'apothéose du crime» (Florimond Bonte). Ce fut aussi pour l'organe communiste une occasion nouvelle de «flétrir la complicité des chefs socialistes dont le journal Le Populaire fait, moyennant finance, une propagande incessante pour la foire de Vincennes». Le 7 juin, L'Humanité titrait : «Les chefs S.F.I.O. aux côtés des pires colonialistes.»

 

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Le Parti mobilisa douze écrivains du groupe surréaliste, dont Aragon, André Breton, René Char, Paul Éluard, Georges Sadoul, pour rédiger un très long (et médiocre) tract intitulé Ne visitez pas L'Exposition coloniale ! Ceux-ci s'en prenaient essentiellement «aux zélateurs de cette entreprise, au scandaleux parti socialiste, à la jésuitique Ligue des droits de l'homme, à I'immonde Paul-Boncour...». Ils exigeaient «l'évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et fonctionnaires responsables des massacres d'Annam, du Liban, du Maroc et de l'Afrique centrale». Enfin, la Ligue de défense de la race nègre qu'animait Kouyaté, un révolutionnaire manipulé par la police, attendit septembre 1931 pour s'adresser aux «travailleurs nègres» et dénoncer «la foire mercantile et épicurienne de Vincennes».

Selon la préfecture de police, cette campagne aurait été un échec total et tel rapport du P.C.F. intercepté par un indicateur en expliquait les raisons : «On se heurta à une paresse et à une mauvaise volonté systématique touchant au sabotage.» L'anticolonialisme ne faisait pas recette en 1931 chez les militants communistes et les travailleurs socialistes boudèrent les appels au front unique prolétarien pour l'évacuation des colonies. En revanche, les communistes indochinois et les nationalistes algériens auraient mieux réussi dans leur campagne antifrançaise. Messali Hadj a confirmé dans des pages inédites de ses Mémoires que l'Exposition, «cette mascarade colonialiste», avait permis le renforcement de son parti, l'Étoile nord- africaine.

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Au terme de ce long mais nécessaire historique sur les buts et les conditions de préparation de l'Exposition coloniale, on a pu mesurer les distorsions subies par l'entreprise. Lancé en 1913 - par un publiciste du parti colonial, Louis Brunet, spécialisé dans la propagande coloniale par le mode des expositions, le projet visait à consacrer «les efforts et les sacrifices de la Métropole» et à montrer le bilan positif de l'oeuvre coloniale. En 1920, Albert Sarraut entendit en faire l'apothéose de l'expansion coloniale des nations civilisées. Le maréchal Lyautey, monarchiste insensible à la célébration républicaine, tâcha de son mieux à orienter l'Exposition dans le sens de ses convictions européennes, mais n'y réussit que très incomplètement.

Lorsque s'ouvrit enfin l'Exposition si longtemps mûrie, le climat international qui entourait la colonisation avait profondément changé. On savait en France par le livre d'Andrée Viollis, L'Inde contre Les Anglais (1930), et l'on redoutait, depuis Yen-Bay et les soulèvements communistes du Nghe Tinh, l'Annam contre les Français : «Le communisme, disait le ministre des Colonies Paul Reynaud, le 23 février 1931, veut chasser la France de l'Indochine. Voilà la guerre entre lui et nous.» Bref, comme A. Sarraut l'avouait dans son livre de 1931 Grandeur et servitudes coloniales : «La crise de la colonisation partout est ouverte.» Mais ces inquiétudes devaient être soigneusement cachées aux visiteurs qu'on invitait seulement à s'émerveiller de l'action colonisatrice de l'Europe et de la France.

Dès lors, l'Exposition coloniale allait prendre l'allure d'un plaidoyer passéiste. Internationale du fait des participations étrangères, elle allait se borner à une oeuvre d'éducation nationale. À quoi l'on ne pourrait qu'applaudir rétrospectivement s'il s'était agi de révéler aux Français les colonies et les colonisés dans leur singularité et leur commun destin. Mais il s'agissait seulement encore de vulgariser à l'usage du peuple français les piètres slogans du parti colonial : la mise en valeur des colonies, l'Empire, remède miracle à la crise, le salut militaire de la France par l'Empire.

Face à la fermentation de l'Asie et du Moyen-Orient, on allait redire aux Français par l'Exposition les bienfaits de l'apostolat colonial pour «la rééducation des peuples arriérés», le loyalisme reconnaissant des populations soumises et les réalisations de la France comme État mandataire dans les territoires africains et arabes que lui avait confiés la Société des Nations.
Quant au «but essentiel», le ministre le formula ainsi le jour de l'inauguration : «Donner aux Français conscience de leur Empire.» «Il faut que chacun de nous se sente citoyen de la Grande France.»

 

 

 

Une lecture de l'Exposition

Que l'Exposition coloniale internationale de 1931 ait d'abord pensé à instruire le peuple français selon les traditions du spectacle et de la fête chères au parti colonial parisien, cela peut se lire dans son organisation même et dans mille détails.
L'Exposition devait provoquer chez le visiteur l'illusion d'un voyage dans le monde colonial. Pensant s'adresser aux lecteurs de Jules Verne, elle leur promettait «le tour du monde en quatre jours», voire en une journée. Des affiches publicitaires disaient : «Pourquoi aller en Tunisie quand vous pouvez la visiter aux portes de Paris ?»

C'est autour du lac Daumesnil que le visiteur était invité au voyage planétaire. Sans effort, comme dans des dioramas, il pourrait glisser d'une colonie à l'autre. Il irait d'un palais marocain à la rue d'un village soudanais, il pourrait entrer dans la grande mosquée de Djenné avant de gravir la chaussée monumentale du temple khmer d'Angkor Vat.

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À l'usage de l'élite déjà férue de tourisme exotique, l'exposition de Vincennes se voulut aussi un spectacle d'art où la beauté et la couleur des architectures l'emportaient parfois sur le strict réalisme. Plusieurs pavillons dits de style local furent de libres interprétations, non des reconstitutions fidèles. Ainsi le bizarre et beau palais rouge de Madagascar fut flanqué d'une surprenante tour surmontée de têtes de bœufs. Mais ce campanile altier était une pure création artistique parisienne, vaguement inspirée des humbles poteaux votifs de la campagne betsiléo. Le pavillon du Cameroun prétendait amplifier la hutte des Bamoums, mais il s'imposait surtout par la réussite d'un décor géométrique original. À des fins décoratives semblables, le bois de Vincennes fut orné de somptueux palmiers dattiers, alors que ce palmier est rare sur les côtes d'Afrique. On eut soin cependant de présenter «aux amis des arts primitifs» des expositions d'objets authentiques et de tenter une reconstitution de villages indigènes en pays africain et malgache.

Comme dans les précédentes expositions, mais avec plus de goût et de moyens, furent donnés des spectacles authentiques : processions rituelles des génies villageois de l'Annam ou cérémonie religieuse dans la pagode du Laos. On ressuscita même avec des figurants autochtones le cortège du roi Béhanzin ou celui du Morho-Naba et l'on fit défiler dans leurs uniformes d'apparat les dignitaires malgaches qui entouraient la reine Ranavalona III avant 1895. Une fois encore, le public fut invité à entendre des orchestres africains et malgaches, des musiciens de cafés maures ou à admirer des ballets annamites et des troupes de danseurs noirs. Cependant, chaque soir, tandis que s'illuminaient les pavillons, des fêtes lumineuses et musicales se déroulaient au théâtre d'eau. Mais qu'y venaient faire les ensembles de 1931pavillonalgeriemusic-halls parisiens ?

Pour le populaire, avide d'exotisme bon enfant, furent organisées des caravanes et des courses de chameaux, des promenades en pirogues malgaches sur le lac Daumesnil, voire simplement des ventes de casques coloniaux.
Des souks marocains, des restaurants africains ou tunisiens, le «café du Cameroun», étaient censés révéler au peuple la «gastronomie coloniale», les pâtisseries arabes ou les «boissons exotiques». Il paraît que les spectacles et les plaisirs furent décents. Barrès qu'écoeuraient les expositions («Limonade et prostitution», tranchait-il) eût peut-être été satisfait.

Certaines des intentions des organisateurs furent aussi fermement soulignées. L'hommage rendu aux missionnaires et aux militaires était appuyé, lisible jusque dans le plan. Ainsi les pavillons des missions catholiques et protestantes occupaient une place de choix au centre de l'«avenue des Colonies françaises» et semblaient conduire vers une tour haute de quatre-vingt-deux mètres, le monument de l'armée coloniale. En ces années où le sort de l'Indochine était remis en question, on fit large place au «joyau de la colonisation française» : la part réservée aux seuls palais et temples d'Indochine représentait, à elle seule, le dixième de la superficie totale de l'Exposition.

 

Orchestre Stellio 1931
Orchestre Stellio (Martinique) de l'Exposition Coloniale, 1931 - source


D'autres intentions furent déjouées. Les organisateurs auraient voulu démythifier un certain exotisme de pacotille qui horripilait les coloniaux. Mais, en dressant de luxueux décors et en y plaçant d'authentiques personnages vêtus d'habits de fête, ils créèrent des impressions esthétiques tout aussi erronées. Les visiteurs savaient-ils que bien peu d'Annamites habitaient ces demeures aux décorations somptueuses, ou que les cortèges de nobles mandarins relevaient d'un folklore disparu ? La grande misère des paysans d'Indochine fut dérobée aux regards derrière un paravent de laque. Bref, l'Exposition coloniale de 1931 resta, comme celles du passé, un théâtre d'ombres, non un reportage fidèle.

Lyautey avait demandé qu'on insistât aussi sur les réalisations de la «politique indigène» et les progrès économiques dus à la colonisation. Ainsi s'expliquent qu'aient été soulignés dans chaque pavillon les moindres réalisations sociales et les progrès de l'hygiène et de la santé publique. Mais les salles qui attirèrent le plus grand nombre de visiteurs furent celles qui présentaient les arts décoratifs, les collections de masques et de fétiches. Les photographies de réalisations industrielles, les statistiques sur le mouvement commercial, les collections d'échantillons n'intéressèrent pas le grand public. L'amélioration du bien-être, le développement des populations colonisées, proclamés «mission sacrée de la colonisation», furent affirmés de manière didactique ; ils laissèrent les visiteurs et les journalistes indifférents.

Enfin, à supposer que le ministère des Colonies ait vraiment voulu célébrer l'œuvre coloniale de laChap1B_02 République, les touristes les plus attentifs y furent insensibles. La grande épigraphe du musée des Colonies disait : «À ses fils qui ont étendu l'empire de son génie et fait aimer son nom au-delà des mers, la France reconnaissante.» Mais, dans la longue liste des artisans du domaine colonial, les noms des grands décideurs républicains disparaissaient...

Curieusement, les hommes politiques furent rares dans leurs discours de 1931 à faire hommage à la République de cet immense empire colonial. Certes, le ministre des Colonies, Paul Reynaud, invita la foule à la reconnaissance vis-à-vis de ceux «qui ont fondé à la fois un régime et un Empire». Certes, André Lebon, ancien ministre des Colonies, affirma que «la foule française avait salué avec déférence et attention la mémoire des artisans connus ou anonymes de l'oeuvre coloniale». Mais aucun hommage spectaculaire ne fut rendu à Vincennes aux grands Républicains coloniaux. Il ne fut pas même question de Gambetta, l'initiateur, ni d'Eugène Étienne, son disciple, jusqu'à sa mort chef incontesté du parti colonial. Jules Ferry eut droit à une cérémonie commémorative à Saint-Dié, mais J. Paul-Boncour fut peut-être le seul à faire un rapprochement qui s'imposait : «Il me plaît que les splendeurs de cette Exposition coloniale où la France s'admire et s'étonne presque d'une oeuvre qu'elle ne soupçonnait point se soient ouvertes à l'heure où des foules venaient déposer la palme du souvenir dans celui qui en fut l'initiateur méconnu et torturé.»

 

Bilan matériel et moral de l'Exposition.

On ne s'interrogerait pas sur le succès matériel de cette Exposition, incontestable, sauf au point de vue financier, si le nombre des visiteurs ne servait d'ordinaire à mesurer son influence supposée sur l'opinion.

Selon les rapports des organisateurs, on avait comptabilisé en 193 jours, 33 489 000 entrées à l'Exposition et au parc zoologique. Or, ce parc, l'une des grandes réussites de l'Exposition, enregistra à lui seul 5 288 462 entrées à 2 francs, chiffre qu'il serait légitime pour notre propos de soustraire de celui des visiteurs de l'Exposition qui acquittaient 3 francs. En retenant cependant le total de 33 millions de tickets d'entrée (or il fallait présenter quatre tickets par personne le vendredi, un les autres jours) et en supposant pour un même visiteur une moyenne de quatre entrées (les tickets étaient vendus par quatre), les organisateurs estimaient à 8 millions le nombre des visiteurs différents, soit, pensaient-ils, 4 millions de Parisiens, 3 millions de provinciaux et 1 million d'étrangers.

Cette évaluation maximale (on trouverait 6 millions de Français en ne tenant pas compte des visiteurs du seul parc zoologique) permet du moins de mesurer les excès de plume des gazettes coloniales. L'une d'elles écrivait sans rire le 19 novembre 1931 que «trente-trois millions de Français avaient pris conscience de la France de cent millions d'habitants».

Le bilan moral de l'Exposition reste encore plus difficile à établir. Confortés par le succès d'affluence malgrémaroc un temps maussade, les officiels estimèrent dans un premier mouvement que le public français devait avoir été «séduit et instruit». Les Français ne pourraient désormais oublier qu'ils avaient un Empire. Celui-ci cesserait d'être une vague entité, un thème à discours ; il deviendrait «la plus magnifique des réalités». Les colonies ne seraient plus jamais cette terra incognita dont la presse n'entretenait ses lecteurs qu'à l'occasion de scandales. Après avoir respiré un peu de l'atmosphère coloniale, vécu «les heures de gloire de l'épopée coloniale» ; les Français seraient plus confiants dans la grandeur de la France. Dans les milieux gouvernementaux, on affirmait que le but avait été atteint : l'esprit colonial avait pénétré les masses populaires. André Tardieu, qui avait écrit dans L'Illustration de janvier 1931 : «Chez nous la conscience impériale est à naître», affirmait dix mois plus tard : «Elle est née. L'Exposition coloniale a été un triomphe, une leçon, une espérance.» Pour le ministre des Colonies, Paul Reynaud, la démonstration était faite : l'Empire français était devenu un bloc indivisible et les Français ressentaient l'honneur d'en être les citoyens. «La vieille France d'Europe et la jeune France d'outre-mer, commentait l'ancien ministre Léon Bérard, se sont peu à peu rapprochées malgré la distance, réciproquement pénétrées et mêlées et sont devenues inséparables.»

Certains enthousiastes affirmaient que «la France comme l'Angleterre, deux siècles avant nous, commençait à penser impérialement», oubliant au passage que le mot d'ordre : «Learn to think imperially» avait été formulé par Joseph Chamberlain en 1895. Le gouverneur général Olivier, qui fut, comme délégué général, le maître d'œuvre de l'Exposition, prétendait en novembre 1931 : «En six mois, l'idée coloniale a gagné plus de terrain qu'elle n'en avait gagné en cinquante ans.» Toutefois, il se corrigeait aussitôt : «Peut-on en déduire que, pénétré désormais de l'importance de ses colonies, le Français a enfin acquis ce sens impérial qu'on lui a tant reproché de ne pas avoir ? Je me garderai bien de l'affirmer, ce serait lui demander un bouleversement trop radical.»

 

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Du côté des écrivains, la réflexion sur l'Exposition fut courte, rarement critique, généralement indifférente à l'oeuvre républicaine. Marcel Prévost pensa bien à célébrer le «miracle» de ce qui avait été accompli entre «la défaite de 1871 et la victoire de 1914», mais, volontairement ou non, le mot République ne fut pas écrit par lui dans la Revue de France. Il s'attardait à noter la surprise de l'orgueil national : «Vous ne croyiez pas la France si grande», mais remarquait la dignité et la retenue de la fierté populaire. Paul Morand appelait joliment l'Exposition «cette clinique au but précis où l'on opère le peuple français de son indifférence coloniale», mais, prudent, il ne se prononçait pas sur les résultats de l'opération. L'écrivain colonial Pierre Mille ne s'y hasardait guère davantage : «Au lendemain de Vincennes, le Français ne saura pas où c'est, mais il saura que ça existe.»

À Paul Valéry, il semblait au contraire que «l'Exposition magnifiquement organisée avait produit une impression considérable dans le pays [...] Le plus grand nombre des Français n'avaient de leurs colonies qu'une idée vague sinon toute fausse, où il entrait de l'indifférence sinon quelque sentiment assez peu favorable. L'Exposition a mis la nation en présence de son œuvre. Elle lui a fait concevoir sa puissance et ses responsabilités». Mais Valéry feignait de croire que l'on avait proposé aux Français sous une forme pittoresque de réfléchir aux problèmes coloniaux, car «les problèmes ne manquent pas». Léon Blum se montra plus incisif; il aurait voulu «moins de festivités et de discours et plus d'intelligence humaine». Cette présentation des colonies dans un parc d'attractions lui paraissait même dangereuse parce que mensongère face à la réalité des insurrections et de la répression en Annam. S'il parla donc à plusieurs reprises de l'Exposition, ce fut surtout pour dissocier le parti socialiste des actions coloniales du passé et des politiques du présent.

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Quant aux réactions spontanées du petit peuple, avouons qu'elles nous échappent. Retenons pourtant que de nombreux visiteurs qui avaient employé le tutoiement vis-à-vis des marchands des souks furent vivement réprimandés par ceux auxquels ils s'adressaient. Ils se déclarèrent stupéfaits de cette agressivité. D'autres incidents éclatèrent entre des photographes amateurs et des colonisés ; ceux-ci protestèrent qu'ils n'étaient point des objets de curiosité. L'Expo révéla peut-être à certains badauds eux-mêmes la mort du Bon Sauvage.

Mais l'Exposition internationale visait aussi, on s'en souvient, à démontrer la justesse de la cause civilisatrice de l'Occident. Sur ce plan, le gouverneur général Olivier croyait que «l'Exposition avait réhabilité l'œuvre de l'Europe coloniale. Elle a mis ses élites en garde contre ceux qui lui conseillaient d'abdiquer sous prétexte que cette oeuvre fut mauvaise ou qu'elle est achevée». Telle était aussi l'opinion du publiciste et historien Lucien Romier : l'idéalisme populaire avait été rendu témoin et juge de l'effort de notre civilisation ; «l'élan de la foule a répondu : l'Exposition coloniale a restauré la noblesse de l'Europe».

Les militants de la cause coloniale furent, dans l'ensemble, moins satisfaits. Parce qu'ils avaient espéré que «la jeunesse française trouverait dans l'Exposition l'enseignement qui a manqué aux générations précédentes», ils expliquèrent, plus ou moins aimablement, qu'on avait trop sacrifié au pittoresque. L'Exposition n'avait pas été assez éducative. Dans La Dépêche coloniale, Rondet-Saint écrivait : «L'Exposition a été une apothéose certes, mais elle n'a pas revêtu dans son ensemble ce caractère d'enseignement, de leçons de choses qu'on eût aimé trouver en elle.» Pour le président de l'Association sciences-colonies, Messimy, «elle n'aura été qu'une feria colossale» si elle n'était partout continuée, si elle ne pénétrait pas tous les ordres d'enseignement.

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Bientôt les augures du parti colonial se déclarèrent franchement déçus. Le secrétaire général de la plus puissante des associations coloniales privées, L'Union coloniale, affirmait en 1932, dans son rapport annuel, que «l'Exposition coloniale avec toutes ses merveilles qui reflétaient l'existence réelle de nos richesses d'outre-Mer a frappé l'imagination. Elle n'a point fixé dans les esprits l'importance capitale de notre Empire. La colonisation reste incomprise». Un économiste, du Vivier de Steel, personnalité importante du parti colonial, avouait à ses pairs : «Je dois dire qu'à mon sentiment, cette magnifique manifestation a plus instruit la masse populaire, naturellement sensible et vibrante, que l'élite française volontiers en défense contre les nouveautés de la politique coloniale». Celle-ci avait refusé de s'intéresser à la complexité des problèmes économiques et politiques soulevés par la colonisation. L'intelligentsia française, sommée de réfléchir aux conséquences possibles «d'une insurrection de l'Asie jaune ou de l'Afrique noire ou arabe», pressée de trouver des solutions politiques à l'hostilité latente des indigènes, était restée, selon lui, indifférente.

Telles étaient aussi - pourquoi l'a-t-on caché ? - les conclusions du maréchal Lyautey. Dans la préface qu'il donna en 1932 au rapport sur l'Exposition, Lyautey, qui avait parlé en novembre 193 1 du «succès inespéré» de l'Exposition, précisait que le succès n'était que matériel ; dans l'ordre colonial et social, il en allait autrement : «À un an de sa clôture, l'on est en mesure de constater que si l'Exposition a produit son maximum d'effet et atteint ses buts d'éducation vis-à-vis des masses et surtout de la jeunesse, elle n'a en rien modifié la mentalité des cerveaux adultes, ou ceux des gens en place qui n'étaient pas par avance convaincus.»

Aux élections de 1932, on vérifia que rien n'était changé : il n'y eut pas dix députés à parler des colonies dans leur profession de foi. Or, le silence sur la question coloniale faisait traditionnellement l'unanimité dans les consultations électorales. Tel était, selon J. Renaud, «le drame colonial» : la classe politique agissait comme si les colonies étaient chose négligeable ou encombrante et le public «n'avait gardé de l'exposition que le souvenir d'une belle image ou d'un somptueux feu d'artifice». En novembre 1933, la grande revue L'Afrique française formulait après enquête le diagnostic des coloniaux : «Après avoir été émerveillé du succès de l'apothéose coloniale de 1931, on est profondément déçu de la pauvreté de ses résultats sur l'opinion publique : tout reste à entreprendre pour faire l'éducation de ce pays qui a reconstitué un Empire et n'en a encore pris aucune conscience précise.» Le directeur de l'Ecole coloniale, Georges Hardy, contestait que «la moyenne des Français ait pris conscience de la solidarité qui lie la France à ses colonies» : «Avons-nous pris l'habitude de penser impérialement ? Assurément non.» Et l'ancien ministre Gabriel Hanotaux d'expliquer en 1935 que «l'opinion s'était en quelque sorte endormie sur le succès de l'Exposition coloniale». Enfin, les élections de 1936 confirmèrent ce que la Chronique coloniale appelait «l'indifférence populaire en matière coloniale».


Ainsi, dans les années 1932 à 1936, les caciques du parti colonial comme ses plus humbles publicistes, bien loin de se réjouir de la prétendue prise de conscience impériale des Français, ne cessèrent de soupirer, comme le faisait en 1934 La Quinzaine coloniale : «Hélas ! les masses n'ont pas encore compris !...»

Mais le souvenir des festivités de 1931 ne fut-il pas dans le long terme plus important que les coloniaux eux-mêmes ne l'avaient espéré ? On pourrait se demander, par exemple, si l'Exposition de 1931 provoqua des vocations coloniales ? Pour le savoir un sondage rétrospectif s'imposerait : il faudrait interroger par questionnaire un échantillon représentatif des divers milieux d'anciens coloniaux. L'historien américain

W.B. Cohen, qui eut le mérite de questionner quelque deux cent cinquante administrateurs formés par l'École nationale de la France d'outremer, pensa bien à leur demander les motifs de leur vocation. Mais il ne fournit dans sa thèse, Rulers of Empire, aucune réponse chiffrée. C'est donc sans en donner de preuves qu'il écrit que, l'Exposition ayant attiré «surtout des enfants des écoles [?]», «elle poussa bon nombre d'entre eux vers l'administration outre-mer [?]. Plusieurs de ceux qui entrèrent à l'École coloniale dans les armées trente croient que l'exposition de Vincennes a joué un rôle déterminant dans leur choix de carrière». Comme l'auteur reconnaît lui-même que les raisons qui poussaient les jeunes étudiants des années 1930 à entrer à l'École coloniale étaient nombreuses et leurs motivations semblables à celles des générations antérieures, il paraît de bonne méthode de ne pas conclure à l'«importance» de l'Exposition dans le choix de la carrière d'administrateur. Si le nombre des candidats à «Colo» augmenta brusquement à partir de 1929 et fut multiplié par neuf jusqu'en 1946, il est clair qu'on ne saurait rattacher à l'Exposition de 1931 un mouvement aussi continu.

Au-delà du petit monde des administrateurs des colonies, même s'ils furent «les vrais chefs de l'Empire» (R. Delavignette), est-il possible de déceler l'influence supposée de l'Exposition sur le public français ? Un des très rares sondages d'opinion réalisés par l'I.F.O.P. en 1939 permet de noter que 53 % des Français estimaient «aussi pénible de devoir céder un morceau de notre empire colonial qu'un morceau du territoire de la France» et que 43 % étaient d'un avis contraire. Or, parmi la majorité de Français attachés à l'Empire, les plus forts pourcentages se rencontraient «parmi les jeunes de moins de 30 ans» et ensuite parmi les personnes de plus de 60 ans. Au contraire, les personnes âgées de 30 à 50 ans éprouvaient le moins d'intérêt.

Ce sondage oppose donc nettement les générations qui eurent 20 ans entre 1909 et 1929 - années pendant lesquelles le parti colonial déplora le plus vivement l'indifférence de l'opinion vis-à-vis des colonies - et les générations nées après 1909 susceptibles d'avoir été influencées par les campagnes d'opinion des années 1930-1931 (et 1937-1938) et singulièrement par l'Exposition coloniale.

Toutefois, avant de conclure du seul sondage existant pour cette période à une relative adéquation entre la propagande coloniale et la popularité de l'idée coloniale, on prendra le temps de consulter des sondages postérieurs. Or, selon un sondage réalisé par l'I.N.S.E.E. en 1949, les Français les plus favorables à l'Empire étaient encore les jeunes de 21 ans à 35 ans, mais le pourcentage avait singulièrement augmenté : plus de 86 % d'entre eux pensaient que la France avait intérêt à avoir des territoires outre-mer contre 75 % pour les plus de 50 ans. Ce sondage, et d'autres, attestent donc que, contrairement à la légende, l'apogée de l'idée coloniale en France ne se situe nullement en 1931 (ou 1939) mais bien après la Seconde Guerre mondiale et que l'influence de «l'apothéose de Vincennes» ne saurait être tenue pour décisive.

Est-ce à dire que l'Exposition coloniale ne fut pas propice à la fixation d'un grand souvenir collectif, qu'elle n'ait point marqué la sensibilité d'une jeunesse qui la contempla avec admiration peut-être ou du moins curiosité, ou même qui ne l'ayant pas connue directement en entendit parler avec faveur dans le milieu familial ? C'est là une question difficile, celle de la naissance d'un mythe.

Remarquons d'abord que c'est après la fin de l'ère coloniale qu'a pris naissance ce mythe erroné de l'Exposition de 1931, lieu de mémoire de la République et apogée de l'idée coloniale républicaine. L'oubli, l'ignorance, la nostalgie voire, chez certains, l'habileté politicienne ont pu accréditer peu à peu cette fable.

D'abord le public a sans doute aujourd'hui l'impression que l'Exposition de 1931 fut la dernière de ces grandes manifestations pro-coloniales.

Ainsi se trouverait magnifié dans la mémoire collective le souvenir de l'Exposition de Vincennes. Et peu lui importerait que se soient tenus à Paris en 1933 le premier Salon de la France d'outre-mer, puis en 1935 l'Exposition du tricentenaire du rattachement des Antilles à la France et celle du quarantenaire de la conquête de Madagascar. Apparemment la mémoire collective aurait aussi oublié l'Exposition internationale de 1937 qui, elle, prit grand soin de célébrer «notre magnifique empire d'outre-mer objet de tant de convoitises». Mais qui se souvient des pavillons coloniaux édifiés dans l'île des Cygnes ? Combien de Parisiens eux-mêmes ont gardé souvenance de cette nouvelle exposition coloniale de 1937 ou de celles montées pendant la nuit de l'occupation à la gloire des «Pionniers et explorateurs coloniaux» ou de «Cent Cinquante Ans de littérature coloniale» ? Face à ces oublis massifs, comment s'étonner que la mémoire collective ait privilégié, amplifié, transmuté cet événement, relativement mineur, l'Exposition coloniale de 1931. Mais encore faudrait-il être sûr de la réalité de cette amplification dans le souvenir collectif.

L'ignorance des évolutions et des retards de notre opinion publique, qui ne découvrit le monde qu'après 1944 comme elle avait tardivement découvert l'Europe après 1918, semble a priori plus étonnante. On croirait volontiers aujourd'hui que la France est entrée dans l'ère des sondages en même temps que les États-Unis du Dr Gallup. Or, il n'en est rien et, jusqu'en ces dernières années, il était de bon ton dans le monde des littéraires de faire fi des «Gallups» et de moquer la «sondomanie». Il suffit de se référer aux débats de l'Assemblée de l'Union française pour vérifier à quelle date cette assemblée de spécialistes commença à se préoccuper de connaître l'opinion réelle des Français sur les pays d'outre-mer. Choqués par l'indifférence dans laquelle leur Assemblée travaillait, quelques conseillers eurent enfin l'idée en novembre 1949 d'inviter le gouvernement à organiser une enquête sur «les connaissances et l'opinion des Français en ce qui concernait les pays et les problèmes d'outre-mer». Ils ne furent d'ailleurs pas entendus. Or le Gallup Pol1 fournissait régulièrement aux U.S.A. ce type d'informations depuis quinze ans. Il faudra attendre la guerre d'Algérie pour qu'on jugeât nécessaire, au moins dans la classe politique, de se tenir informé des sentiments de l'opinion profonde. Mais il restait possible d'accréditer des mythes parfaitement erronés. Ainsi la vague prétendue de nationalisme chauvin qui aurait porté l'action du gouvernement de Guy Mollet, le «national-mollétisme», cette mirifique invention dont Alexander Werth persuada la presse parisienne contre l'évidence des sondages.

Le Musée des Colonies

 

Il en alla de même lorsque, dans les armées qui suivirent la décolonisation, divers publicistes voulurent célébrer le temps heureux des colonies et aviver la nostalgie d'un passé colonial triomphal. Presque tous se retrouvèrent pour fixer au centenaire de l'Algérie ou à l'année de l'Exposition coloniale l'«acmé» de la conscience impériale.

Chez certains le choix n'était sans doute pas innocent d'arrière-pensées politiciennes. En situant l'apogée de la mentalité impériale sous la IIIe République, ne tentaient-ils pas une manœuvre de diversion ? Ainsi seraient peut-être oubliés le refus de Vichy de continuer la lutte outre-mer, l'espoir mis par le peuple français dans les colonies de la France libre et la geste de l'Empire finalement rassemblé à l'appel du général de Gaulle. Aussi bien n'expliquèrent-ils pas comment les représentants de ce peuple fiançais vibrant dans les années trente d'enthousiasme impérial prétendu purent accepter en 1940 un armistice conclu sans que fût même consulté l'Empire français. Chez quelques auteurs de filiation maurrassienne, cela permettait enfin d'occulter et le rétablissement de la République par les «dissidents» venus de l'Empire et la reconnaissance du peuple français envers ces pays qu'on n'oserait plus appeler «colonies».

S'il fait pourtant abstraction de ces intentions inavouées, comme des polémiques ouvertes contre la IVe République puis contre de Gaulle «bradeur d'Empire», l'historien peut bien sûr accorder une part de vérité à la thèse de ces auteurs. Oui, comme le suggérait Lyautey, la jeunesse française avait pu être impressionnée, plus ou moins durablement, par la feria de Vincennes. Mais, d'après le témoignage même de tous les mentors du parti colonial, l'historien doit répéter que l'Exposition de 1931 a échoué à constituer une mentalité coloniale : elle n'a point imprégné durablement la mémoire collective ou l'imaginaire social des Français. Certes, pour quelques Français de petite bourgeoisie traditionaliste, fils d'officiers ou de fonctionnaires, l'image de l'Empire a pu rester liée partiellement au souvenir des festivités de 1931. Mais cette Exposition rejetée et combattue par la gauche socialiste et communiste, minimisée ou dédaignée par la bourgeoisie libérale, vite oubliée par le peuple, ressuscitée enfin comme mythe compensateur par la droite nationaliste, ne saurait être désignée comme un mémorial de la République.

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Lamine Guèye

S'il fallait indiquer la date exacte où l'œuvre coloniale de la France républicaine parut s'accomplir dans la fidélité à son idéal égalitaire de toujours, ce serait le 25 avril 1946 qu'on devrait désigner. Ce jour-là, l'Assemblée constituante, en accordant à l'unanimité, sur la proposition d'un député noir du Sénégal, Me Lamine Guèye, la qualité de citoyens à tous les ressortissants des territoires d'outre-mer, donna satisfaction à l'aspiration profonde de la politique coloniale de la République : l'égalité dans la famille française. Ce jour-là aussi - ou le 7 mai 1946, date de promulgation de la loi Lamine Guèye - les Français apprirent qu'il n'y avait plus que des Français dans les territoires de l'ancien Empire colonial. «Demain, avait écrit en juillet 1945 le directeur de l'École coloniale, nous serons tous indigènes d'une même Union française.» Un an plus tard, tous en étaient les citoyens.

«La République n'entend plus faire de distinction dans la famille humaine», avaient proclamé les hommes de 1848. Cet article de foi de l'Évangile républicain, qui représenta longtemps une grande espérance pour beaucoup de colonisés, les constituants de 1946 tinrent à honneur de le traduire dans la réalité. Or 63 % des Français (contre 22 % d'un avis contraire) interrogés par sondage en mars 1946 s'étaient prononcés à l'avance pour qu'on accordât «aux populations des colonies françaises les mêmes droits qu'aux citoyens français».
Ceux qui célèbrent dans l'Exposition coloniale de 1931 un mémorial républicain ont en réalité cédé à une nostalgie triomphaliste. Ceux qui voudraient choisir le vote historique du 25 avril 1946 rendraient hommage non seulement à Lamine Guèye mais à ses inspirateurs, à Victor Schoelcher et à l'abbé Grégoire, et surtout à l'effort de générosité des trois Républiques.

Charles-Robert Ageron
in Les lieux de mémoire. La République (dir. Pierre Nora) (1984),
éd. "Quarto" Gallimard, 1997, p. 493-515

 

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* sur C.-R. Ageron : le texte de Daniel Rivet, Charles-Robert Ageron : historien de l'Algérie coloniale

* iconographie (partielle)

 

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