mardi 15 novembre 2011

"La mosquée de Paris sous l'occupation", par Jean Laloum

 LesHommesLibres2

 

"La mosquée de Paris sous l'occupation"

 Jean LALOUM

 

Le film d'Ismaël Ferroukhi, Les Hommes libres, est un beau film plein d'humanité, mettant en scène – dans le Paris occupé –, un épisode de la Mosquée de Paris. Afin de pallier le petit nombre de documents traitant du sujet, le réalisateur a choisi de conjuguer fiction et sources historiques dans l'écriture du scénario. D'entrée de jeu, le spectateur est prévenu du mélange des genres, non de leur part respective.

Au cœur de l'intrigue, le "planquage" d'enfants juifs dans la mosquée-même et le subterfuge utilisé pour soustraire le chanteur juif natif d'Algérie, Simon – alias Salim – Halali aux desseins allemands et vichystes. La délivrance de faux papiers, l'inscription apocryphe du nom du père du chanteur bônois sur une pierre tombale du cimetière musulman de Bobigny, parviennent à contrecarrer le sort qui leur était réservé. Très tôt pourtant, les autorités allemandes suspectant le lieu de culte de collusion y enquêtent.

Dès septembre 1940, bien avant la création du Commissariat aux questions juives (CGQJ), Vichy est prévenu de ses possibles agissements : "Les autorités d'occupation, révèle une note interne au ministère des affaires étrangères, soupçonnent le personnel de la mosquée de Paris de délivrer frauduleusement à des individus de race juive des certificats attestant que les intéressés sont de confession musulmane. L'imam a été sommé, de façon comminatoire, d'avoir à avec toute pratique de ce genre. Il semble, en effet, que nombre d'israélites recourent à des manœuvres de toute espèce pour dissimuler leur identité."

Quelles institutions furent à l'initiative de la délivrance de faux certificats ? Quels furent les moyens de contrôle des services de Vichy en vue de déjouer ces pratiques ? Que penser de l'attitude prêtée au directeur de la Mosquée de Paris à partir d'un nombre réduit d'indices ? Son rôle, à la lumière d'autres archives, semble plus ambigu qu'il ne ressort du film.

220px-Bundesarchiv_Bild_183-2008-0626-500,_Frankreich,_Paris,_deutsche_Besatzung
créé en mars 1941, le CGQJ était
installé place des Petits-Pères

Les attestations de complaisance circulent en nombre dans la France occupée. Au sein de l'imposante série AJ38 répertoriant les archives de l'ex-CGQJ (Commissariat général aux questions juives) conservées aux Archives nationales, les certificats de baptême, d'initiation ou d'ondoiement, de mariage ou d'inhumation adressés par les autorités religieuses à des familles présumés juives, y figurent très régulièrement.

Ceux-ci proviennent pour l'essentiel de la sphère chrétienne. S'ils sont adressés au CGQJ, c'est que celui-ci tient un rôle primordial dans la reconnaissance raciale des individus. C'est en effet l'une de ses directions – la direction du Statut des personnes – qui, par ses avis autorisés, entérine la décision. Un certificat de non-appartenance à la race juive (CNARJ) est alors délivré à la personne ayant fourni toutes les pièces justificatives de son aryanité.


l'identité raciale de l'individu

Une fois épuisées les possibilités de se procurer ces attestations religieuses, c'est en dernier recours le diagnostic du professeur George Montandon, expert "ethno-racial" à la solde des Allemands qui détermine, après examen, l'identité raciale de l'individu.

Montandon-1  images-2
Georges Montandon

Il se targue d'une connaissance quasi universelle sur les religions. Or, pour nombre de juifs d'origine nord-africaine justement, revêtir l'identité d'un Arabe de confession musulmane constitue un subterfuge courant. La langue arabe, longtemps langue vernaculaire de ce judaïsme d'outre-Méditerranée, est encore couramment pratiquée dans les familles installées en France. Du coup, c'est d'instinct que ceux-ci jouent sur l'ambiguïté, aussitôt qu'ils sont menacés. Très tôt cependant, le CGQJ s'avise de débusquer les fraudeurs.

La direction du Statut des personnes s'adjoint d'experts pour transcrire et authentifier les certificats en langues étrangères qui lui sont soumis. Elle fait également appel à la collaboration des différents représentants religieux pour évaluer, par des avis étayés, les déclarations des postulants se réclamant de la race aryenne, même si elle soupçonne ces religieux de se prêter à des conversions de complaisance. Ne pouvant se passer d'eux, elle les sollicite, quoiqu'avec la plus grande défiance.

Les autorités musulmanes constituées sont donc périodiquement consultées pour statuer sur les requérants se réclamant de la religion musulmane. L'onomastique, le lieu de naissance et la filiation sont les critères retenus par la direction du Statut des personnes pour déterminer la race, car la circoncision, pratiquée également par les musulmans, n'est pas un indice probant dans le cas des juifs nord-africains. Une note du CGQJ adressée le 14 septembre 1943 au directeur de l'Institut musulman – mosquée de Paris demande son avis "sur le patronyme de Amsellem Salomon, Yacouta née Ben Rhamin Bent Chemoun et enfin : Ben Aroch Messaoudah. […] Je vous demanderai également de bien vouloir me dire si ces noms vous semblent être ceux que portent les musulmans ou les arabes, et si, selon votre sens, les juifs d'Algérie peuvent porter ces mêmes noms. Une prompte réponse de votre part m'obligerait".

demandes d'expertise sur la judéité

Le 23 septembre suivant, une même demande concernant un individu natif de Guelma, Joseph Krief (ou Kriel) qui, s'étant déclaré juif par erreur alors qu'il serait musulman, souhaiterait revenir sur cette première déposition. De façon inattendue, la direction laisse la Mosquée de Paris libre d'invoquer l'incertitude, ce qui jouera au bénéfice de l'examiné. Le verdict, cinglant et circonstancié, tombe comme un couperet moins de deux semaines après : "L'Institut Musulman à qui j'avais soumis aux fins d'authentification le document que vous m'avez communiqué, vient de m'indiquer que votre nom était un nom juif algérien. Le nom de votre père, Vidal Kriel, confirme cette origine..."

Ces demandes d'expertise auprès de la Mosquée de Paris n'ont rien d'exceptionnel. Ces échanges sont répétés, sinon réguliers. Le 17 juin 1944 une nouvelle requête est adressée à Si Kaddour Ben Ghabrit au sujet de la position raciale de Germaine Roland, née Marzouk, originaire de Tunisie : "Vous avez eu l'amabilité, à diverses reprises, de me donner votre avis sur des cas d'espèce analogues à celui-ci, lui écrit-il. Puis-je vous demander à nouveau de me faire savoir si l'attestation dont il s'agit peut être tenue pour valable ou non et si les patronymes des ascendants de l'intéressée sont d'origine juive ou musulmane […]."

Le 12 juillet 1944, le CGQJ avise le mari de l'intéressée qu'en vertu des conclusions convergentes de la Mosquée de Paris et de l'"expert ethno-racial" George Montandon, Germaine Roland sera considérée comme juive au regard de la loi du 2 juin 1941. Transférée le 5 août 1944 du camp de Bassano à celui de Drancy, elle n'évite la déportation qu'en raison de la date tardive de son internement.

Jean Laloum, chercheur au CNRS
groupe Sociétés, religions, laïcités
Le Monde, 7 novembre 2011
Jean_Laloum

- articles sur le film Les hommes libres publiés sur le blog d'Études Coloniales

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 02:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


mardi 18 octobre 2011

l'indigence journalistique sur le 17 octobre 1961

RL-2

 

Le massacre du 17 octobre 1961 : information

ou désinformation ?

Jean-Pierre PISTER

 

L'article du Républicain Lorrain de ce jour (17 octobre) consacré «au massacre des Algériens étouffé depuis 50 ans» (page 4,  Informations générales) suscite, légitimement, l'attention sur un épisode tragique qui s’est déroulé à quelques mois de la fin de la guerre d'Algérie. Cependant il appelle, de la part du lecteur épris d'un minimum de rigueur historique, un certain nombre d'observations.

Il est faux de dire que ce massacre a été totalement étouffé. Le livre d'Einaudi est paru au début des années 1990 et a fait un certain bruit. En octobre 2001, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a procédé à l'inauguration d'une plaque commémorative. Comme il est indiqué dans l'article, les études sur la question se sont multipliées ; mais souvent sans grand sérieux de la part d'auteurs très marqués idéologiquement et qui n'ont, la plupart du temps, aucune formation sérieuse d'historiens universitaires.

30509529

À cet égard, il faut regretter que ne soit pas cité un des rares ouvrages crédibles sur cet évènement, celui de Jean-Paul Brunet qui se montre très prudent quant à l'estimation du nombre des victimes. Jongler avec des chiffres de plusieurs centaines de victimes relève d'une démagogie plus qu’indécente. Benjamin Stora, lui-même, s'est montré particulièrement nuancé sur cette douloureuse question du nombre de morts, hier matin, sur l'antenne d'Europe 1.

Faut-il rappeler qu'en octobre 1961, nous étions encore en guerre contre le FLN et qu’un nombre non négligeable de policiers l'ont payé de leur vie, en région parisienne, en particulier. La reprise de contacts secrets avec le GPRA était en cours et la fédération de France du FLN ne pouvait pas l'ignorer. L'initiative de cette manifestation relevait donc d’une stratégie de provocation évidente.

Si cette tragédie a été, du moins en partie, occultée en France, elle le fut encore plus dans l'Algérie indépendante, la fédération de France du FLN n’a pas tardé à être en opposition totale avec le nouveau pouvoir algérien.

Le métier d'historien ne s'improvise pas, la fin plus que douloureuse de la guerre d'Algérie en est une preuve évidente, dans le choix des objets d’étude, en particulier. Le 17 octobre 1961 ne fut pas le seul épisode occulté. Peut-on caresser l'espoir que les médias montreront, dans quelques mois, le même intérêt pour d'autres moments particulièrement tragiques ?

On pense, naturellement, à la fusillade de la rue d’Isly à Alger, le 26 mars 1962. Mais une autre date, celle du 5 juillet 1962, présente une symétrie exemplaire avec celle du 17 octobre. Ce jour là, à Oran, plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de Français d'Algérie ont été massacrés ou enlevés dans l'indifférence totale des autorités françaises. La presse, à l'époque, en a peu parlé et ce nouvel Oradour est aujourd'hui totalement ignoré.

L’année 2012, cinquantième anniversaire de la fin de la Guerre d’Algérie, marquera, n’en doutons pas, l’heure de vérité dans l’opinion publique, les media et chez nos responsables politiques : nous verrons, alors, si le travail mémoriel doit toujours s’exercer à sens unique.

Jean-Pierre PISTER
Agrégé de l’Université
Professeur de Chaire supérieure honoraire
ayant enseigné l’Histoire en khâgne pendant 27 années.

 

 Rl_1
Le Républicain Lorrain
(cliquer sur l'image pour l'agrandir et lire le texte)

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 01:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

lundi 17 octobre 2011

le père de Philippe Bouvard sauvé par la Mosquée de Paris

 2014872762_ID2928888_15_bouvard_160641_01MDJM_0

 

Philippe Bouvard à Si Kaddour ben Ghabrit :

"merci d'avoir fait libérer mon père"

 

À l’occasion de la sortie du film “les hommes libres”, le célèbre journaliste révèle que son père adoptif fut sauvé par le recteur de la mosquée de paris. Il ne l’a jamais oublié.

gisc

«Enfant, j’ai bien connu ce Si Kaddour Ben Ghabrit que, dans “Les Hommes libres”, Michaël Lonsdale campe magistralement. Ce recteur de la mosquée de Paris avait fasciné ma mère par sa culture et son œcuménisme avant de réussir à faire libérer mon père adoptif, arrêté par les Allemands. Je n’ai jamais oublié la bonté rayonnante de ce saint homme, haut dignitaire religieux qui ne se souciait jamais de la religion de ceux qu’il secourait.»

En quelques lignes, bouclant son bloc-notes hebdomadaire, Philippe Bouvard a revivifié une page enfouie de son passé. Il se réfère au film d’Ismaël Ferroukhi, actuellement à l’affiche, retraçant le sauvetage de nombreux juifs par le recteur de la grande mosquée, à la barbe des nazis, sans distinction de race ou d’origine. Il s’est donc trouvé dans le Paris vert-de-gris des hommes courageux, musulmans à la hauteur des circonstances, prêts à prendre des risques, pour aider leurs “frères”. L’exhumation de cet exemple de vrai courage par le cinéma met du baume au cœur. Philippe Bouvard, bientôt 82 ans, a, par un de ces accidents de l’Histoire, été le témoin direct de cette aide décisive. Bouvard a connu l’exode. Bouvard n’est pas un ingrat. Il a de la mémoire. Il témoigne. «Cette histoire m’est revenue en tête grâce au film. Je n’y avais plus songé depuis des années. Mais elle perdurait en moi. Car ce nom n’est pas commun.

En fait, tous les deux mois, ma mère m’emmenait à la Mosquée de Paris pour prendre le thé à la menthe et dialoguer avec le recteur. J’avais 10, 11 ans. C’était mon premier vrai dépaysement. Parce que je découvrais un chef-d’œuvre de l’architecture arabe, intérieur et extérieur. Tout respirait le calme et l’exotisme. Et puis sa façon de s’habiller m’impressionnait. Il portait une djellaba et sa tête était couverte, je n’en voyais qu’une petite partie.» «J’avais le sentiment d’avoir rencontré le Bon Dieu».

Le Bouvard enfant n’en croit pas ses yeux. Il regarde, absorbe la scène devenue indélébile. Et garde du saint homme une image précise. «Il était en parfait équilibre sur les deux cultures, grand connaisseur du Coran et de la littérature française du XIXe siècle. Il était d’une courtoisie extrême. Je ne savais pas que, 70 ans plus tard, le cinéma lui rendrait justice. Et pour ma part, au sortir de ces visites régulières, j’avais le sentiment d’avoir rencontré le bon Dieu !»

Le père adoptif de Philippe Bouvard est tailleur pour hommes en appartement, faubourg Montmartre. Résistant de la première heure, il a monté une filière pour rhabiller en civil les déserteurs allemands. «Un jour, il est arrêté, non pas comme juif, mais comme résistant, reprend Bouvard. Ma mère, qui ne connaissait personne, s’adresse alors au recteur, le seul homme influent de son entourage. Elle lui a demandé son aide et il la lui a accordée pleinement. Il a joué un peu le même rôle que ces consuls et diplomates qui firent libérer des juifs dans leur pays. Normal, à l’époque, on ne discernait aucune hostilité entre juifs et arabes.»

Son père adoptif fut libéré et se fit oublier jusqu’à la fin de la guerre. Il vécut encore 25 ans et reçut la médaille de la Résistance. «On en parlait en famille», se souvient Bouvard. Quant au vrai père biologique de Bouvard, catholique français, il brilla par son absence : «Il a disparu le jour de l’accouchement de votre serviteur, avec argent et bijoux. Je l’ai revu 23 ans plus tard. J’étais au “Figaro”. On m’appelle : – Monsieur Bouvard, quelqu’un veut vous voir pour affaire de famille. «Faites monter.» – Bonjour, je suis votre père. «Vous y avez mis le temps», ai-je répondu. «En fait, imprimeur au Maroc, il pensait vendre du papier au journal qui m’employait. On en est restés là. Je ne l’ai jamais revu. Mon vrai père est mon père adoptif, celui qui m’a élevé.»

La famille Bouvard suivit la route de l’exode en 1940 comme ces milliers de Français transbahutés dans un pays en déroute. Elle ne remonta à Paris qu’en 1945. «J’ai connu dix, douze résidences, La Baule, Limoges, Le Loiret, le Midi. On était comme des oiseaux sur la branche.» Que conserve-t-il de cette période ? L’esprit clair, il chronique ses propres sentiments : «Comme la plupart des gens de cette génération qui ont connu la guerre, à savoir la peur de manquer, une colère non apaisée contre les responsables de la Shoah, qui fait que je ne me sens pas très Européen.»

Dimanche 16 Octobre 2011, 11h29 - par MEEUS, BERNARD
source
article signalé par Benjamin Stora. Merci.

 

SKBG (2) 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 00:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

samedi 15 octobre 2011

17 octobre 1961, général Maurice Faivre

 manif17oct61-b4f3c

 

 

La bataille de Paris du 17 octobre 1961

Maurice FAiVRE

 

Sous le titre : le massacre du 17 octobre 1961, un article de l’encyclopédie en ligne Wikipedia faisait en octobre 2007 le point de cette bataille qui a opposé 25.000 manifestants «algériens», fermement  encadrés par le FLN, à 1.658 policiers et gendarmes engagés par le préfet Maurice Papon.

Cet article notait que 32 à 325 manifestants ont été tués, des dizaines jetés à la Seine, en particulier au pont Saint-Michel, 11.700 interpellés et tabassés, dont un certain nombre dans la cour de la Préfecture de Police. L’auteur se réfèrait essentiellement aux ouvrages de Jean-Luc Einaudi (la bataille de Paris, le Seuil, 1999), de Jean-Paul Brunet (Police contre FLN, Flammarion, 1999), de Raymond Muelle (7 ans de guerre en France, Grancher, 2001) et à l’article de Paul Thibaud dans l’Express d’octobre 2001. Cinq autres auteurs étaient cités (Sylvie Thénault, Jim House et Neil Macmaster, Linda Amiri et Benjamin Stora) et 6 réalisateurs de films.

30509529

D’emblée, on notera que le chiffre de 32 tués est celui de Brunet, et 325 celui d’Einaudi. En 2007, Wikipedia ignorait des sources importantes qu'il a découvertes depuis :

- un deuxième livre de J.-L. Einaudi : Octobre 1961, un massacre à Paris, Fayard, 2001,

- un deuxième livre de J.-P. Brunet : Charonne, lumières sur une tragédie, Flammarion, 2003,

- un article du colonel Raymond Montaner : la manifestation du FLN à Paris le 17 octobre 1961, dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains de 2002,

- le livre de Rémy Valat : Les calots bleus et la bataille de Paris, Michalon 2007.

Restent ignorés cependant les articles de Catherine Segurane : le 17 octobre 1961, Essai de dénombrement des morts, et La propagande à l'oeuvre, dans Agoravox d'octobre 2010.

Professeur émérite d’Histoire à Normale Sup, Jean-Paul Brunet est connu comme un auteur rigoureux. Il est le seul à avoir eu accès à toutes les archives, en particulier de la PJ, des hopitaux et de l’Institut médico-légal (IML), ce qui n’est pas le cas d’Einaudi, ni de Paul Thibaud, ni de Sylvie Thénault. Pris à parti de façon polémique par J.-L. Einaudi, Jean-Paul Brunet a consacré deux chapitres de son deuxième livre à la manifestation du 17 octobre.

 

17-octobre-1961-metro-concorde-elie-kagan-tous-droits-reserves-BDIC

 

manquements à la déontologie historique

Dans un article de la revue Commentaires de l'été 2008, il souligne de façon argumentée les manquements à la déontologie historique des Britanniques Macmaster et House, considérés comme partiaux par leurs collègues. Il souligne à nouveau les violences inadmissibles imputables (1) aux policiers "activistes", mais estime que sur 75 morts conduits à l’IML, la majorité est imputable au FLN. Examinant cas par cas la liste des 325 noms, il confirme son évaluation de 32 tués : 14 certains (2) , 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles.

Il avait précisé dans l’Histoire d’octobre 2001 : 30 morts en comptant large. Le Conseiller d'État Mandelkern, chargé d'inventaire par le ministre Chevènement, relève sept victimes avérées. Dans son Histoire de la guerre d'Algérie (1992), Stora corrige son évaluation de centaines de victimes et ne parle plus que de dizaines (3). Brunet estime que les 246 morts signalés par Geronimi correspondent aux 308 cadavres (dont 60 douteux) examinés à l’IML en 1961 : 141 sont enregistrés avant le 17 octobre, et 72 après le 19. Il en est de même des 109 décès du Service des successions musulmanes, dont 55 ont eu lieu avant le 17 octobre, et 22 dont la date de décès n’est pas déterminée.

P17-1

Dans son mémoire de maîtrise, Pierre Brichard, qui a étudié les listes de ce Service, en retient une trentaine imputables à la répression policière.  L’ancien séminariste Grange ne confirme pas la mort des neuf corps couchés à l’entrée du Palais des sports, et Linda Amiri, ayant eu accès aux archives de la Fédération de France du FLN, dément le massacre dénoncé dans la cour de la Préfecture de Police (ce que confirme Montaner). Il est prouvé également que Fatima Bedar, présentée comme une martyre de la répression policière, s'est suicidée.

Le problème des noyades dans la Seine est plus difficile à élucider. Une seule noyade a été observée, au pont Saint-Michel. Au total, 34 cadavres ont été retirés de la Seine et des canaux en octobre, qui dans leur grande majorité, selon J.-P. Brunet, ne paraissent pas imputables à la répression de la police ; retenus par les barrages de Suresnes et de Bezons, ils étaient tous conduits à l'IML. Selon les harkis de Paris, les noyades étaient une pratique courante du FLN.

Mandelkern observe que les nombreux cadavres relevés dans la Seine, la Marne et les canaux, ne sont pas tous des victimes des règlements de compte FLN/MNA, etque le contre-terrorisme s'insinue. Les responsabilités sont donc partagées entre des groupes de choc étoffés du FLN-MNA, et des équipes marginales de contre-terroristes. Le professeur Brunet dénonce dans l’exploitation de cette affaire un mythe forgé pour les besoins d’une cause militante. Admirateur de Mao et de Pol Pot, "l’historien du dimanche" Einaudi se révèle un hagiographe du FLN, mouvement à visées totalitaires.

11-17-octobre-1961-paris

On pourrait en dire autant d’autres auteurs. La Fédération de France ordonnait une manifestation pacifique et obligatoire; l'obligation se traduisait, selon Mandelkern, par des menaces de mort adressées aux Français-musulmans qui n'obéiraient pas à cet ordre ; quant à la consigne de manifestation pacifique, elle n'a pas empêché la présence de commandos armés qui les premiers ont ouvert le feu. Quant aux manifestants, ils ont observé ensuite la loi du silence, sauf quand il s'agissait d'accuser les forces de l'ordre.

Historien de la guerre d’Algérie, vice-président de la Commission française d’histoire militaire, et membre de l'Académie des sciences d'outremer, il me semble qu’il faut replacer cette bataille dans la stratégie générale du FLN, qui après avoir perdu les batailles d’Alger et des frontières, et se sentant humilié par les fraternisations de mai 1958, a décidé le 28 août 1958 de transporter la guerre en territoire français, et ordonné à ses commandos de combattre l’ennemi avec violence. Cette décision faisait suite à la volonté, proclamée dès 1955, d’éliminer les messalistes en Algérie et en métropole (3).

Ces deux décisions se sont traduites par le massacre en métropole d’au moins 3.957 nord-africains, 150 Européens, 16 militaires, 53 policiers et 48 harkis (le Monde du 20 mars 1962). Ces actions terroristes expliquent, sans les excuser, l’exaspération des policiers et les excès auxquels ils se sont livrés. Quant à la décision de réagir, par une manifestation pacifique, au couvre-feu imposé par la Préfecture de Police, elle n’a pas été approuvée par toutes les instances du GPRA.

maurice-papon-responsable-massacre-17oct61-6
Maurice Papon, préfet de police de Paris

 

Mohammed Harbi : "des enjeux internes... des luttes pour le pouvoir"

Mohammed Harbi écrit dans le Monde du 5 février 1999 : «ce qui a joué dans le déclenchement de la manifestation du 17 octobre, ce sont plutôt des enjeux internes, voire des ambitions personnelles… On était proche de la fin… Ce sont déjà des luttes pour le pouvoir dans l’Algérie indépendante». Cette lutte sera mise en évidence par les accusations de Ben Bella contre la Fédération de France.

La Commission de sauvegarde du droit et des libertés individuels estime que le gouvernement a voulu donner satisfaction à la police. Elle constate que de nombreux disparus ont été libérés ou se trouvent à Vincennes, où le Conseiller Viatte a constaté l'entassement de 2.200 suspects pour 400 places. Son président Maurice Patin a signalé au ministre de l'Intérieur le grave problème social créé par le transfert en Algérie de chefs de familles.

Le Conseiller Damour observe que le couvre-feu a contribué à supprimer les attentats. Les arrestations opérées le 17 octobre avaient été précédées d’opérations de démantèlement des groupes armés du FLN en région parisienne. Selon le Service de coordination des Affaires algériennes (rapports des 1er et 4 décembre) 205 armes à feu, 8 bombes, 26 plastics, 106 grenades et obus ont été saisis en deux mois ; 91 responsables de groupes armés ont été arrêtés, 2.545 militants politiques transférés en Algérie.Les liaisons internes ont été rompues. Pour le présent, conclut ce rapport, la bataille de Paris ne tourne pas à l’avantage du FLN.

Maurice Faivre
le 15  octobre 2011.

(1) "inadmissibles mais secondaires", déclare de Gaulle, qui selon Messmer partage avec le gouvernement la responsabilité de la répression. L'imputation, imaginée par un historien anticolonialiste connu, de l'initiative de Debré, qui aurait  provoqué la répression pour nuire aux négociations engagées par le général de Gaulle, traduit une méconnaissance profonde du fonds privé de Michel Debré.
(2) C’est le chiffre retenu par le colonel Montaner, ancien chef de la Force de police auxiliaire.
(3) Dans sa préface à la bande dessinée de Didier Deaminck et Mako, Stora revient à sa première évaluation (Mediapart du 23 septembre 2011).
(4) réf. Jacques Valette. La guerre d'Algérie des messalistes. L'Harmattan 2001.

 

 9782080683410FS

- critique du livre de Jean-Paul Brunet par Emmanuel Blanchard (2003)

- voir aussi : les victimes du 17 octobre 1961 ? selon Jean-Luc Einaudi (commentaire critique par Michel Renard)

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 12:24 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

lundi 10 octobre 2011

"commémorations" du 17 octobre 1961

arton4851

 

 manifestation parisienne du 17 octobre 1961

général Maurcice FAIVRE

 

Les anticolonialistes et les municipalités qui les soutiennent ont ouvert les hostilités du 50e anniversaire. La première bataille concerne la répression de la manifestation parisienne du 17 octobre 1961.
Des historiens engagés soutiennent la légende des 200 noyés dans la Seine. Les travaux de Jean-Paul Brunet, ex-professeur à Normale Sup, sont ignorés.
Une bande dessinée de Didier Deaminck, préfacée par Benjamin Stora, rend hommage à Fatima Bedar, dont il est prouvé qu'elle s'est suicidée.

Voici quelques-unes des manifestations prévues :
- le 7 octobre à Nanterre, conférence-débat de Med Barkat et Manceron, inauguration du boulevard du 17 octobre
- le 10 octobre au Cabaret sauvage, rencontre des indignés : Stora, Plenel, Lalaoui, Assouline, D.Mermet, St. Hessel,
- le 13 octobre à Aubervilliers, inauguration de la place du 17 octobre, avec Manceron, Remaoun, Aounit
- le 14 octobre à Nanterre, projection du film de Yasmina Adi : Ici on noie des Algériens,
- le 14 octobre au Centre culturel algérien, pièce de théâtre engagée,
- le 15 octobre à Nanterre, colloque avec S.Thénault, Em.Blanchard,  Macmaster, Djerbal, Mhamed Kaki, Lalaoui,
Med harbi V.Collet et J.Luc Einaudi. Témoignages de M.Hervo, N.Rein, MC Blanc-Chaleard.
Projection du film autrefois interdit de Panijel : Octobre à Paris;
- le 15 octobre à l'Assemblée nationale, colloque autour des films de  Panijel, Yasmina et Daniel Kupferstein.
Table ronde avec E.Blanchard, Manceron, Einaudi, Harbi, House, Macmaster, Remanoun et Ruscio.
- le 16 octobre à Colombe, projection du film de Yasmina Adi
- le 17 octobre à Nice, conférence du Consul d'Algérie !
Défilé à Paris jusqu'au pont St Michel
- le 20 octobre à l'Agora de Nanterre, conférence-débat de JJL Einaudi,
- le 22 octobre à la Mairie de Paris, Festival de Maghreb du film, par  l'Espace parisien Histoire-mémoire de la guerre d'Algérie
Projection des films de Panijel et Yasmina Adi, avec Manceron , le  MRAP, et la LDH.

Je diffuserai ultérieurement le point de vue des historiens sérieux.


Maurice Faivre

17Octobre

 - retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 13:01 - - Commentaires [6] - Permalien [#]


dimanche 9 octobre 2011

la Mosquée de Paris sous l'Occupation, 1940-1944 - DOSSIER

 120x160leshommeslibresbd_1

 

Résistance à la Mosquée de Paris :

histoire ou fiction ?

 Michel RENARD

 

Le film Les hommes libres d'Ismël Ferroukhi (septembre 2011) est sympathique mais entretient des rapports assez lointains avec la vérité historique. Il est exact que le chanteur Selim (Simon) Halali fut sauvé par la délivrance de papiers attestant faussement de sa musulmanité. D'autres juifs furent probablement protégés par des membres de la Mosquée dans des conditions identiques.

Mais prétendre que la Mosquée de Paris a abrité et, plus encore, organisé un réseau de résistance pour sauver des juifs, ne repose sur aucun témoignage recueilli ni sur aucune archive réelle. Cela relève de l'imaginaire.

Mon travail en archives depuis des années, me permet de rectifier ces exagérations et de ramener la réalité à ce qu'elle a eu de plus banale.

Le recteur Si Kaddour Ben Ghabrit fut une incontestable personnalité franco-musulmane ayant joué, au service de la diplomatie française et la défense des intérêts musulmans, un rôle primordial dès le début du siècle. Il entre dans les cadres du ministère des Affaires étrangères dès 1892. Kaddour Ben Ghabrit a su dépasser le dualisme de la confrontation et expérimenté la combinaison des cultures et des dynamiques de civilisation. Pièce maîtresse de la réalisation de la Mosquée de Paris, de 1920 à 1926, il l'a ensuite dirigée jusqu'à sa mort en 1954. Quel fut son rôle sous l'Occupation ?

les_hommes_libres_8_10514115marse_1798
Si Kaddour ben Ghabrit et le prince Ratibor

Il n'a pas été un collaborateur, n'ayant fourni aucun renseignement, aucune aide ni à l'armée ni à la police allemande, pas plus qu'aux services de Vichy collaborationnistes. Il n'a pu éviter ni les demandes d'audience ni quelques photos prises notamment lors de la remise à ses fonctions premières de l'Hôpital franco musulman en février 1941 en présence du prince Ratibor, représentant allemand de la place de Paris. C'est tout.

Mais il a refusé toute photo prise dans l'enceinte de la Mosquée, comme il a habilement repoussé tout appui à une déclaration du mufti de Jérusalem, collaborant avec l'Allemagne nazie, pour un appel au soulèvement des peuples musulmans colonisés par la France et la Grande-Bretagne. Il s'est toujours réfugié derrière la distinction du religieux et du politique. À la Libération, il fut accusé par certains d'avoir été complaisant avec les Allemands. Et a dû se défendre.

Or, j'ai découvert les rapports écrits par Si Kaddour Ben Ghabrit lui-même, par Rageot, consul de France au ministère des Affaires étrangères, chargé depuis 1940 de suivre les affaires de la Mosquée de Paris, et par Rober Raynaud, secrétaire général de l'Institut musulman depuis sa création. Ces écrits furent remis au capitaine Noël, officier d'ordonnance du général Catroux à l'Hôtel Intercontinental le 22 septembre 1944. Ils concernent tous l'activité de la Mosquée sous l'Occupation.

catroux2
le général Catroux

Voici le témoignage de Rageot : "Je dois dire que j'ai moimême été tenu au jour le jour, exactement informé de ce qui se passait, coups de téléphone, demandes d'audience, conversations, démarches, etc... et que M. Ben Ghabrit et moi nous sommes régulièrement concertés sur l'attitude à observer et les réponses à faire. Nous ne pouvions demeurer invulnérables qu'à deux conditions : rester sur le terrain religieux et nous abstenir de toute politique. M. Ben Ghabrit y a parfaitement réussi.
Sur le terrain cultuel, en multipliant son aide et ses soins aux musulmans, prisonniers ou civils qui ont afflué à la Mosquée chaque année de plus en plus nombreux. Sur le terrain politique, en s'abstenant de prendre parti dans les questions touchant à la collaboration, au séparatisme, au Destour et d'une façon plus générale, de répondre aux attaques dont la Mosquée a été l'objet de la part de musulmans à la solde de l'ambassade. Jamais, en cette matière, M. Ben Ghabrit ne s'est laissé prendre en défaut et il a su imposer la même discipline à son personnel religieux. En cela il s'est attiré personnellement et à plusieurs reprises l'animosité des autorités allemandes."

Par contre, aucun de ces mémorandums ne mentionne la moindre activité de résistance, ce qui aurait constitué – si cela avait été vrai – la meilleure défense contre l'accusation de collaboration.

La seule mention d'une activité de résistance organisée et systématique en faveur des juifs et d'autres (communistes, francs-maçons) par la Mosquée de Paris provient d'un témoignage postérieur et unique, celui d'Albert Assouline, aujourd'hui disparu. Il a écrit dans le Bulletin des Amis de l'islam, n° 11, 3e trimestre 1983, déposé aux archives de la Seine-Saint-Denis. Mais ce n'est pas une "archive".

Dr_Assouline_film_Berkani
le Dr Albert Assouline, image tirée du documentaire de Derri Berkani (1990)

Il a ensuite réitéré ses affirmations dans le documentaire, Une résistance oubliée… la Mosquée de Paris, 40 à 44 dû à Derri Berkani en 1990. Mais Assouline ne parle pas de réseaux de résistance et ses propos empathiques sur des centaines de personnes abritées et sauvées sont suspects aux yeux de l'historien qui cherche à confronter les témoignages et à les recouper. Je pourrai prouver qu'il se trompe sur un point précis concernant le sort d'une importante personnalité française qui n'a jamais été accueillie par la Mosquée contrairement à ce que dit Assouline. De toute façon, jamais aucun témoin n'a corroboré ses dires.

L'activité de la Mosquée de Paris sous l'Occupation a essentiellement consisté à assurer les ablutions, ensevelissements et obsèques de 1500 musulmans décédés à leur domicile, dans les hôpitaux, les prisons ou les sanas ; à distribuer des denrées, des secours et vêtements aux indigents, aux prisonniers libérés, évadés ou en situation irrégulière. Des repas ont été servis tous les vendredi au restaurant de la Mosquée, réservés plus spécialement aux prisonniers musulmans en traitement dans les hôpitaux et en instance de libération.

Trois fêtes musulmanes ont été célébrées chaque année : Aïd-Es-Seghir, Aïd-El-Kebir et Mouloud. Ces fêtes ont toujours revêtu un caractère purement religieux et aucun élément étranger à l'Islam n'a été autorisé à assister à ces manifestations. Les imams de la Mosquée de Paris se rendaient fréquemment en province pour assister aux obsèques de militaires musulmans prisonniers de guerre etc...

Mais ces histoires d'évasions rocambolesques par les souterrains de la Mosquée et les égouts menant à la Seine relèvent d'une littérature à la Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Pas de la réalité historique. Il est quand même surprenant que la fiction l'emporte à ce point sur la vérité. On ne manie pas impunément le réel historique. 

Michel Renard, historien, chercheur
Co-auteur de Histoire de l'islam et des musulmans en France
(Albin Michel, 2006)
et Histoire de la Mosquée de Paris (à paraître chez Flammarion).

 

- cet artucle a été édité sur le site Rue89 : http://www.rue89.com/2011/10/01/resistance-a-la-mosquee-de-paris-histoire-ou-fiction-224418, le 1er octobre 2011

 

 ________________________________________

 

- Daniel Lefeuvre a fait parvenir cette autre critique au site Rue89 qui ne l'a pas publiée...

 

daniel lefeuvre 

"Les hommes libres"

et les approximations historiques

Daniel LEFEUVRE

 

La sortie, mercredi 28 septembre 2011, du film Les hommes libres s’accompagne de la diffusion d’un dossier pédagogique, destiné aux professeurs de collège et de lycée. L’objectif est assumé : susciter des sorties scolaires et transformer une œuvre, ô combien de fiction comme le démontre l’historien Michel Renard, en «document» historique[1].

Pour asseoir auprès du public et du monde enseignant la crédibilité historique du film, le metteur en scène s’est attaché la participation de Benjamin Stora dans la rédaction de ce dossier. Dès lors, il n’est pas déplacé d’en mesurer la pertinence scientifique. Et, autant le dire tout de suite, certaines affirmations de Benjamin Stora laissent stupéfait.

Ainsi, comment peut-il affirmer que «dans l’Algérie de l’époque, les Algériens musulmans n’avaient pas la nationalité française. Ni Français, ni étrangers : ce sont donc des "hommes invisibles" qui n’auraient donc "aucune existence juridique ou culturelle"» ?

 

Pas Français, les Algériens musulmans ?

On peut admettre que B. Stora ignore que, dès les années 1840, la nationalité française a été reconnue aux Algériens musulmans – comme d’ailleurs aux Juifs de l’ancienne Régence – par plusieurs arrêts de la Cour supérieure d’Alger qui rappelle, en 1862, que «tout en n’étant pas citoyen, l’Indigène est Français»  et de la Cour de Cassation qui stipule que «la qualité de Français est la base de la règle de leur condition civile et sociale». Il est, en revanche, incompréhensible qu’il ignore  le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 qui confirme que «l’indigène musulman est Français».

Bien d’autres dispositions, dans le droit du travail, comme l’accès à la plupart des emplois à la fonction publique (à l’exception de quelques fonctions d’autorité), consacré par la loi Jonnart de 1919 ou l’intégration des travailleurs algériens dans la sphère de protection de la main-d’œuvre nationale du 10 août 1932, etc. suffisent à démontrer que les Algériens disposent bien de la nationalité française.

Autre confirmation : répondant à une enquête prescrite en juillet 1923 par le ministre de l’Intérieur sur «la situation des indigènes originaires d’Algérie, résidant dans la métropole[2]», le préfet de Paris avoue son incapacité à fournir des informations détaillées car, contrairement aux étrangers, les Algériens, «sujets français», ne sont astreints «à aucune déclaration de résidence, ni à faire connaître leur arrivée ou leur départ».

D’ailleurs, au grand dam du gouverneur général de l’Algérie, qui s’en plaint auprès du ministre de l’Intérieur, certaines municipalités, principalement communistes, n’hésitent pas à délivrer à ces Français des cartes d’électeurs !

 

Les Algériens sont-ils, en métropole,

des «hommes invisibles» ? autre assertion étonnante.

Pour le pire et le meilleur, la présence des Algériens en métropole est loin d’être invisible. Combattants aux côtés des Poilus de métropole et des Alliés, travailleurs venus complété les effectifs de l’industrie et de l’agriculture, les Algériens ont noué des liens, parfois étroits, avec les Français qu’ils ont côtoyés lors de la Première Guerre mondiale.

Cette participation à l’effort de guerre a laissé des traces, y compris dans le paysage : des tombes musulmanes sont présentes dans les carrés militaires, une kouba est édifiée, en 1919, au cimetière de Nogent-sur-Marne pour rendre hommage aux soldats musulmans morts pour la France. Enfin, l’existence de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée par les plus hautes autorités de l’État en 1926, ne rend-elle pas visible cette présence au cœur de la capitale ?

À Paris encore, mais aussi en banlieue, le Bureau des Affaires Indigènes (BAI) de la Ville de Paris, créé en mars 1925, ouvre à l’intention des Algériens des foyers rue Leconte, à Colombes, à Gennevilliers et à Nanterre ainsi que deux dispensaires. C’est également à son initiative qu’est construit l’hôpital franco-musulman de Bobigny, inauguré en 1935, auquel est adjoint, en 1937, un cimetière musulman.

Le BAI s’est également préoccupé de l’importance du chômage qui touche de nombreux Algériens du département de la Seine, dès la fin des années 1920. Une section de placement est créée à cet effet : entre 1926 et 1930, 15 130 chômeurs ont bénéficié de son concours.

Progressivement, ses activités se sont élargies : assistance juridique aux accidentés du travail pour faire valoir leurs droits et obtenir le versement des indemnités ou des rentes auxquelles ils peuvent prétendre (1 534 dossiers traités) ; démarches en vue du versement des primes de natalité et indemnités pour charges de famille (9 696 dossiers). On peut estimer insuffisante l’ampleur de l’action entreprise, en particulier en matière d’habitat.

On peut également trouver, dans cette sollicitude des autorités parisiennes à l’égard des Nord-Africains du département de la Seine, une volonté de contrôle – sanitaire et politique – et pas seulement l’expression de sentiments philanthropiques. Mais, outre qu’il est impossible de nier l’intérêt qu’elle a représenté pour ses bénéficiaires, en particulier pour les milliers de patients pris en charge par les dispensaires ou l’hôpital franco-musulman, elle prouve la visibilité des Algériens et l’attention que leur portent les autorités départementales.

C’est bien aussi parce qu’ils sont visibles et, à ses yeux potentiellement dangereux, que la Préfecture de Police juge utile de créer une Brigade nord-africaine quelques semaines après la création du BIA – également située rue Leconte mais qui ne se confond pas avec le BAI - chargée de surveiller, avec moins d’efficacité qu’on le prétend généralement -, les Algériens du département de la Seine.

 

Victimes du racisme de la population métropolitaine ?

Le procès, une nouvelle fois, mérite d’être instruit avec plus de nuance. Certes, des sentiments racistes se manifestent et on en trouve bien des traces, dans l’entre-deux-guerres, dans la presse de droite. Sont-ils aussi généralisés que Benjamin Stora le sous-entend ?

Laissons la parole à l’une de ces prétendues victimes de l’ignorance, du mépris et du racisme des Français. Quel souvenir garde-t-il en mémoire de sa vie à Paris au cours des années vingt ? : «Nous étions unanimes à nous réjouir de l’attitude de sympathie des populations à notre égard, et à faire une grande différence entre les colons d’Algérie et le peuple français dans leur comportement avec nous. Les gens nous manifestaient du respect et même une grande considération mêlée de sympathie.»[3]

arton161250_42014
Messali Hadj, leader du nationalisme algérien
marié avec une Française

Paroles d’un «béni-oui-oui» aux ordres de l’administration ? Non. Éloge du peuple français extrait des Mémoires de Messali Hadj, le père fondateur du nationalisme algérien lui-même, que Benjamin Stora connaît bien mais qu’il semble avoir oublié le temps d’un film !

D’autres sources rapportent cette «sympathie», cette fois pour s’en inquiéter. En juillet 1919, l’administrateur de la commune-mixte de Ténès rapporte que les Algériens de sa commune, revenus de France, «ont été particulièrement sensibles aux marques d’affabilité et de politesse, quelque fois exagérées, que leur ont prodiguées nos compatriotes, ignorants de leurs mœurs et de leur esprit ; mais ces démonstrations auxquelles ils n’étaient pas accoutumés les ont conduits, par comparaison, à penser que les Algériens, les colons en particulier, n’avaient pas pour eux les égards qu’ils méritaient. Un simple khamès débarquant en France devenait un “sidi” […]. Il est donc indéniable que le séjour en France des travailleurs coloniaux les a rapprochés des Français de la métropole[4]».  

Ce «rapprochement», Genevière Massard-Guilbaud en montre un aspect dans son ouvrage Des Algériens à Lyon de la Grande Guerre au Front populaire [5] qui met en évidence une proportion particulièrement importante de mariages avec des Françaises métropolitaines, dès les années 1930. Selon cette historienne, «contrairement à l’image qu’on a donnée d’eux, les Algériens de cette époque s’intégraient mieux que d’autres en France, dans la classe ouvrière ou la petite bourgeoisie commerçante. Le grand nombre de mariages mixtes n’en est-il pas un signe ? Dans quelle communauté étrangère d’ancienneté comparable en France en rencontre-t-on autant ?»

161897_479523485563_6493049_n

Dépourvus d’existence culturelle ?

On se demande alors à quoi pouvait bien répondre la Grande Mosquée de Paris et le cimetière musulman de Bobigny, si ce n’est aux besoins culturels et cultuels des musulmans du département ? Mais il existe bien d’autres manifestations[6] de cette existence et de sa prise en compte : respect par l’Armée des prescriptions en matière d’alimentation, des fêtes et des rites funéraires musulmans ; aménagement, avant la Première Guerre mondiale, par la Compagnie des mines d’Auby-les-Douai (département du Nord), d’un lieu de prière pour ses ouvriers musulmans. Benjamin Stora entre sur ce plan en contradiction avec lui-même, quand il rappelle que c’est à Paris qu’est né, avec la création en 1926, de l’Étoile Nord-Africaine, le nationalisme algérien organisé et qui regroupe, en métropole, environ 3 000 militants. N’est-ce pas là une manifestation culturelle autant que politique ? C’est à Paris, également, que sont publiés journaux et revues nationalistes. Enfin, le film et le dossier rappellent qu’il existe à Paris de nombreux cabarets «orientaux» comme le Tam-Tam, La Casbah, El Djezaïr ou encore El Koutoubia.

Enfin, Benjamin Stora affirme qu’après le débarquement anglo-saxon en Afrique du Nord (novembre 1942) «coincé par les autorités allemandes qui le pressent […] de collaborer franchement», le directeur de la Mosquée a été «obligé de se soumettre».

Kaddour Ben Ghabrit collaborateur ? L’accusation est grave. Elle mériterait d’être étayée. Comment, par quels actes, par quels propos cette collaboration s’est-elle manifestée ? Dans quelles circonstances ? il ne nous le dit pas. Comment admettre une telle liberté vis-à-vis de la méthode historique qui exige, pour toute affirmation,  l’administration de preuves.

Le film et le dossier pédagogique témoignent aussi d’un angélisme confondant. Magnifiant, en l’amplifiant démesurément, le soutien que la Mosquée a pu apporter à quelques Juifs pendant l’occupation allemande, il laisse ignorer la profondeur de l’antijudaïsme d’un nombre considérable d’Algériens musulmans, qui s’est manifesté dans les émeutes qui ensanglantèrent Constantine en août 1934 et qui s’exprime tout au long de la guerre et ultérieurement.

Ainsi, en mars 1941, le CEI – équivalent en Algérie au service métropolitain des Renseignements généraux – note-t-il que «L’abrogation du décret Crémieux avait été quand elle fut connue, accueillie avec une grande joie par les Musulmans.» Cet antijudaïsme se rencontre même parmi les Algériens les plus libéraux et les plus laïques comme en témoigne cette lettre de Ferhat Abbas au préfet d’Alger, datée du 30 janvier 1943, connue de Benjamin Stora, et dans laquelle on retrouve bien des poncifs de l’antisémitisme :

- « Il me parvient de tous côtés que certains éléments importants de la population juive s’emploient à dénigrer systématiquement, auprès des Anglo-Américains, les Musulmans algériens. Je fais appel, Monsieur le Préfet, à votre haute autorité pour intervenir auprès des dirigeants israélites afin de mettre un terme à cette propagande insidieuse et malhonnête. Ce n’est pas la première fois que les juifs adoptent une double attitude et se livrent à un double jeu. Le torpillage du Projet Viollette en 1936 est encore présent à notre mémoire. Il convient, dans leur propre intérêt, de les persuader que les méthodes d’hier sont périmées et que nous nous devons, les uns et les autres, une franchise et une loyauté réciproques. Si cette franchise et cette loyauté n’étaient pas en mesure de faire de nous des amis, elles éviteraient pour le moins de faire de nous des ennemis. Et c’est beaucoup.»

Cet antijudaïsme culturel a-t-il disparu lors de la traversée de la Méditerranée ? En tout cas, de nombreux maghrébins parisiens, notamment d’anciens nationalistes – mais il faut le souligner exclus du parti par Messali Hadj dont l’attitude est, sur ce plan, irréprochable – ont collaboré avec l’occupant et les collaborationnistes français, par la propagande – en exprimant un antisémitisme violent - et comme supplétifs de la Gestapo dans la chasse aux résistants et aux juifs.

Au total, trop d’erreurs, parfois grossières, trop d’affirmations non étayées, trop de non-dits entachent ce dossier pour qu’il constitue un outil pédagogique fiable et dont on puisse en recommander l’usage aux professeurs, d’autant que, dans les documents proposés à la réflexion des élèves, la confusion est entretenue en permanence entre immigrés d’origine étrangère et Algériens, ce qui ouvre à des contresens.

Par ailleurs, je ne prête évidemment aucune arrière-pensée, ni au metteur en scène, ni à Benjamin Stora et je suis persuadé de leur entière bonne foi lorsqu’ils espèrent que le film permettra de rapprocher les communautés musulmanes et juives de France. Je ne peux qu’exprimer mon scepticisme à cet égard. Une autre conclusion, lourde de menaces, pourrait en être tirée, au moment même où l’Autorité palestinienne s’efforce de faire reconnaître l’existence d’un État palestinien contre la volonté d’Israël : les Juifs sont décidément bien ingrats vis-à-vis des Musulmans qui ont tant fait et pris tant de risques, sous l’Occupation, pour les sauver de la barbarie nazie.

Daniel Lefeuvre
Professeur d’histoire contemporaine, Université Paris 8 Saint-Denis

 



[1] Preuve de cette confusion, le libellé de la question n° 3, activité 3, p. 21 du dossier : «d’après le film, quelles actions les résistants maghrébins entreprennent-ils contre l’Occupant ?».

[2] Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM), 9 H / 112.

[3] Cité par Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie, Fayard, 1992, p.15.

[4] ANOM, Alger, 2 I 49, Enquête sur l’état d’esprit des travailleurs coloniaux revenus dans la colonie prescrite par le gouverneur général, 31 juillet 1919. Réponse de l’Administrateur de la  commune-mixte de Ténès, 16 août 1919.

[5] Massard-Guilbaud Genevière, Des Algériens à Lyon de la Grande guerre au Front populaire, Paris, Ed. l’Harmattan, 1995.

[6] Sur cette question, se reporter au travail novateur de Michel Renard, notamment "Gratitude, contrôle, accompagnement ; le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)", Bulletin de l’IHTP, n° 83, premier semestre 2004, pp. 54-69.

 

 ________________________________________

 

 - le 4 octobre, le site Rue89 publiait une réponse de Benjamin Stora ainsi que quelques commentaires de Pierre Haski, responsable du site

 

benjamin_stora_634629_465x348 

 

Benjamin Stora répond aux critiques

des « Hommes libres »

 

Pierre Haski
Rue89

Le film « Les Hommes libres » d'Ismaël Ferroukhi, sur la mosquée de Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, déclenche une polémique entre historiens. Benjamin Stora, spécialiste de l'Algérie, qui fut conseiller historique lors de la réalisation de ce film, a vivement réagi à la tribune, diffusée par Rue89 la semaine dernière, contestant la véracité du film.

Benjamin Stora nous a adressé des remarques concernant la tribune de Michel Renard, lui aussi historien, reprenant point pas point les critiques de son confrère.

Il est écrit par Michel Renard, en préambule de ce texte publié par Rue89 :

«Il est exact que le chanteur Selim (Simon) Halali fut sauvé par la délivrance de papiers attestant faussement de sa musulmanité. D'autres juifs furent probablement protégés par des membres de la Mosquée dans des conditions identiques.»

Benjamin Stora :

«C'est très exactement ce que montre le film “Les Hommes libres”.»

Michel Renard ajoute :

«Mais prétendre que la mosquée de Paris a abrité et, plus encore, organisé un réseau de résistance pour sauver des juifs, ne repose sur aucun témoignage recueilli ni sur aucune archive réelle. Cela relève de l'imaginaire.»

Benjamin Stora répond :

«Le film n'a jamais prétendu dire qu'il y avait un réseau organisé (ce mot n'est jamais été prononcé dans tout le film) (1), et il n'évoque jamais le sauvetage massif de juifs et de résistants (Michel Renard doit confondre avec des articles de presse à propos du film).

Le film montre un résistant algérien (l'exemple est celui de Salah Bouchafa, ancien du PCF, qui a rejoint le PPA, est mort en déportation), et une réunion du PPA clandestin, et l'histoire d'un chanteur, Salim Halali, dont l'histoire est bien réel.

34065656_jpeg_preview_large

Pour le sauvetage de juifs, il est montré deux petits enfants (sur la base de témoignages de personnages toujours vivants et qu'il est possible de rencontrer).

Si tous ces personnages ont réellement existé, alors pourquoi un article si virulent ? Ce film, à mon sens, s'inscrit dans la lignée d'autres films, comme “Le Vieil Homme et l'enfant”, de Claude Berri (l'histoire d'un vieil homme joué par Michel Simon, qui sauve un enfant juif). »

Michel Renard poursuit :

«Le recteur Si Kaddour Benghabrit fut une incontestable personnalité franco-musulmane ayant joué, au service de la diplomatie française et la défense des intérêts musulmans, un rôle primordial dès le début du siècle. Il entre dans les cadres du ministère des Affaires étrangères dès 1892. Kaddour Benghabrit a su dépasser le dualisme de la confrontation et expérimenté la combinaison des cultures et des dynamiques de civilisation.»

Benjamin Stora :

«Précisément, c'est ce que montre le film ! !»

Kaddour Benghabrit «n'a pas été un collaborateur»

Lorsque Michel Renard fait observer que Kaddour Benghabrit «n'a pas été un collaborateur», Benjamin Stora répond que c'est précisément «ce que montre le film». Même réponse lorsque Michel Renard ajoute qu'«il n'a pu éviter ni les demandes d'audience ni quelques photos prises» : «C'est ce que montre le film», répond Stora.

Plus loin, Benjamin Stora reprend un autre passage du texte de Michel Renard :

«Sur le terrain politique, en s'abstenant de prendre parti dans les questions touchant à la collaboration, au séparatisme, au Destour et d'une façon plus générale, de répondre aux attaques dont la mosquée a été l'objet de la part de musulmans à la solde de l'ambassade. Jamais, en cette matière, M. Benghabrit ne s'est laissé prendre en défaut et il a su imposer la même discipline à son personnel religieux. En cela il s'est attiré personnellement et à plusieurs reprises l'animosité des autorités allemandes.»

Pour Benjamin Stora, «c'est ce que montre, encore, le film».

Par contre, lorsque Michel Renard fait observer qu'«aucun de ces mémorandums ne mentionne la moindre activité de résistance, ce qui aurait constitué – si cela avait été vrai – la meilleure défense contre l'accusation de collaboration», Benjamin Stora répond que « le film s'arrête en 1944».

Michel Renard poursuit :

«La seule mention d'une activité de résistance organisée et systématique en faveur des juifs et d'autres (communistes, francs-maçons) par la mosquée de Paris provient d'un témoignage postérieur et unique, celui d'Albert Assouline, aujourd'hui disparu.

Il a écrit dans Le Bulletin des amis de l'islam, n° 11, troisième trimestre 1983, déposé aux archives de la Seine-Saint-Denis. Mais ce n'est pas une “archive”.

Il a ensuite réitéré ses affirmations dans le documentaire "Une résistance oubliée : la mosquée de Paris, 40 à 44" dû à Derri Berkani en 1990. Mais Assouline ne parle pas de réseaux de résistance et ses propos empathiques sur des centaines de personnes abritées et sauvées sont suspects aux yeux de l'historien qui cherche à confronter les témoignages et à les recouper.

Je pourrai prouver qu'il se trompe sur un point précis concernant le sort d'une importante personnalité française qui n'a jamais été accueillie par la Mosquée contrairement à ce que dit Assouline. De toute façon, jamais aucun témoin n'a corroboré ses dires.»

Benjamin Stora lui répond :

«Et Salim Hallali précisément ? Le film est surtout centré sur lui... Il est possible de rencontrer aujourd'hui des juifs séfarades qui ont demandé à être musulmans pendant cette période pour échapper à la mort.»

Michel Renard concluait ainsi sa tribune :

«L'activité de la mosquée de Paris sous l'Occupation a essentiellement consisté à assurer les ablutions, ensevelissements et obsèques de 1 500 musulmans décédés à leur domicile, dans les hôpitaux, les prisons ou les saunas ; à distribuer des denrées, des secours et vêtements aux indigents, aux prisonniers libérés, évadés ou en situation irrégulière. [...]

Mais ces histoires d'évasions rocambolesques par les souterrains de la mosquée et les égouts menant à la Seine relèvent d'une littérature à la Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Pas de la réalité historique. Il est quand même surprenant que la fiction l'emporte à ce point sur la vérité. On ne manie pas impunément le réel historique.»

«Un film qui montre des gestes d'humanité»

Benjamin Stora lui répond :

«La critique historique de Michel Renard de cette œuvre est infondée. Le film n'a jamais montré la mosquée comme lieu central de la Résistance. Les sauvetages sont le produit de rencontres et pas de plans idéologiques pré-établis. Si le film n'évoque que le sort d'un résistant algérien, de l'amitié entre un jeune immigré et un chanteur juif sauvé par la mosquée (tous ces personnages sont bien réels), alors pourquoi cet article si virulent contre un film qui montre des gestes d'humanité ?

Je voudrais simplement rappeler cette phrase, à propos de polémiques sur les “chiffres” : Celui qui sauve une vie sauve l'humanité toute entière."

Et Salim Hallali a bien été sauvé par la Mosquée de Paris.»

 

1 - Beaucoup de spectateurs le voit pourtant ainsi. À commencer par le compte rendu, signé André Videau, sur le site de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration : "L’histoire est peu connue. Dans le Paris occupé de 1942, alors que les autorités de Vichy, pactisent sans vergogne avec les nazis et participent à la traque des juifs, un réseau de soutien clandestin s’est organisé autour de la mosquée de Paris, sous la houlette de son Recteur Si Kaddour Ben Ghabrit." http://www.histoire-immigration.fr/magazine/2011/10/les-hommes-libres - Michel Renard

________________________________________

 

Pierre Haski

Cette polémique entre deux spécialistes de l'Algérie a une toile de fond : les rapports entre juifs et musulmans en France, et la question plus large du conflit israélo-arabe.

« Les juifs sont bien ingrats vis-à-vis des musulmans »

Ce mardi, Rue89 a reçu un nouveau texte mettant en cause « les erreurs de Benjamin Stora », et signé par Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire contemporaine, université Paris-VIII Saint-Denis. Daniel Lefeuvre se réfère à la tribune de Michel Renard, avec lequel il avait signé, en 2008, un texte commun intitulé : « Faut-il avoir honte de l'identité nationale ? » (Larousse), écrit en réponse à l'opposition suscitée par la création du ministère de l'Identité nationale (aujourd'hui disparu) par Nicolas Sarkozy.

Après avoir relevé ce qu'il qualifie d'«erreurs» ou de «non-dits» du dossier historique acompagnant le film, Daniel Lefeuvre ajoute :

« Je suis persuadé de leur [Benjamin Stora et le réalisateur Ismël Ferroukhi, ndlr] entière bonne foi lorsqu'ils espèrent que le film permettra de rapprocher les communautés musulmanes et juives de France. Je ne peux qu'exprimer mon scepticisme à cet égard. »

Sa conclusion donne peut-être une des clés de cette polémique, puisqu'il rattache le film, et le récit du sauvetage de juifs par la mosquée de Paris, aux débats actuels autour de la Palestine :

«Une autre conclusion, lourde de menaces, pourrait en être tirée, au moment même où l'Autorité palestinienne s'efforce de faire reconnaître l'existence d'un Etat palestinien contre la volonté d'Israël : les juifs sont décidément bien ingrats vis-à-vis des musulmans qui ont tant fait et pris tant de risques, sous l'Occupation, pour les sauver de la barbarie nazie.»

C'était donc ça ? Toute cette polémique pour éviter qu'on puisse penser que juifs et musulmans aient une histoire commune ou des raisons de vivre ensemble en bonne intelligence ? Dérisoire

 ________________________________________

 

les_hommes_libres_7_10514114hrjgs_1798

 

- le site Rue89 a ensuite renoncé de publier le texte de Daniel Lefeuvre ainsi que ma réponse à Benjamin Stora. Voici ces textes :

 

 

texte adressé à Rue89

Daniel LEFEUVRE

 

Monsieur,

Je viens de prendre connaissance de la mention que Rue89 fait de mon article consacré aux erreurs historiques énoncées par Benjamin Stora, dans le dossier de presse et dans le dossier pédagogique accompagnant le film. Je vous remercie d'avoir souligné que mes divergences d'appréciation sur la portée politique -ou citoyenne, selon l'expression à la mode - du film ne mettent pas en cause la bonne foi du réalisateur ni celle de son conseiller historique.

En revanche, alors que vous faites état des "erreurs" que je reproche à Benjamin Stora, vous n'avez pas pris soin de les porter à la connaissance de vos lecteurs. Or, ces critiques relèvent du rétablissement de réalités historiques que Benjamin Stora paraît avoir oubliées (notamment sur le statut juridique des Algériens pendant la période coloniale) et de questionnements à propos de certaines de ses affirmations qu'il ne prend pas la peine de justifier (par exemple lorsqu'il explique, qu'après le débarquement anglo-américain au Maghreb en  novembre 1942, je cite : "Ben Ghabrit est coincé par les autorités allemandes qui le pressent de rompre ses liens avec le Sultan et de collaborer franchement. Il est obligé de se soumettre". Ben Ghabrit, collaborateur, l'accusation mériterait d'être étayée par des faits !

Confiant dans votre scrupule à offrir à vos lecteurs une information complète et honnête, je ne doute pas que vous aurez à coeur d'éclairer complètement vos lecteurs en publiant l'intégralité de mon texte. Ils pourront ainsi juger de sa pertinence en toute connaissance.

Je vous en remercie par avance et vous prie de croire en l'assurance de mes salutations les meilleures.

Daniel Lefeuvre

Professeur des Universités en histoire contemporaine, Université Paris 8 Saint-Denis", nous avons tout à y gagner parce que nous avons raison.

Salut, et vive la polémique.

 

 réponse à Benjamin Stora

 Michel RENARD

 

J'ai vu le film dont je parle. Il montre plus que – même si il est centré sur…- l'histoire de Selim Halali. Si le mot "réseau" n'est pas prononcé, sa réalité est montrée.
Ces résistants cachés dans les caves de la Mosquée appartiennent à un réseau, ils organisent le sauvetage du résistant Francis en le faisant sortir de l'Hôpital franco-musulman. Ce qui fait dire à Si Kaddour qu'ils ont mis la Mosquée "en danger" (dialogue Si Kaddour / Younès). Ben Ghabrit est informé préventivement – par qui ? – de la rafle du Vel d'Hiv, comme il l'est de la descente de la police – par qui ? - ce qui lui permet de faire évacuer toutes les personnes cachées dans la Mosquée.

Selon le film, les soupçons formulés par les Allemands sur son activité le font convoquer par Knochen, représentant de Himmler à Paris… ce qui, à ma connaissance, n'a jamais été le cas.

La scène des fidèles qui se lèvent ensemble, à la demande de l'imam pour sortir entourer Younès et la fillette juive et leur permettre de s'échapper, ne correspond à rien de réel.

Benjamin Stora répond que le film s'arrête en 1944. Or, justement les rapports que j'évoque (Ben Ghabrit, Rageot et Rober Raynaud) sont rédigés en 1944 et portent sur toute la période de l'Occupation. Aucun des trois n'évoquent ces activités.

Je n'ai tout de même pas inventé la fin du film avec cette évasion de nombreuses personnes par les égouts, leur accueil sur une péniche qui les attendait… toutes choses difficilement envisageables hors l'activité d'un réseau organisé.

Le film ne dit pas explicitement que Ben Ghabrit en était l'organisateur direct mais laisse bien comprendre que la Mosquée de Paris a accueilli cette structure résistante. On imagine malaisément, dans la logique du récit de ce film, que cela fût possible sans l'accord tacite de Ben Ghabrit.

Or, il n'existe aucune preuve de tout cela. Le documentaire de Derri Berkani (1990) pêchait déjà par l'absence de preuve ainsi que le court métrage de Mohammed Ferkrane l'année dernière… Le film d'Ismaël Ferroukhi, et ses propres commentaires ("Ben Ghabrit… tout en risquant sa vie pour sauver des hommes et des femmes en danger : résistants, Juifs, indépendantistes d'Afrique du Nord…", cf. dossier de presse), offrent une vision qui dépasse le secours apporté à Selim Hallali et à des Juifs sépharades selon des "rencontres fortuites".

Il laisse penser que la Mosquée a été le lieu d'une intense activité résistante.

 

collaborateur ou pas collaborateur ?

Benjamin Stora rétorque à mon affirmation selon laquelle Ben Ghabrit n'a pas été un collaborateur : "c'est ce que montre le film". Or, dans son interview, il affime que "la Mosquée de Paris a collaboré avec le régime de Pétain et les autorités allemandes". Où est alors la vérité ?

La "virulence" (?) de ma critique ne portait pas sur les gestes d'humanité portés à quelques juifs aidés par la Mosquée mais sur tout ce qui dans le film évoquait une activité résistante dont il n'existe aucune preuve historique. Ou alors, je les attends.

Michel Renard

 

 les-hommes-libres-4-10514111dqbjt_1798

Il est dommage, pour la "vie des idées", que le site Rue89 n'ait pas assumé le débat jusqu'au bout... Il y a encore des vérités historiques qui sont dérangeantes pour la "Gauche"... MR

- voir aussi : le père de Philippe Bouvard sauvé par la Mosquée de Paris

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 12:20 - - Commentaires [11] - Permalien [#]

vendredi 17 juin 2011

la Mosquée de Paris a-t-elle résisté sous l'Occupation ?

img_20314_court-metrage-ensemble-de-mohamed-fekrane

 

la résistance de la Mosquée de Paris ?

 

Un court-métrage a été diffusé à Cannes dans le cadre d'une sélection "Banlieuz'art", financée par le Conseil régional d'Île-de-France (implication de Julien Dray). Une production a ému de nombreux spectateurs. Elle s'intitule "Ensemble", son réalisateur est Mohamed Fekrane. Présentation : "Paris 1942, un enfant juif Isaac échappe à une rafle organisée par les SS. Il se réfugie alors dans une mosquée.."

http://www.dailymotion.com/video/xhcg0p_court-metrage-ensemble-de-mohamed-fekrane_shortfilms

Dans une interview, Mohamed Fekrane, déclare : «1500 enfants juifs sauvés de la déportation» par la Mosquée de Paris pendant l’Occupation ? «Une histoire vraie»… Mais d’où sort-il cela…? Il aurait un ou deux témoignages venus du Maroc… La Mosquée lui «a dit sans lui dire»… N’importe quoi…! «La torture»…? Mais qui a été torturé…? Pas Si Kaddour ben Ghabrit ni aucun imam de la Mosquée de Paris. «Je n’ai fait que relater la vérité» dit Mohamed Fekrane… mais quelle vérité ? Il n’y a strictement aucun témoignage. C'est un récit sympathique mais ce n'est pas une vérité historique.

 

195813_339350370722_4489826_n

 

Une fois ces questions adressées à diiférents sites internets, j'ai reçu du réalisateur le message suivant :

Film Ensemble à l'intention de Michel Renard
Bonjour Michel,

je vous contact par rapport au court métrage Ensemble qui est une fiction au sujet de Si kaddour ben ghabrit, je ne suis pas historien et avant de me lancer dans cette aventure j'ai lancer un appel à personne pour m'aider à développer ce sujet (il y a 3 ans mais aucune réponse), et avec les très peu de fragments de cette histoire, j'en ai voulu faire un court-métrage et bien sure une fiction, une dramaturgie...il était effectivement recteur de la mosquée de paris (j'en ai fait un imam) il ne meurt pas dans le court métrage puisqu'il décède en 1953 et enterré à la mosquée de Paris, et les passages de tortures ne sont que pure fiction, vu que personne n'a réellement confirmation, par contre vu que vous connaissait mieux que moi cette période et ces faits, je ne serais pas contre une aide historique de votre part si bien entendu vous êtes d'accord.

Cordialement,
Mohamed Fekrane.

J'ai répondu :

Bonjour Mohamed,

Les qualités filmiques de "Ensemble" sont remarquables. J'ai eu plaisir à le voir et revoir plusieurs fois. Il n'y a pas que l'émotion, il y les plans, les angles, la bande-son, le rythme…

Mais je ne peux qu'être surpris par ce qui est présentée comme une "histoire vraie"… Si trois ans de recherches de témoins n'ont rien donné, c'est peut-être un signe, non…?

En fait tout part du documentaire de Derri Berkani "Une résistance oubliée, la Mosquée de Paris", avec la recherche de Baya Azzi (1990).

Le témoignage du Dr Assouline n'est guère probant. On ne sait pas d'où il tire ce chiffre de 1742 (cartes de ravitaillement, personnes hébergées…?). Et qui aurait fourni ces cartes ? La Mosquée recevait des titres de ravitaillement de la part du Secours National et des denrées du Service du Ravitaillement. Et elle est venue au secours de nombreuses personnes.

Le Dr Somia est plus précis dans le récit du sauvetage d'un enfant. Puis il évoque le réseau auquel il participait et qui pouvait solliciter la Mosquée pour des prisonniers et des déportés évadés, semble-t-il. Il ne fournit cependant aucun chiffre.

Mais tout cela ne constitue pas les preuves de l'existence d'une organisation de sauvetage d'enfants juifs par la Mosquée de Paris en liaison avec un réseau FTP.

Je sais par ailleurs que le témoignage du Dr Assouline est à prendre avec des pincettes (il dit des choses fausses, j'en ai la preuve) ; on ne comprend pas ce qu'il faisait à la Mosquée : y est-il resté deux ou trois nuits ? ou a-t-il fait partie d'un réseau qui, ensuite, a agi avec la Mosquée…? Tout cela est confus.

Derri Berkani a déclaré à la presse algérienne avoir eu entre les mains en 1974 un livre (registre ?) à la Mosquée de Paris mentionnant des listes d'enfants juifs qu'on faisait passer pour des enfants algériens. Pourquoi ce livre n'est-il pas rendu public…? Pourquoi ne l'a-t-il pas photographié ?

Je dispose de plusieurs documents d'archives que je rendrai publics dans mon livre sur l'histoire de la Mosquée de Paris (Flammarion éditeur, à paraître) qui montrent une histoire complexe… mais qui ne valide pas la "belle histoire" du film "Ensemble", malheureusement.

Mais je ne vois pas de quoi en faire un film à thèse simple.

Wa salam

Michel Renard

 

Berkani couv

 

Je publierai bientôt, un ouvrage couvrant toute l'histoire de la Mosquée de Paris (enfin, ce que j'en sais, d'après les archives et mes propres investigations...). La question du comportement de la Mosquée de Paris entre 1940 et 1944 ne correspond à aucune légende dorée ni à aucune légende noire. Mais les quelques "témoignages" produits jusqu'à présents sont à recevoir avec la plus grande prudence.

On ne peut peut faire du cinéma comme Tarantino, Inglorious Basterds, et inverser la réalité historique... Moi, cela ne m'a jamais satisfait. Depuis Thucydide, le rapport de l'esprit à l'histoire est une exigence de vérité.

Michel Renard

 

- retour à l'acueil

Posté par michelrenard à 19:15 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

jeudi 28 avril 2011

la kouba de Nogent (1919) enfin reconstruite

58943555

 

la kouba reconstruite est inaugurée

ce jeudi 28 avril 2011

 

La kouba de Nogent-sur-Marne, édifiée en 1919, effondrée en 1982, est reconstruite. Elle est inaugurée ce jeudi 28 avril 2011. N'ayant pu m'y rendre, pour des raisons personnelles, je me sens représenté par l'allocuation de Daniel Lefeuvre, mon ami.

Je le remercie pour tous les effots auxquels il a consenti pour faire faire aboutir ce projet que j'avais conçu en découvrant le dossier de la kouba aux Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence et en retrouvant l'héritier du marbrier de 1919.

Je remercie tous ceux qui ont conjugué leurs efforts pour que cette résurrection voit le jour.

Des jeunes gens de vingt et quelques années sont venus mourir "pour la France" dans la boue des tranchées lors de la Première Guerre mondiale. Il s'est trouvé alors quelques esprits pour leur rendre hommage, en dehors de toute sollicitation officielle. Aujourd'hui, d'autres esprits généreux, ont additionné leur dévouement pour que l'édifice soit à nouveau debout. C'est une fidélité qui mérite le respect.

Nous avons fait un peu plus que les concepteurs de l'édifice premier. Nous avons pu ajouter les versets du Coran que le consul Émile Piat et les imams algériens présents alors à Nogent avaient imaginés sans avoir eu les moyens de les faire figurer au fronton de l'édifice.

Cette refondation de la kouba de Nogent-sur-Marne témoigne que la France n'est pas "islamophobe", que l'engagement aux côtés de ses principes n'a ni couleur ni religion, que seule compte l'adhésion à ses principes émancipateurs - ceux-là fussent-ils malmenés en certains temps et en certains lieux. Car nul idéal ne se déploie sans contradictions.

Michel Renard
professeur d'histoire
"découvreur" scientifique de la kouba de 1919

 

58942885

 

- Qu'est-ce que la kouba de Nogent ?

- témoignage de Marc Arazi, conseiller municipal (28 avril 2011)

 

allocuation de Daniel Lefeuvre, président de l'association Études Coloniales

Il y a bientôt cent ans, entre 1914 et 1918, près de 450 000 soldats – volontaires et conscrits -, venus de toutes les colonies de l’empire français, participèrent, aux côtés des Poilus métropolitains et des Alliés, aux combats meurtriers de la Première Guerre mondiale et contribuèrent par leur courage à la victoire finale.

Si ils n’ont pas servi de «chair à canon» pour l’armée française, contrairement à une légende tenace, leur sacrifice, à l’égal de celui des combattants français, a été particulièrement élevé : 70 800, soit 13 % des effectifs mobilisés, ont donné leur vie pour défendre la France.

À Nogent-sur-Marne, lors du conflit, a été implanté un hôpital colonial destiné à soigner ces soldats, blessés lors des combats ou gravement malades. Ceux qui n’ont pu être sauvés, malgré les soins attentifs du personnel médical, reposent ici, dans ce cimetière.

C’est pour leur rendre hommage, que trois personnalités nogentaises, M. BRISSON, le maire de la Ville, M. HERICOURT, entrepreneur de monuments funéraires et le consul général Emile PIAT, décidèrent d’édifier une kouba, monument qui, dans la tradition islamique, honore un pieux personnage.

Inauguré le 16 juillet 1919, mais peu entretenu les années suivantes, l’édifice dû être rasé en 1982.

Mais, grâce au travail d’un historien, mon collègue et ami Michel RENARD, ces traces ont été retrouvées, aux Archives d'Outre-mer à Aix-en-Provence, puis chez le descendant de M. Héricourt, M. Gilles Martin, qui en a conservé précieusement les témoignages.

Aussi, dès sa création, l’association Études coloniales, a-t-elle décidé d’entreprendre les démarches pour la reconstruction de la kouba. Cette entreprise n’aurait pu aboutir sans l’appui déterminé d’un certains nombre de personnalités et d’associations auxquelles je voudrais rendre hommage. En premier lieu,

- à l’actuel maire de Nogent, M. Jacques MARTIN qui a immédiatement apporté son soutien «enthousiaste» à cette initiative.

- à M. Sébastien Eychennes, maire-adjoint chargé de la Mémoire, qui a suivi avec une attention toute particulière ce dossier et qui a contribué avec obstination à son avancement.

- Je voudrais également remercier les successifs ministres de l’Immigration, de l’Intégration et de l’identité nationales, messieurs Brice HORTEFEUX et Eric BESSON qui ont appuyé le projet de toute leur autorité et qui ont pris en charge une part élevée de son financement.

- Le Souvenir français, son président général, le contrôleur général DELBAUFFE, son délégué départemental, le colonel Hamon et son Comité nogentais doivent également être remerciés pour leurs contributions importante.

- M. Gilles CARREZ, député. Grâce à son intervention une subvention importante du ministère de la Défense a été obtenue. Je tiens également à souligner l’appui apporté par Jacques TOUBON, président de la CNHI, par le Comité d’Entente des Anciens Combattants et Victimes de Guerre de Nogent-sur-Marne, par l’association des Amis de Raoul Salan, par l’Association Mémoire et Souvenirs de l’Armée d’Afrique ainsi que par l’Union nationale des Anciens combattants musulmans.

- Je n’aurais garde d’oublier M. Gilles MARTIN qui, fidèle à l’engagement de son aïeul a accepté d’entreprendre et d’achever les travaux de reconstruction, sans que le financement de l’opération n’ait été pleinement assuré.

Enfin, un certain nombre de contributeurs privés, que je ne peux tous citer aujourd’hui, se sont associés à ce projet. C’est grâce à cet effort commun, que la kouba est aujourd’hui reconstruite et qu’ainsi, la République assure, à travers le temps, son devoir de mémoire à l’égard de tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour défendre ses idéaux.

Je vous remercie.

Daniel Lefeuvre
Professeur des Universités
Président d’Etudes coloniales

___________________________________________________________

 

texte du bulletin municipal de Nogent :

Le Conseil municipal, par délibération du 23 décembre 1917, avait décidé de l’érection d’un monument dans le cimetière communal, destiné à honorer les militaires musulmans morts pour la France au cours de la guerre 1914-1918 et inhumés à Nogent.

C'est principalement à Émile Piat, consul général, attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne, que l'on doit la construction de la kouba de Nogent. Grâce à l’assistance de M. Brisson, maire, et à un généreux donateur, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires, ce monument est construit en 1919. Inauguré le 16 juillet, mais peu entretenu dans les années qui suivirent, il fut détruit en 1982.

La reconstruction de la kouba du cimetière de Nogent en 2011 a été réalisée par l’entreprise funéraire E.L. Martin. Ce projet décidé par Jacques J.P. Martin, maire de Nogent-sur-Marne, suivi dans sa mise en oeuvre par son adjoint Sébastien Eychenne et l’association Études Coloniales, marque comment la République assume, par-delà le temps, son devoir de mémoire à l'égard de tous ceux qui ont donné leur vie pour défendre ses idéaux.

Le monument reconstruit sera inauguré sous le haut patronage du ministre de la Défense et en présence de Jacques J.P. Martin, maire de Nogent-sur-Marne, Sébastien Eychenne, adjoint au maire délégué au devoir de mémoire, Daniel Lefeuvre, président de l’association Etudes coloniales et des associations d’anciens combattants.

Du 28 avril au 19 mai, une exposition se tiendra dans le hall de l’Hôtel de Ville.

Cimetière de Nogent
134, rue de la Paix - Le Perreux-sur-Marne


Jeudi 28 avril à 10 h - source

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 09:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

mardi 18 janvier 2011

une kouba en métrople, 1919-2010

Diapositive1


la kouba de Nogent (1919)

reconstruite en 2010 et inaugurée en 2011

Michel RENARD


P1080032
la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne le 11 novembre 2010


P1080033
la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne le 11 novembre 2010

À l'été 2004, aux archives d'Outre-mer, à Aix-en-Provence, poursuivant mes recherches sur la présence musulmane en métropole, j'ai découvert une correspondance entre Émile Piat, consul en région parisienne, responsable des formations sanitaires accueillant des combattants de confession musulmane, et le capitaine Jean Mirante, du service des Affaires indigènes à Alger. Il était question de l'édification d'une kouba en l'honneur des soldats musulmans de l'armée française morts lors de leur séjour à l'hôpital de Nogent-sur-Marne.

J'ai expliqué ici ce qu'était une kouba et les épisodes de cette histoire, l'inauguration du monument en 1919, ainsi que les démarches entreprises pour tenter de la faire reconstruire après son écroulement dans les années 1980. Avec mon ami Daniel Lefeuvre, professeur à l'université Paris-VIII, nous avons multiplié les initiatives (surtout lui ces dernières années) qui ont fini par aboutir après un appui initial du président Nicolas Sarkozy (la Gauche se foutant carrément de cette affaire, bravo les défenseurs des immigrés...!) :

- Appel et souscription pour le reconstitution de la kouba de Nogent-sur-Marne (2007)

- Projet de reconstitution de la kouba (1919) du cimetière de Nogent-sur-Marne (Michel Renard, 2005)

- Versets du Coran sur la kouba de Nogent

- Lettre adressée à Hamlaoui Mekachera (9 mai 2005)

- Lettre adressée à Dalil Boubakeur (10 mai 2005)

- Réponse de Dalil Boubakeur (24 mai 2005)

En 2004, j'avais retrouvé le marbrier, descendant de celui qui avait bâti la kouba, et tout a commencé comme cela. Aujourd'hui, la kouba a été reconstruite.

Elle avait été édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit.

C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui. C'est aussi cela l'identité nationale en France.

Michel Renard

27813487_p
en 2004

57036465_p
construction en cours à l'été 2010

57037383_p
à l'été 2010


- blog sur la reconstruction de la kouba de Nogent-sur-Marne

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 21:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

vendredi 14 janvier 2011

un téléfilm de 2005 sur le 17 octobre 1961

00797936_photo_affiche_nuit_noire_17_octobre_1961




17 octobre 1961,

téléfilm d'Alain Tasma et Patrick Rotman

note critique du général Maurice FAIVRE


Nuit noire, 17 octobre 1961, Alain Tasma. Scénario de Patrick Rotman,
Téléfilm de 2005, durée 1h50, France 3, 17 octobre 2010 à 20h35.

FR3 se distingue à nouveau dans la manipulation historique (1), en diffusant ce film pro-FLN sur la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Les protagonistes de cette bataille de Paris sont les policiers français dirigés par l’ignoble préfet Papon (sic), et les "pacifistes" de la Fédération de France du FLN.

L’accent est mis sur la violence des policiers (2), qui commence bien avant le 17 octobre. Vexations, tabassages, contre-terroristes pratiquant l’étranglement et la noyade, tir à balles sur les manifestants. Papon et son adjoint Somveille dirigent une répression sanglante en imposant un couvre-feu illégal ; ils réquisitionnent stades, gymnases et autobus parisiens. En ordonnant de rendre 10 coups pour un, ils couvrent les bavures. Faute de médicaments, les soins médicaux ne sont pas assurés.

Quant à de Gaulle, il négocie dans le dos de Debré et juge secondaire et inacceptable cette manifestation. Alors que la guerre du FLN a été portée en métropole en 1958, et que certains militants revendiquent l’assassinat des policiers, les dirigeants de la Fédération de France ordonnent une manifestation massive, pacifique et obligatoire : «Nous sommes en guerre, il faut passer à l’action et retourner l’opinion française». Les Algériens sont embrigadés dans les bidonvilles, les récalcitrants sont abattus, ainsi que ceux qui refusent l’impôt révolutionnaire.

On ne voit pas dans le film les femmes qui devaient défiler en tête, mais l’on montre les porteuses de valises et celles qui fabriquent de faux papiers. Ce film est présenté comme une fiction, pour la raison qu’aucune image n’a été tournée. La presse recueille cependant les dépositions des humanistes qui dénoncent leurs collègues. Certains chiffres sont exacts : opposés à 1 640 policiers, 20 000 manifestants dont 11.000 sont arrêtés. Mais le nombre des victimes est multiplié, il n'y a pas 50 à 200 Algériens tués, dont 50 dans une cour de la Préfecture de Police, mais une dizaine sûrs, selon Brunet et Mandelkem. Certains ont été pendus, mais on ne les voit pas. Les noyades en revanche sont filmées.

Maurice Faivre
le 18 octobre 2010

18833448
image du film


P.S. Le dénombrement des morts, et la propagande mise en oeuvre par le FLN font l’objet d’une mise au point de l’historien François Dosse et de Catherine Segurane, qui s’appuient sur les travaux de Jean-Paul Brunet, du Conseiller d’Etat Mandelkem, de l’Avocat général Geronimi et de Sylvie Thénault. Leurs conclusions sont disponibles sur Agoravox.fr.

1 - après le film Les porteuses de feu, à la gloire des poseuses de bombes en Algérie, et un débat très orienté par Béatrice Schönberg, à la suite du film de Costelle-Clarke sur la tragédie des harkis le 20 septembre 2010.

2 - noter que les harkis de Paris ne sont pas mis en scène.

18453080
image du film

2334310283
Patrick Rotman et Alain Tasma


_______________________________________________________

9782080676917FS

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 17:44 - - Commentaires [2] - Permalien [#]