jeudi 17 mai 2012

Eugène Bullard, par Claude Ribbe



Eugène Bullard (1895-1961)
 
Claude RIBBE


Le premier récit en français consacré à l'aviateur, jazzman, boxeur, artiste de music-hall, agent secret, Eugène Bullard (1895-1961), premier et unique pilote de chasse d'origine africaine à avoir combattu dans les forces alliées pendant la Première Guerre mondiale.
 
A book recounting the adventurous and exemplary life of Eugène Bullard (1895-1961), an Afro-American who, fleeing segregation in his native Georgia, took refuge as a boxer in England, then moved to France where he enlisted during the First World War, became a fighter pilot, a jazz musician and the owner of a famous nightclub in Montmartre.

 
La vie d’Eugène Bullard (1895-1961), aviateur afro-américain, jazzman, activiste et francophile, est une suite ininterrompue de défis et de luttes contre les préjugés raciaux.
 
Né dans la Géorgie ségrégationniste de la fin du XIXe siècle, le jeune Bullard, traumatisé par une tentative de lynchage visant son père, s’enfuit en clandestin sur un steamer en partance vers une Europe qu’il idéalise.
 
Pour survivre, le voilà cible vivante dans une foire, artiste de music-hall, boxeur, avant de plonger dans le Paris de la Belle Époque au moment même où l’Europe s’embrase. C’est la Première Guerre mondiale.
 
 
D’abord engagé dans la Légion et frère d’armes du peintre Kisling, Bullard, blessé à Verdun, rejoint l’aviation française et devient l’un des premiers pilotes noirs de l’histoire.
 
 
 
 
Il participe ensuite à l’aventure du jazz à Montmartre puis connaîtra, sur fond de charleston, une trépidante histoire d’amour. Agent des services français de contre-espionnage, il quitta la France à l’arrivée des nazis et se construisit une nouvelle vie à New York où il se combattit pour les droits civiques.
 
 
 
 
Un récit flamboyant et exaltant où l’on croise Charles de Gaulle, Blaise Cendrars, Charles Nungesser, Sidney Bechet, Joséphine Baker, des héros et des salauds.
 
 
 
 
Claude Ribbe, écrivain et cinéaste, est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages – documents ou fictions – évoquant les grandes figures de l’histoire de la diversité. Eugène Bullard fait, dès à présent, l’objet d’une adaptation pour la télévision.
 
 
 
 
Eugène Bullard's life was a series of challenges and struggles against racial prejudice. While still very young he was traumatized by an attempt to lynch his father. He became a stowaway on a steamer to Europe, which he idealized.
 
To survive in England he became a live target in a fair, a music hall artist and a boxer, before plunging into Belle Époque Paris just as the First World War was breaking out in Europe.
 
First he joined the French Foreign Legion and became a brother in arms of the painter Kisling and the poet Cendrars. Wounded at Verdun, he joined the French air force and became the first black fighter pilot in the allied forces. Later he was part of the adventure of jazz in Montmartre and received many of the celebrities of the day in his nightclub – Cole Porter, Bricktop, Hemingway, the Prince of Wales, Bechet, Josephine Baker – before becoming embroiled in a hectic love affair against a backdrop of Charleston music. He was an agent in the French counter-espionage services and left France when the Nazis arrived. He made a new life for himself in New York where, defending de Gaulle and civil rights, he faced up to the prejudices of his childhood.

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dimanche 13 mai 2012

sur un livre de Mohammed Telhine

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une histoire malmenée de l'islam en France

Michel RENARD

 

Mohammed Telhine a mené depuis de longues années – certains entretiens, avec Hamza Boubakeur ou Abdelkader Barakrok, remontent à 1989 – un travail de recherches sur la présence de l'islam en France. Le résultat s'appelle L'islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, L'Harmattan, 2010/2011).

Il a utilisé des études déjà publiées par des historiens et poursuivi ses propres investigations. Au sujet des premières, il est étrange qu'il n'ait cité l'ouvrage collectif paru en 2006, sous la direction de Mohammed Arkoun, Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (Albin Michel) que sous la référence d'un seul auteur alors qu'il comporte soixante-et-onze contributeurs… Sa dette à l'égard de cette publication monumentale aurait pu être reconnue plus généreusement : cinq citations seulement pour les périodes médiévales et modernes… mais aucune pour la période contemporaine !

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mosquées aux XIXe et XXe siècles en France

Il est vrai que l'ampleur du livre dirigé par Mohammed Arkoun dépassait la seule problématique de Telhine (les mosquées) mais, tout de même, plusieurs articles concernaient directement son sujet en évoquant notamment le projet de mosquée à Paris en 1846, la mosquée du Père-Lachaise, le projet de mosquée de 1895 (sur ce point, il commet une petite erreur chronologique (p. 18) en faisant présider le Comité pour la construction d’une mosquée à Paris par Jules Cambon dès le 7 mai 1895 alors que ce dernier n'en devint président que fin juin de la même année), l'histoire de la Mosquée de Paris, celle de Fréjus, les différents projets à Marseille…

Sur cette dernière ville, Mohammed Telhine ne dit strictement rien alors que j'y ai consacré un article de 27 pages publié dans Outre-Mers, revue d'histoire dès 2003 (n° 340-341, p. 269-286). D'une manière générale, la dimension provinciale a échappé à cet auteur. Et pourtant, de Marseille à Saint-Étienne, en passant par le Nord (Auby), Nice et Bordeaux…, il y avait beaucoup à dire. Le titre de l'ouvrage ne tient donc pas sa promesse. Mohammed Telhine ne retrace pas "l'histoire de l'islam en France à travers sa mosquée" (p. 20).

Mohammed Telhine répercute l'antienne misérabiliste au sujet des mosquées en France aujourd'hui en affirmant (p. 19) qu'une "vingtaine de mosquées dans l'ensemble du territoire national métropolitain sont architecturalement identifiables en tant que mosquées". Faux.

Il y a en au moins le double : Mosquées de Paris, Angers, Strasbourg, Compiègne, Saint-Quentin, Vigneux-sur-Seine, Bondy, Farébersviller, Orléans, Mons-en-Baroeul, Corbeil, Cholet, Vauréal, Béziers, Lyon, Auch, Istres, Évry, Creil, Nîmes, Mantes-la-Jolie, Villeurbanne, Le Mans, Dijon, Clermont-Ferrand, Rodez, Tarbes, Lunel, Auxerre, Gennevilliers, Saint-Prix, Trappes, Nantes, Créteil, Besançon, Argenteuil, Nantes-nord, Saint-Étienne, Nanterre, Carcassonne, Guéret…

Sans compter tous les projets en cours de construction, et pour certains quasiment achevés : Strasbourg, Maubeuge, Montreuil, Villeneuve d'Ascq, Decazeville, Ermont, Le Havre, Tremblay-en-France, Mérignac, Montbéliard, Cholet, Reims, Mer, Vénissieux, Ensisheim, Épinal, Hérouville-Saint-Clair, Toulouse (Empalot), Villeneuve-la Garenne, Poitiers…

Auxquels, il faut ajouter les projets en cours de financement et qui finiront pas aboutir comme leurs prédécesseurs  (tant mieux) : Bagnolet, Blois, La Seyne-sur-Mer, Hagueneau, Longwy, Salon-de-Provence, Annemasse, Saint-Denis, Angers, Roubaix, Strasbourg (Elsau), Villejuif, Hem, Maing, Bobigny (il y a une dizaine d'années on m'avait demandé d'en être le trésorier…), Charleville-Mézières, Conflans-Sainte-Honorine, Tours, Toulouse (Bellefontaine), Stains, Sevran, Annecy, Rochefort, Béthune, Boulogne-Billancourt, Canteleu, Les Ulis, Sin-le-Noble, La Roche-sur-Yon, Rosny, Toulouse (Le Mirail)… J'abrège, mais il y en a d'autres encore…

Sur ce point, donc Mohammed Telhine est sacrément en retard sur la réalité… Par ailleurs, une mosquée ne se définit pas "architecturalement" comme il le prétend. Deux seuls critères valident, islamiquement parlant, l'espace appelé mosquée : un espace préservé (haram) et une orientation (qibla). Le reste est fonction des traditions monumentales et culturelles des pays ou régions où l'islam s'est implanté (cf. Michel Renard, "France, terre de mosquées ?", revue Hommes et migrations, n° 1220, juillet-août 1999 : http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=2277).

Pour ma part, je n'ai quasiment rien appris à la lecture cet ouvrage, travaillant depuis plusieurs années sur le sujet. Pour des raisons personnelles, je n'ai pu publier tout le résultat de mes recherches en archives. Mais, en toute déontologie universitaire, Mohammed Telhine aurait pu le mentionner et notamment citer, outre ce que j'ai déjà évoqué ci-dessus, l'article «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69. Ou encore tout ce qui figure sur le blog "Islam en France, 1830-1962" : http://islamenfrance.canalblog.com/.

Mais bon… il semble que certaine fierté d'auteur s'accompagne mal des redevances dues à leurs pairs…

Cependant, celui qui ignorerait le livre dirigé par Mohammed Arkoun (Histoire de l'islam et des musulmans en France…), paru quatre ans avant celui de Telhine et réédité en Pochothèque en 2010, celui qui ignorerait – je le dis en toute modestie – mes propres publications, et bien d'autres… apprendra un peu en lisant ce livre.

 

Mahomet 


le Moyen Âge et l'époque moderne

Il n'y a rien dans le récit de Telhine qui ne soit déjà présent dans les travaux antérieurs ou dans les articles de synthèse dus à Françoise Micheau, Philippe Sénac, François Clément, Dominique Iogna-Prat, Jean Flori, Yann Gautron, Fanny Caroff, John Tolan, Gilles Veinstein, Géraud Poumarède (dont le nom est mal orthographié, p. 84 et 85 notamment : Poumrède), Guy Le Thiec, etc… dans Histoire de l'islam et des musulmans en France...

Tout ce que dit Telhine de l'enclos musulman du Père-Lachaise (1856) figure pour l'essentiel dans ma contribution au livre cité ci-dessus. L'auteur aurait pu y faire référence… Et s'il avait lu jusqu'au bout cette étude, il aurait vu que l'histoire administrative de l'enclos musulman du Père-Lachaise et de sa mosquée ne s'arrête pas en 1914 mais dure jusqu'en 1927 au sein des discussions de la Commission interministérielle des affaires musulmanes.

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recueil contenant les photos
de la "mosquée" du cimetière
du Père-Lachaise,
aux Archives de Paris

 

le projet de mosquée de 1895

Les citations de presse, virulentes pour la plupart, à l'égard de ce projet, mené par le Comité de l'Afrique française, sont mentionnées par le titre du journal et la date – qu'entre autres j'ai en partie publiées – mais pas par leur référence archivistique où seule on peut les trouver… D'ailleurs Mohammed Telhine tire le projet de relance d'une mosquée à Paris en 1905 par Léon Lambert en faisant référence à Sadek Sellam et non en citant les archives. Toujours donc de la seconde main…

Comité Afrique française
Source : Arch. dép. de la Drôme, 6 M 542

Sa sociologie des membres du Comité pour la construction d'une mosquée à Paris (25 personnes à la date du 8 mai 1895) est fautive alors que j'en ai fournie une identification très précise (Histoire de l'islam et des musulmans en France…, éd. Pochothèque, avril 2010, p. 612).

 

la Mosquée de Paris

Antérieurement à la décision d'édifier une mosquée dans la capitale se manifesta une politique de gratitude à l'égard de la religion musulmane qui était la confession d'un certain nombre de combattants de l'armée française durant la Première Guerre mondiale.
Cette inclination prit notamment la forme d'une politique de respect religieux des défunts par l'institution militaire (services de Santé).
J'avais expliqué tout cela dans un article datant de 2004 avec référence des sources d'archives («Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69) et publication iconographique des dessins de stèles (visibles également sur mon blog : http://islamenfrance.canalblog.com/archives/16___le_traitement_de_l_islam_en_metropole__1914_1950_/index.html).

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dessin de stèles devant servir à l'inhumation
de soldats français de confession musulmane, ministère de la Guerre,
automne 1914 (archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

 

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texte arabe de l'épitaphe inscrite sur la stèle de tête :
hadhâ qabr al-mahrûm
, [ceci est la tombe du rappelé à Dieu]
(archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

Mohammed Telhine n'a pas cru bon y faire référence… Je ne trouve pas cela correct. Et tout le reste est à l'avenant.

Telhine répercute l'erreur sur la date de naissance de Si Kaddour ben Ghabrit (p. 141 de son livre) en évoquant l'année 1873 alors que depuis 2007 j'ai publié sur mon blog qu'il était né en 1868 (http://islamenfrance.canalblog.com/archives/_9___si_kaddour_ben_ghabrit/index.html) puisqu'il est embauché comme interprète et adel en Algérie dès juillet 1887 : il aurait alors eu 14 ans (…!) si sa date de naissance avait été 1873. Mes sources proviennent de son dossier administratif consultable aux archives du ministère des Affaires étrangères dont il était l'un des "agents".

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à Vichy, Si Kaddour ben Ghabrit à droite (1911 ou 1912)

 

Paul Bourdarie

On se demande aussi comment le rôle de Paul Bourdarie (la plupart du temps mal orthographié en "Bourdrarie) dans la gestation du projet de Mosquée à Paris peut être aussi facilement relégué à l'insignifiance à partir du seul témoignage de Léopold Justinard ?

J'ai longuement cité les témoignages de Paul Bourdarie, issus de La Revue Indigène sans que Telhine ne puisse les contredire…

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Le récit de Bourdarie est instructif sur la paternité du projet : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée. J'expliquai à M. Tronquois les faits et les points de vue précédemment évoqués et nous résolûmes de nous mettre au travail aussitôt. Et ce fut dans l'été 1916 qu'un certain nombre de musulmans habitant Paris et d'amis des musulmans se rencontrèrent à plusieurs reprises au siège de La Revue Indigène  pour examiner et, au besoin, critiquer les esquisses de l'architecte. Je puis nommer : l'émir Khaled, venant du front et de passage à Paris ; le Dr Benthami ; le muphti Mokrani ; le Dr Tamzali et son frère ; Halil Bey ; Ziane ; le peintre Dinet ; la comtesse d'Aubigny ; Lavenarde ; Christian Cherfils, A. Prat, député, etc... À la suite de ces réunions, un Comité fut constitué, dont la présidence fut offerte à M. Ed. Herriot, maire de Lyon, sénateur, et la vice-présidence à MM. Lucien Hubert, sénateur, Bénazet Marin et Prat, députés et A. Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires. La Commission interministérielle des Affaires musulmanes, saisie du projet par M. Gout, ayant donné son approbation, et M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, son patronage, le projet fut apporté directement à M. Briand, président du Conseil qui approuva» (Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919).

Autre erreur. Mohammed Telhine reprend, en citant Sadek Sellam, l'affirmation selon laquelle Simone Veil (orthographiée Weil…!) aurait été accueillie et protégée par la Mosquée de Paris durant l'Occupation Cela est faux. Je le prouverai prochainement.

 

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Hamza Boubakeur

le reste du livre

L'ouvrage aborde ensuite quelques aspects de l'administration de la Mosquée de Paris par Hamza Boubakeur, dont il ignore les raisons pour lesquelles il fut nommé à la tête de l'Institut Musulman en 1957. Je le révélerai prochainement également. Puis il se consacre à l'actualité des conflits entre les différentes composantes du paysage associatif musulman en France. Cela relève plus du journalisme que de l'histoire. Mais enfin…, quand on n'a jamais rien lu sur la question on peut y apprendre quelque chose…

Au final, ce livre comporte des connaissances pour celui qui ne comprendrait rien à l'histoire de l'islam en France. Mais le braconnage informatif de Mohammed Telhine n'est pas de bonne moralité intellectuelle.

Michel Renard

Telhine
Mohammed
Telhine

 

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mercredi 18 avril 2012

Delanoë veut contrôler les historiens de la colonisation et de la guerre d'Algérie

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L'historien et le Revizor

Alain-Gérard SLAMA


Un demi-siècle s'est écoulé depuis les accords d'Evian, censés avoir mis fin aux hostilités en Algérie le 18 mars 1962. Ces accords, négociés dans une atmosphère d'apocalypse entretenue par le FLN et par l'OAS, abandonnèrent les pieds-noirs sans protection aux enlèvements, à la violence et à l'exode, et les harkis désarmés au massacre. On conçoit que le rappel de cette déchirure laisse encore un goût amer.

Dans l'ensemble, les grandes chaînes de télévision ont saisi cette occasion pour diffuser de manière relativement équilibrée des images de la guerre d'Algérie inédites, atroces, mais parfois aussi généreuses de part et d'autre, qui auront permis, on l'espère, de sortir du masochisme d'usage quand il est question du passé colonial.

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On ne prévoyait pas en revanche que des fonctionnaires de l'État ou des collectivités locales, inquiets sans doute des conséquences politiques intérieures et extérieures de l'anniversaire des accords d'Évian, s'immisceraient en toute bonne conscience dans le travail des historiens.

Au début de cette année, on apprenait qu'une longue note de Guy Pervillé, historien impeccable de la colonisation, avait été réduite à quelques lignes dans un bulletin du ministère de la Culture consacré aux commémorations de l'année en cours.

Ce sont à présent deux autres historiens, Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre, qui reçoivent un courrier les convoquant auprès du directeur adjoint du cabinet de M. Delanoë, pour leur faire connaître les raisons qui ont conduit le comité d'histoire de la Ville de Paris à leur adjoindre deux nouveaux membres au sein du commissariat général de l'exposition «Paris et les Parisiens dans la guerre d'Algérie», dont la mission leur avait été confiée. La lettre qui leur a été adressée fait état du souhait de l'Administration de rechercher «une solution scientifiquement rigoureuse et politiquement consensuelle».

Inutile de préciser que, devant pareille mise en doute de leur conscience professionnelle, nos deux historiens ont envoyé à leur Revizor une lettre de protestation accompagnée de leur démission. Jacques Frémeaux est professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut universitaire de France. Daniel Lefeuvre, professeur à Paris VIII, est un spécialiste non moins reconnu de l'histoire coloniale. On voit mal ce qu'on pourrait leur reprocher, sinon, au premier, d'être né à Alger et, au second, d'avoir publié en 2006 un essai salutaire intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale.

Ainsi, après la Justice et le Parlement, il était temps que l'administration de la République veille à ce que le travail des historiens ne cause de trouble à aucune mémoire sur le territoire national, et à aucun intérêt hors de ses frontières ! On a pu vérifier l'efficacité de cette stratégie à propos du négationnisme du génocide des Arméniens par les Turcs, problème dont le pouvoir politique s'est emparé en espérant rendre justice aux victimes sans contrarier les bourreaux, et qui aura finalement achevé de le brouiller avec les uns et les autres.

Publié le 22 mars 2012 - Le Figaro

 

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jeudi 12 avril 2012

la Mosquée de Paris, victime d'un délire anti-"illuminati" (ajout du 20 avril)

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manipulation et délire :

sur un prétendu symbole "illuminati"

à la Mosquée de Paris

Michel RENARD


Il circule depuis quelques semaines une vidéo affirmant que le minaret de la Mosquée de Paris comporte un symbole "illuminati". Après avoir visionné cette vidéo, je suis choqué et en colère contre l'indigence intellectuelle de l'auteur et la manipulation à laquelle il a procédé...!

1) l'essentiel de cette vidéo est constitué de ma propre parole...! recueillie par interview dans le documentaire "Musulmans de France, de 1904 à nos jours" (France Télévisions, 2009) ; entretien accordé à Mohamed Joseph qui était venu  chez moi l'année précédente.

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J'y explique seulement le paradoxe POLITIQUE d'un projet de mosquée à Paris soutenu par le Parti radical, dont une bonne partie est effectivement affiliée à la franc-maçonnerie et fer de lance de la laïcité. Mais le président du conseil, Édouard Herriot, qui inaugure la Mosquée le 16 juillet 1926 n'a jamais été franc-maçon, lui...!

Je n'ai jamais parlé d'influence occulte dans le décor architectural de la Mosquée de Paris...! Pourquoi utiliser, à mon insu, mon propos pour me faire dire l'opposé de ma pensée ?!

2) le triangle n'est pas une forme géométrique ignorée du décor islamique, même s'il est rarement représenté seul. Sa symbolique hérite du nombre 3 et est à la base de la mesure de l'espace par le procédé de triangulation bien connu des mathématiciens et astronomes arabes au Moyen Âge.
Le triangle est l'une des trente-sept pièces à géométrie simple utilisé par les zelligeurs dans les décors de mosaïque.

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le triangle, une des figures géométriques des zelliges

 

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le triangle, une des figures géométriques des zelliges


Au Maroc, les pierres tombales des souverains saadiens, à Marrakech, sont constitués d'une dalle surmontée d'un élément à base triangulaire.

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Et dans le décor des muqarnas, la forme du triangle termine souvent une pièce modulaire.

On trouve aussi des triangles, à la Mosquée de Paris, sur le décor du minbar offert par la Tunisie à l'époque...

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minbar offert par la Tunisie


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en voilà des triangles...


Il faut arrêter la paranoïa qui voit des symboles "illuminati" partout...!

Michel Renard
termine un livre sur l'histoire de la Mosquée de Paris

 

- le tableau des figures géométriques est issu du livre Arabesques. Art décoratif du Maroc, Jean-Marc Castera, ECR Éditions, 1996, p. 114-115.

 

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critique et réponse

Il m'a été répondu, le 14 avril : "Ce triangle a le sommet séparé du reste donc rien à voir avec votre description."

Voici ma réplique (15 avril) :

La comparaison de ce motif décoratif inséré dans le creux du mur du minaret de la Mosquée de Paris et l'image figurant sur le billet d'un dollar américain est infondée. Pourquoi ?

L'image reproduite sur le dollar n'est pas une pyramide dont le sommet serait séparé par le halo des rayons d'une lumière irradiante. En réalité, il y a deux éléments distinctifs : une pyramide tronquée dont la tridimensionnalité est signifiée par la vision de deux faces de l'édifice, et un triangle qui ne peut être le sommet de cette pyramide parce qu'il n'est pas tridimensionnel. C'est une figure triangulaire plate enfermant l'œil de la connaissance.

Sur le minaret de la Mosquée de Paris, on distingue deux éléments. À la base, ce n'est pas une pyramide, parce que se combinent deux types de lignes : des lignes obliques et des lignes verticales. Or, une pyramide ne comporte pas de lignes verticales.

Par ailleurs, le triangle supérieur ne peut, lui non plus évoquer le sommet d'une pyramide parce qu'il ne comporte aucune tridimensionnalité. On dirait plutôt une toile de tente canadienne…

Reste la question de savoir ce que signifie cette insertion en creux dans la pierre… Cela ne semble pas redevable d'une nécessité fonctionnelle. Seulement d'une intention décorative. Mais laquelle ?

Je continue à chercher. En tout cas, l'interprétation "symbole illuminati" est réduite à néant. La comparaison avec l'image du dollar ne tient pas debout. Il s'agit d'une sur-interprétation, d'un abus analogique.

Michel Renard
après discussion avec Jean-Marc Castera
auteur de Arabesques. Art décoratif du Maroc, ECR Éditions, 1996.

 

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ajouts interprétatifs

J'ajoute (17 avril) que le motif du triangle entaillé dans la pierre du minaret peut se trouver sur certaines mosquées au Maghreb, par exemple sur celle de Nédroma (Algérie). On ne pourra invoquer une prétendue symbolique "illuminati" ni franc-maçonne puisqu'elle fut édifiée en 1145 et le minaret en 1348 par l’architecte Muhammad al-Sîsî certainement influencé par le style des Almohades (source).

Michel Renard

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Nouvel ajout (18 avril) : on trouve sur la mosquée turque de Divrigi un dispositif décoratif géométriquement similaire à celui relevé sur le minaret de la Mosquée de Paris. À la base, une porte dont la partie supérieure est formée de lignes obliques et qui se poursuit vers le bas par des lignes verticales. Au-dessus, un empilement de quatre lignes horizontales portant des dessins et des calligraphies. Enfin, plusieurs triangles dont celui qui est au centre a le sommet exactement situé dans le prolongement des lignes obliques du haut de la porte.

Michel Renard

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mosquée de Divrigi (Turquie)

 

 

Nouvel ajout (20 avril) - Je reçois aujourd'hui de précieux renseignements de la part de François Gruson, architecte très compétent et spécialiste de "l'architecture maçonnique" ("pour autant que celle-ci existe", comme il dit) que j'avais sollicité à la recherche d'informations techniques et symboliques.

François Gruson écrit, à propos du minaret de la Mosquée de Paris : "il s'agit visiblement d'une réinterprétation d'un arc en tas de charge avec une traverse intermédiaire, comme cela se pratique avec les techniques de pisé (tas de charge en terre sèche et tirant en bois). Je pense que vous pourriez trouver cela entre le sud-marocain, le Mali ou la Mauritanie". C'est exact.

J'ai découvert deux exemples de ce type d'agencement. D'abord celui de la mosquée de Chinguetti, en Mauritanie, considérée par les fidèles comme le septième lieu saint de l'islam. Elle fut construite au XIIIe siècle… la franc-maçonnerie n'existait pas…! Le motif de décoration triangulaire y est traditionnel. En architecture, un arc en tas de charge désigne une assise de pierres à lits horizontaux que l'on place sur un point d'appui, ; là, apparemment on le place au-dessus d'une ouverture.

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J'ai déniché également une figure décorative, certes un peu différente, mais présentant des apparentements avec les précédentes. Il n'y a pas l'ébauche de lignes pyramidales mais la distribution entre une base, une travée la surmontant puis un triangle coiffant le tout est la même.

Il s'agit de la mosquée de Gaya au Sénégal, lieu de naissance d'el-Hadj Malik Sy (1855-1922), leader de la tariqa Tijaniyaa au Sénégal au lendemain de la conquête française.

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rien de maçonnique sur le minaret de la Mosquée

Enfin, François Gruson est formel : "Si je ne suis pas spécialiste de l'architecture islamique, je crois au contraire bien connaître l'architecture maçonnique, pour autant que celle-ci existe. Je puis affirmer sans réserve que le motif qu'on voit au pied du minaret n'a rien de maçonnique".

Il ajoute : "Un de vos contradicteurs dit que la franc-maçonnerie emprunte ses symboles à d'autres traditions : il a raison et c'est particulièrement vrai du triangle et de l'oeil, symbole cher à la contre-réforme (cela s'appelle une Gloire en termes iconographiques), et qu'on peut voir notamment sur le maître-autel de la chapelle royale du château de Versailles, lieu bien peu maçonnique s'il en est (à moins qu'on ne soit plus à un anachronisme près !).

C'est également particulièrement vrai du pentagone concave, ou pentagramme, qui est un symbole présent en franc-maçonnerie... comme en l'Islam : nos paranoïaques de service pourraient filmer toutes les étoiles à cinq branches qui figurent dans les mosquées et les balancer sur le net en parlant de symboles maçonniques ! Encore faudrait-il pour cela s'intéresser à ce qu'est réellement la franc-maçonnerie et ses symbole !

Votre contradicteur a également raison quand il affirme qu'en franc-maçonnerie "tout est symbole", à condition toutefois de comprendre ce que le terme de "symbole" signifie, et de ne pas le confondre, comme il le fait et comme c'est le plus souvent le cas, avec les notions de signe ou d'emblème. Comme vous le dites, cela nécessite un peu de culture, notamment dans la sémiologie, qui est la science des signes. 

Le plus amusant dans l'affaire, est d'imaginer de prétendus francs-maçons truffer leurs édifices et les villes de soit-disant symboles ! Dans quel but ? N'ont-ils que cela à faire ? Ne leur reproche-t-on pas, au contraire, de se consacrer à d'autres chantiers bien plus impactants pour la société ? "

Merci à François Gruson de son érudition et de toutes ces précisions.

Michel Renard

 

 

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mercredi 28 mars 2012

immigration algérienne en France, années 1950

ARTICLE-CHIBANI

 

combien d'Algériens

en France dans les années 1950/1960 ?

Daniel LEFEUVRE

 

Un étudiant qui prépare Sciences Po Grenoble demande à Daniel Lefeuvre, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale, livre proposé à ce concours d'entrée :

"Au chapitre 10: Qui a reconstruit la France après 1945 ?, à la plage 155 vous affirmez que l'on compte près de "160 000 coloniaux" en France en 1951. Aux pages 153 et 154, on peut lire que 320 000 Algériens débarquent en France (entre 1947 et 1950), et que ce chiffre ne cesse d'augmenter jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962.
Je ne comprends donc pas... comment expliquer cette différence de chiffres assez importante ? "

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Cette question appelle deux réponses

D'une part, si vous avez bien lu, je ne dis pas que l'immigration algérienne en France augmente jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie, mais que, s'amplifiant après 1946, le courant s'inverse au cours de la guerre d'Algérie.

D'autre part, attention à ne pas omettre que si il y a des entrées sur le territoire métropolitains il y a aussi, chaque année des départs (retour vers l'Algérie). Le nombre de 160 000 représente donc le "solde" entre les effectifs déjà en France en 1946, augmenté des arrivées, diminué des départs (ne pas confondre "flux" et "stocks" pour prendre une comparaison commerciale ou financière).

Les entrées se sont élevées à 320 000 entre 1947 et 1950, les retours en Algérie à 217 000 (chiffres arrondis). Le solde est donc de 103 000 auquel s'ajoutent les Algériens présents sur le territoire métropolitain en 1946 et les arrivées de l'année 1946. Soit, au final, environ 160 000 personnes.

Daniel Lefeuvre

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mardi 20 mars 2012

l'Europe et son passé colonial - Olivier Dard

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Comment l'Europe fait face à son passé colonial

Olivier DARD

 

Le 18 mars a eu lieu le 50e anniversaire des accords d’Évian. Les relations des États européens avec leurs anciennes colonies sont-elles aujourd'hui aussi problématiques qu'entre la France et l'Algérie ? Réponse avec l'historien français Olivier Dard, co-directeur avec Daniel Lefeuvre de L'Europe face à son passé colonial.

Touteleurope.eu : Vous attendiez-vous à une importante commémoration du 50e anniversaire des accords d'Evian, le 18 mars ?

120319_Dard_150_100Olivier DARD : On pouvait s'attendre, c'était en tout cas l'avis de plusieurs historiens parmi lesquels Jean-Charles Jauffret, à ce que les diplomaties ne parlent pas beaucoup de cet anniversaire. D'une part le traité d'amitié franco-algérien n'a toujours pas vu le jour, et plusieurs éléments conflictuels entre les pays demeurent. D'autre part, la France apporterait actuellement une aide militaire précieuse à l'État algérien contre Al Qaïda au Maghreb islamique.
Cela n'a pas empêché la presse d'en parler, en particulier la presse régionale du sud de la France et les grands hebdomadaires, qui ont tous fait leurs numéros sur la Guerre d'Algérie.

Touteleurope.eu : Dans le reste de l'Europe, l'indépendance des anciennes colonies donne-t-elle lieu à des commémorations équivalentes ?

Olivier DARD : Dans l'ensemble, non. L'empreinte coloniale varie selon les pays d'Europe. Deux pays se rapprochent de la France : le Portugal et la Belgique. À l'instar des Français en Algérie, le premier a connu un phénomène de rapatriés, les "Retornados". Ceux-ci sont revenus de l'Angola et du Mozambique suite à la proclamation de l'indépendance par ces pays, et ont rencontré des problèmes d'adaptation, cependant moindres que les pieds-noirs en France.

Retornados
retornados : Portugais revenus d'Angola après l'indépendance

Il est intéressant de noter par ailleurs que l'effondrement de l'empire au Portugal dans les années 1970 correspond à la fois à l'avènement de la démocratie et à l'intégration européenne. Or l'Europe marque, pour ce pays structuré par l'attachement à son ancien Empire colonial, une transformation fondamentale.

Mais c'est en Belgique qu'on peut retrouver le plus de ressemblances avec la mémoire coloniale française. La "repentance coloniale" dont parle Daniel Lefeuvre y est aussi très présente, avec des amalgames réguliers entre Seconde Guerre mondiale, décolonisation et immigration.
Depuis les années 1960 existe également une polémique relative à l'implication de l'État belge dans l'assassinat du Premier ministre de RDC, Patrice Lumumba, en 1961.

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Patrice Lumumba

Bien qu'aujourd'hui la communauté scientifique s'accorde à innocenter la Belgique, la question n'en continue pas moins de susciter le doute chez certains. Comme l'Algérie pour la France, le Congo est ainsi restée une épine plantée dans le pied de la Belgique. Et le parallèle est d'autant plus saisissant si l'on se rappelle d'un slogan des adversaires français de l'indépendance lancé en Belgique : "Alger-Léo : deux fronts, une seule guerre !".

 Enfin, partout les conflits coloniaux sont absolument inséparables de la Seconde Guerre mondiale et de sa mémoire. Dans tous les camps, colonialistes et indépendantistes, on se bat au nom de la "résistance".

Touteleurope.eu : La mémoire coloniale est-elle plus apaisée dans les autres pays d'Europe ?

Olivier DARD : Globalement, les relations des anciennes puissances coloniales avec leurs anciennes colonies sont aujourd'hui normalisées. C'est d'ailleurs le cas de la France avec le Maroc, la Tunisie, l'ancienne Indochine…

Il n'en reste pas moins partout des souvenirs douloureux. Par exemple, les Anglais considèrent qu'ils ont "réussi" leur décolonisation, mais ce n'est pas aussi évident pour un certain nombre d'historiens, dont je fais partie. Il faut comparer ce qui est comparable : l'Angleterre n'avait pratiquement pas de colonies de peuplement, mais lorsque c'était le cas comme au Kenya, cela s'est plutôt mal passé. Et pour cause : les Européens présents sur le territoire colonial depuis plusieurs générations ont eu quelques difficultés à admettre un tel changement.

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l'armée britannique et les Mau Mau au Kenya

Notons par ailleurs que, comme pour le Portugal, la construction européenne prend le relais de l'idéal impérial : les premières demandes d'adhésion des Anglais se déroulent au début des années 1960, à l'époque où le commerce britannique se déplace rapidement du Commonwealth vers le continent européen. Ce qui semble indiquer que pour les Britanniques, l'ère des empires est à l'époque définitivement close.

La conquête italienne de l'Ethiopie en 1935-36 a longtemps été perçue comme n'ayant pas posé de difficultés particulières. Par conséquent, cet épisode s'inscrit dans une mémoire collective qui pense la colonisation italienne comme "douce", à l'opposé de l'occupation allemande. Or l'historiographie a montré que le régime fasciste avait utilisé des gaz de combats, normalement interdits. Ce qui prouve que le conflit a été particulièrement violent. Du côté libyen, Silvio Berlusconi avait trouvé un certain nombre d'accommodements avec le colonel Kadhafi, y compris des excuses de l'État italien. L'avenir nous dira si ces relations restent normalisées avec le nouveau régime libyen.

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En Espagne aujourd'hui, la question coloniale semble être passée au second plan, malgré les questions liées à l'immigration notamment marocaine. Aux Pays-Bas, le traumatisme suscité par la perte de l'Indonésie au lendemain du second conflit mondial a ressurgi dans les années 1970 et est encore présent, comme en témoignent le radicalisme de certains discours anti-islam. Enfin, le cas allemand est intéressant malgré la relative modestie de son ancien empire colonial : le pays a en effet réussi à normaliser ses relations avec ses anciennes possessions du Sud de l'Afrique, évitant ainsi de voir ressurgir des amalgames entre le massacre des Hereros du début du XXe siècle et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Olivier Dard
professeur à l'université de Metz

source

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mardi 13 mars 2012

culture du maintien de l'ordre (Jean-Marc Berlière)

 

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policiers et manifestants, années 1950-1960

Jean-Marc BERLIÈRE

 

Dans le climat particulier de la guerre froide et de la guerre d'Algérie, les années 1950 et 1960 démontrent la permanence d'une culture de maintien de l'ordre largement marquée par la violence parfois démesurée. Le 14 juillet 1953, le 17 octobre 1961, le 8 février 1962 constituent autant de drames humains dont la police parisienne porte une grande responsabilité [...]

Observons d'abord que ces déchaînements de violence meurtrière concernent des Nords africains et des militants de gauche, en majorité communistes. Ce n'est pas par hasard.

Les représentations policières de Français musulmans systématiquement perçus comme des fauteurs de troubles et des délinquants, déjà fortement teintées d'influences "coloniales" en 1953 ont été encore noircies par les attentats perpétrés contre les policiers par le FLN à partir de 1960.

Quant à l'anticommunisme des policiers de la Préfecture de police qui s'est déchaîné à Charonne, déjà très développée avant la guerre par les affrontements qui opposaient depuis les années 1920 la police municipale aux "salopards en casquette", il est sorti exacerbé de l'Occupation par les attentats individuels commis par les "communo-terroristes" contre les policiers et par le rôle des communistes dans l'épuration de la Préfecture de police à la Libération.

Le déchaînement d'une violence largement partagée par les deux camps lors des affrontements liés à la guerre froide, par exemple à l'occasion de la manifestation contre le général Ridgway en mai 1952 (cf. Michel Pigennet, Au coeur de l'activisme communiste des années de guerre froide. La manifestation Ridgway, L'Harmattan, 1990), ont définitivement envenimé des rapports difficiles.

 

violences institutionnalisées et débordements

Aux désirs obsessionnels de vengeance couvant dans les commissariats et les cars de police, il faut certes ajouter les tensions au sein du FLN ou la stratégie de provocation de l'OAS.

Mais les événements, indignes d'un État de droit du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 résultent également d'une volonté délibérée de choc frontal de la part de la Préfecture de police, de la violence d'État institutionnalisée par un pouvoir gaullien autoritaire, et de la perte de contrôle par la hiérarchie de troupes conditionnées puis déchaînées par l'attitude du gouvernement et du préfet de police ressentie comme un encouragement tacite, une tolérance, un droit de tuer. Entre des débordements dramatiques que le premier ministre Michel Debré n'ignore pas et un risque de subversion par l'OAS d'un des derniers remparts de l'État, le choix du gouvernement est vite fait : la raison d'État, la volonté d'imposer l'ordre public dans une situation lourde de menaces commandent une fermeté sans rapport avec les manifestations concernées, comme elles imposeront ensuite le mensonge, le silence.

Si la dimension politique de ces tueries, assimilées par certains analystes à des "meurtres d'État" (cf. Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d'un massacre d'État, Paris, Gallimard, 2006), ne surait être minorée, on se contentera ici d'apprécier les événements au regard de l'histoire du maintien de l'ordre, notamment en terme de fautes ou d'aberrations techniques.

L'étude des archives internes, les témoignages des acteurs démontrent l'incompétence, les erreurs tactiques, les fautes techniques accumulées et surtout la perte de contrôle de leurs troupes par les différentes hiérarchies. C'est très net pour la répression de la manifestation algérienne du 14 juillet 1953 marquée par un usage irraisonné et illégitime des armes hors de tout contrôle, mais c'est également vrai du 17 octobre 1961 et de la tuerie de Charonne. Des policiers déchaînés, aidés par une partie de la population le 17 octobre, se sont livrés, de longues heures durant, à des représailles et àdesactes de barbarie hors de tout contrôle ou en ignorant délibérément les rappels à l'odre de commissaires dépassés, parfois menacés par ses [sic !] propres troupes.

17-octobre-1961-elie-kagan-tous-droits-reserves-bdic-117 octobre 1961

Il semble légitime de lire ce déchaînement sans frein de brutalité sauvage, ces scènes de meurtres et de barbarie comme la négation radicale d'un demi-siècle de réformes et d'efforts pour apaiser et civiliser le maintien de l'ordre. On notera toutefois que ces exactions furent le fait "d'amateurs" : pour l'essentiel les gardiens de la paix des compagnies d'intervention dites de district de la Préfecture de police.

Armés de "bidules" redoutables, mal ou peu encadrés, ces policiers n'avaient ni la formation, ni l'entraînement, ni la discipline des "professionnels" - CRS, Gardes mobiles - qui, présents sur chacun de ces événements, ne semblent pas avoir participé aux exactions et notamment aux charges et chocs frontaux que tout leur entraînement et leur culture leur apprenaient à éviter, pas plus qu'aux "ratissages" et déchaînements qui succédèrent aux affrontements et n'épargnèrent ni les badauds ni les passants."

Jean-Marc Berlière, Policiers et manifestants : un siècle de mutation,
in Danielle Tartakowsky, Paris Manif', les manifestations de rue à Paris de 1880 à nos jours,
Comité d'Histoire de la Ville de Paris, Presses universitaires de Rennes, p. 255 à 257.

 

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jeudi 23 février 2012

Charonne (1962) et la CGT

Charonne CGT (3) 

 

la CGT n'a rien appris de l'histoire

Michel RENARD

 

L'Union régional Île-de-France de la CGT a publié, début 2012, une plaquette commémorative de la manifestation du 8 février 1962 restée sous le nom de "Charonne" (du nom d'une station de métro du 11e arrondissement de Paris) et des neuf morts assassinés par la police (dont huit membres du Parti communiste).

Historiquement, on ne peut y être insensible. Personnellement, je le suis encore moins puisque ma propre mère fut l'une de ces manifestantes. Lorsqu'elle décéda, beaucoup plus tard, et qu'on l'inhuma, le 28 février 2008 à Bezons, j'ai prononcé ces mots au sujet de cet événement : "Le 8 février 1962, à proximité du métro Charonne, avec d'autres, elle fut malmenée par la charge policière et ne dut qu'à la vigilance d'un anonyme compagnon de manifestation d'échapper au piège qui fut fatal à plusieurs."

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8 février 1962

J'ai longtemps cru qu'il s'agissait d'une vérité familiale et historique. Or, mon père vient de m'appendre que j'ai dû confondre avec la manifestation contre la venue du général américain Ridgway le 28 mai 1952. Ce jour-là, la répression fut terrible : on compta un mort parmi les manifestants et des dizaines de blessés. C'est à cette occasion que ma mère fut renversée. Un manifestant proche puis mon père (qui se souvient du prénom du premier) se portèrent à son secours, la dégagèrent et la mirent à l'abri du danger. Ma mère n'était pas à Charonne, sinon "nous serions rentrés ensemble" me fit remarquer mon père.

Entre parenthèses, ce souvenir écran atteste de la terrible vulnérabilité du témoignage de mémoire. Et des processus complexes de déplacement de souvenirs. Il me semblait pourtant en avoir plusieurs fois discuté avec mes parents. Ma mère était à Charonne, j'en étais persuadé. À tort.

Mon père, de son côté, fait depuis longtemps partie du "Comité Vérité et Justice Charonne" (lire son interview ci-dessous paru en 2010) Je ne livre pas ces confidences famliliales comme argument d'autorité pour valider ce que je vais dire. Seulement, pour signifier que "Charonne" est loin de m'être indifférent.

Mon ami Daniel Lefeuvre, lui, a participé au cortège des obsèques de ces décédés, le 12 février 1962, ce fut sa première manifestation, je crois. Il en garda le souvenir d'un impressionnant silence. "Charonne" est l'un des ferments de notre réceptivité à la période coloniale et anti-coloniale.

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12 février 1962

 

quelques critiques de la plaquette de la CGT

Ce qui me gêne dans la plaquette de la CGT n'est pas le rappel de ces tragiques événements. Il faut le dire et le redire. Mais ce sont plusieurs affirmations, cadres d'analyse ou même silences qu'il est impossible de continuer à répéter aujourd'hui. Par exemple :

1) la plaquette commence ainsi : le 18 mars 1962, les accords d'Évian mettaient fin à huit ans d'une guerre..." Faux. On sait très bien que la "guerre" continua pendant des mois, que la direction du FLN à Tripoli n'approuva pas les accords, que des centaines de morts tombèrent après mars 1962.

Charonne CGT

2) le texte se poursuit par un bilan : "Environ 400 000 Algériens sont morts, 90 000 harkis, 29 000 militaires français, 6000 civils «européens». Il y eut environ 65 000 blessés". D'abord, le chiffre de morts algériens est inférieur, environ 300 000 selon l'historien Yacono et probablement inférieur à 250 000 selon Charles-Robert Ageron (cf. Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, éd. Picard, 2002, p. 239). Ensuite, on pourrait expliciter que les harkis ont été tués par les Algériens, que des Algériens messalistes (Messali Hadj) furent égorgés par des Algériens du FLN...

3) on utilise la formule : "l'ultra-colonisation de l'Algérie". Qu'est-ce cela veut dire ? D'où sort cette caractérisation ? Aucun historien ne l'a jamais employée, personne ne l'a jamais élucidée. Pourquoi cette emphase ? Le terme de colonisation suffit, même si la réalité a montré "des" colonisations différentes. Le terme "ultra" voudrait-il renvoyer aux "ultras" de la collaboration qui s'affichèrent avec les nazis entre 1940 et 1944 ?

4) d'autant que si "l'ultra-colonisation" voulait évoquer la colonisation de peuplement, les chiffres qui figurent dans la plaquette elle-même subviennent à prouver la marginalité de ce peuplement : "la conquête du territoire se double de l'installation des colons. Quand le général Bugeaud quitte ses fonctions, 11 000 européens (notamment espagnols) et 47 000 Français colonisent l'Algérie"...! Et puis quoi encore ! Cinq dizaines de milliers de personnes colonisent l'Algérie.. Ce n'est pas sérieux. Par ailleurs, la plupart étaient à Alger et dans ses alentours immédiats.
Comme le note Jacques Frémeaux : "La véritable prospérité de la colonie ne commence réellement qu'à partir des années 1880, poussée par le développement du vignoble" (La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, éd. Economica, 2002, p. 52).

5) l'évocation de la conquête militaire est très lapidaire : "le général Bugeaud conduit une guerre d'une sauvagerie extraordinaire. Il organise la torture contre les populations locales en pratiquant par exemple l'enfumage des populations"? La guerre de conquête a été violente. Le mot "torture" contre des populations locales est-il approprié ? Le défaut du raisonnement tient dans sa généralisation.


a) L'affrontement avec les tribus passait par le contrôle des territoires où elles trouvaient refuge, ce qui conduisit aux "razzias" avec destruction des douars, confiscation des récoltes, déplacement des populations... Ces méthodes terribles n'étaient pas spécifiquement françaises ni nouvelles.
L'historien Jacques Frémeaux précise : "Bugeaud n'est pas, à vrai dire, l'inventeur de la razzia. Celle-ci est largement inspirée de celle des anciens dominateurs turcs, qui eux-mêmes n'avaient sans doute qu'emprunté à leurs prédécesseurs une technique de domination employée depuis des temps anciens par les États du Maghreb. Faute de pouvoir occuper et administrer de manière permanente les pays relevant de leur souveraineté, ils y envoyaient régulièrement des colonnes armées, dites mehalla, chargées de lever les impôts. En cas de résistance, celles-ci opéraient des ravages qui ne cessaient qu'au moment où les notables venaient faire leur soumission. Il semble que parmi les premiers Français à avoir recours de manière systématique à ces méthodes figure le genéral Lamoricière, jeune rival de Bugeaud, mais un des plus anciens «Africains» de l'armée. Elles deviennent en tout cas une constante des campagnes françaises en Afrique du Nord (La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, éd. Economica, 2002, p. 197). Mais ci, le terme de "torture" est inapproprié.

b) les autorités militaires coloniales considéraient les insurgés comme des rebelles à l'ordre colonial mais pas comme des Français coupables de rébellion à l'autorité de l'État. Jacques Frémeaux, encore, note : "les commandants des colonnes qui recueillent les redditions ont pour coutume d'imposer aux survivants de rendre leurs armes, et de les frapper de peines collectives, notamment sous forme d'amendes, et non de les condamner à mort ou à des peines de travaux forcés" (id, p. 88). Alors que les insurgés vaincus et prisonniers de 1848 ou ceux de 1871, en métropole furent fusillés. Là encore, on ne peut qualifier cela de "torture".

c) par contre l'affaire des enfumades des grottes du Dahra (19 juin 1845) manifeste un degré de cruauté qu'il faut cependant tempérer par les réactions des militaires qui ont eu à la mener ou à la commenter. Talonnée par les troupes de Pélissier, une partie des populations de la tribu des Ouled Riah se réfugie dans un massif montagneux à l'est de la ville de Chlef, les grottes du Dahra. Des négociations s'engagent entre les "insurgés" et les militaires français après les ripostes armées des "encavernés" qui tirent. L'accord ne se conclue pas. Pélisssier décide de faire sortir les barricadés en enfumant l'entrée des grottes et fait tirer sur ceux qui tentent de s'extraire du piège. Plus de cinq cents personnes y laissèrent la vie, hommes, femmes enfants, dit-on. Horrible épisode de guerre.
Pélissier rend compte à Bugeaud : "Ce sont des opérations, Monsieur le maréchal, que l'on entreprend quand on y est forcé, mais que l'on prie Dieu de n'avoir à recommencer jamais" (cf Jean-Pierre Bois, Bugeaud Fayard, 1997, p. 455). Ce qui prime dans ce face à face est l'aspect militaire. Il n'y a pas de caractérisation ethnico-péjorative de l'adversaire. Ni "torture", mais logique de choc militaire sans concessions. Comme l'avaient été toutes les guerres jusqu'alors.

5) La référence au "facisme" du régime gaulliste. C'est un contre-sens historique bien connu. On peut discuter des conditions du retour au pouvoir du général De Gaulle en mai-juin 1958. Mais cela n'a jamais approché le fascisme. Répéter en 2012, les slogans alarmistes et anachroniques lancés en 1958, c'est ne rien avoir appris de l'histoire.

Alors, oui, en tant que citoyen, il faut condamner la violence politique et policière de 1962. Oui, il faut honorer la mémoire des sacrifiés. Mais en tant qu'historien, on ne peut réitérer les catégories d'appréhension du passé relevant d'une idéologie et non de la rigueur d'analyse.

Michel Renard

Charonne CGT (2) 

 

 

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metro-charonne 

 

Charonne : «Un crime pour mémoire»

Daniel RENARD (2010)

21218138Quarante-huit ans après, l’État n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans le crime du métro Charonne. Entretien avec Daniel Renard, président du Comité Charonne pour la vérité et la justice.

Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Fery, Anne-Claude Godeau, Édouard Lemarchand, Suzanne Martorelle, Hippolyte Pina, Maurice Pochard, Raymond Wintgens. Il y a quarante-huit ans, le 8 février 1962, ces neuf syndicalistes de la CGT, dont huit étaient militants du Parti communiste, étaient assassinés, à la station de métro Charonne, par les brigades spéciales dirigées par Maurice Papon, à l’époque préfet de police de Paris. Ils venaient de participer à une manifestation contre l’OAS (1) et pour la paix en Algérie.
Daniel Renard, aujourd’hui président du "Comité Charonne pour la vérité et la justice", faisait partie des organisateurs de cette manifestation. Il témoigne.

Pourquoi un comité Charonne et pourquoi ce nom : vérité et justice ?

Daniel RENARD - Parce que nous voulons que l’État reconnaisse enfin sa responsabilité dans le crime du 8 février 1962 et que justice soit rendue aux familles des victimes. Nous voulons aussi faire connaître ce qui s’est passé. Beaucoup, surtout parmi les jeunes, ignorent tout de Charonne. On ne leur en parle pas à l’école.

Quel était l’objectif de cette manifestation du 8 février ?

Daniel RENARD - Elle avait deux objectifs : la riposte aux attentats de l’OAS et la paix en Algérie. Le 7 février, une charge de plastic au domicile du ministre André Malraux avait défiguré la petite Delphine Renard. D’autres attentats avaient visé notamment le député communiste Raymond Guyau et l’écrivain Vladimir Pozner qui avait été sérieusement blessé.
Le soir même, les unions départementales CGT de la Seine et de la Seine-et-Oise provoquaient donc une réunion des organisations syndicales et politiques pour riposter. Et, le matin du 8 février, un tract appelait à manifester à 18 h 30 à la Bastille. Il était signé par les syndicats CGT de Seine et de Seine-et-Oise, les organisations parisiennes de la CFTC, de l’Unef, du SGEN, les sections de Seine-et-Oise de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) et du Syndicat des instituteurs. Les fédérations de Seine et de Seine-et-Oise du Parti communiste et du PSU, les Jeunesses communistes, les Jeunesses socialistes unifiées, le Mouvement de la paix de Seine et de Seine-et-Oise s‘associaient à l’appel.



charonne


Comment les événements se sontils déroulés ? Vous étiez parmi les organisateurs…

Daniel RENARD - J’étais secrétaire général de la FEN de Seine-et-Oise. Lorsque nous avons su que le gouvernement interdisait la manifestation, nous avons tenté en vain d’avoir un rendez- vous à la préfecture de police. Il faut rappeler que le préfet de police, Maurice Papon, venait de s’illustrer dans le massacre des Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961 à l’appel du FLN – on connaît aussi son rôle, en Gironde, pendant l’Occupation. La Bastille n’étant pas accessible, nous avons constitué cinq cortèges différents. En tête de chacun il y avait des responsables des organisations qui appelaient.
On a évalué à 60 000 le nombre total de manifestants. Je me trouvais dans le cortège qui, parti du boulevard Beaumarchais, est arrivé à l’angle de la rue des Écoles et du boulevard Saint-Michel où la dislocation s’est effectuée dans le calme.
Je suis alors rentré chez moi, à Bezons. C’est dans la nuit que j’ai été informé de ce qui s’était passé au métro Charonne. Alors que des responsables de la CGT et de la CFTC venaient de s’adresser aux manifestants et avaient appelé à la dispersion, la police a chargé avec une violence inouïe. Il y a eu huit morts sur le champ, un neuvième est décédé huit semaines plus tard. Parmi les nombreux blessés, certains l’étaient très sérieusement. Selon la thèse que Papon et le gouvernement ont tenté d’accréditer, les manifestants se seraient rués dans l’escalier du métro dont les grilles étaient fermées et se seraient écrasés les uns sur les autres. Mais c’est faux, les grilles n’étaient pas fermées.

Comment expliquez-vous une telle violence ?

Daniel RENARD - Papon et le gouvernement cherchaient à en découdre. Les unités de police avaient été particulièrement choisies et comportaient des éléments qui revenaient d’Algérie. Or la volonté d’écraser la lutte du peuple algérien avait été mise à mal. Avec une certaine mauvaise volonté, le gouvernement français avait dû engager, le 20 mai 1961 à Évian, des pourparlers avec le gouvernement provisoire de la République algérienne. L’OAS, qui voulait y faire échec, multipliait les attentats.
Mais la mobilisation contre la guerre s’élargissait. Le 16 janvier 1962, un appel à «agir au grand jour contre les factieux de l’OAS» avait été signé par cent anciens résistants, parmi lesquels des gaullistes comme le général Billotte. Évidemment, les militants communistes qui luttaient depuis des années contre la guerre d’Algérie étaient particulièrement motivés. Le 8 février ils constituaient le gros des cortèges, ce qui fait que sur les neuf victimes, huit étaient communistes.

Quel a été l’impact de Charonne ?

Daniel RENARD - Cela a déclenché un mouvement auquel le pouvoir ne s’attendait pas. Le lendemain, l’appel à un arrêt de travail d’une heure a été massivement suivi dans tout le pays. Les obsèques ont eu lieu le 13 février à l’appel de toute la gauche, de toutes les organisations syndicales. La foule était immense – on a parlé de 1 million de personnes. La pression pour que les négociations avec le FLN progressent est devenue telle que le 19 mars 1962 les accords d’Évian étaient signés.

Quel enjeu représente aujourd’hui la reconnaissance de ce crime ?
Daniel RENARD - Cette reconnaissance est très importante pour agir contre toutes les survivances du colonialisme. Nous associons le 8 février 1962 et le 17 octobre 1961 qui était aussi une manifestation pacifique. Faire reconnaître ces crimes par l’État français est aussi une façon de travailler à l’amitié franco-algérienne. Ces dates marquent l’histoire de France et font partie de l’identité populaire.

entretien réalisé par Jacqueline Sellem, L'Humanité, 10 février 2010


(1) Organisation de l’armée secrète dirigée par les généraux Jouhaud et Salan qui avaient participé au putsch d’Alger du 13 mai 1958. Ils seront amnistiés en juillet 1968.

 

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les neuf morts du métro Charonne, le 8 février 1962

 

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mercredi 8 février 2012

8 février, répression de la manifestation au métro Charonne

metro-charonne


Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 :

anthropologie historique d’un massacre d’État

Régis MEYRAN

 
Paris, Gallimard, 2006, 897 p., notes bibliogr., index, ill., plans (« Folio histoire » 141).
Régis Meyran
 
Nul n'ignore la définition de l’État selon Max Weber, presque devenue un lieu commun des sciences sociales. Le sociologue l’a résumée dans une conférence de 1919 (1); partant d’un aphorisme de Léon Trotski («Tout État est fondé sur la force»), il énonçait : «il faut concevoir l’État comme une communauté humaine qui […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime» (2). Or, quand on considère la notion de «crime d’État», on en vient à penser qu’une telle définition doit être complétée, car ce type de crime, si on en admet l’existence, suppose une opposition entre violence légitime et violence illégitime.
Pour dire les choses autrement, que se passe-t-il si des pratiques violentes commises par des agents de l’État ne sont pas acceptées par les citoyens ? Lorsque, pour reprendre une expression de Didier Fassin, un «seuil de l’intolérable  vient d’être dépassé (3) rendant cette violence illégitime ? De ce point de vue, le crime de Charonne, qui entre dans la catégorie des violences «extrêmes», constitue un cas d’école. L’historien Alain Dewerpe s’est livré à une étude érudite d’anthropologie historique sur ce sujet, qu’il a consignée dans un copieux ouvrage (presque 900 pages), résultat de longues années de recherche.

9782070307708FS

 

Rappelons brièvement les faits. Le 8 février 1962, des syndicats ouvriers (CGT, CFTC), étudiants (UNEF) et enseignants (SGEN-CFTC, FEN) – auxquels s’étaient adjoints deux partis de gauche, le PSU et le PCF – appelèrent à manifester à Paris, entre 18 h 45 et 19 h 30. Il s’agissait de répondre aux attentats commis à l’explosif par l’OAS la veille, en même temps que de réclamer la paix en Algérie. Or, le préfet de police, Maurice Papon, avait proscrit tout rassemblement sur la voie publique. Pour faire respecter cette interdiction, la police donna la charge, ce qui coûta la vie à neuf manifestants à la station de métro Charonne.
 
Comment expliquer que des policiers aient eu droit de vie ou de mort sur des citoyens qui défilaient pacifiquement ? On a là quelque chose qui ressemble à un «fait social total», dans la mesure où cet événement – qui n’a pas duré plus de vingt minutes – renferme un ensemble de significations qui éclairent, sous un certain angle, les structures politiques de la société française du XXe siècle. Car, affirme Alain Dewerpe en introduction, un tel massacre ne relève en rien de «l’anecdote» ou du «dérapage» : il a sa logique propre, qui est le résultat de «pratiques sociales» comme de «logiques politiques» (p. 24). [mais tout est le résultat de "pratiques sociales" et de "logiques politiques"... note de Michel Renard]

L’auteur a construit son livre en trois parties : tout d’abord, il s’est focalisé sur les mécanismes de la violence policière ; puis, il a analysé le mensonge consistant à nier la responsabilité du gouvernement ; enfin, il a disséqué la façon dont l’appareil judiciaire a tout simplement évacué la responsabilité de l’État. Alain Dewerpe commence par brosser un tableau historique et sociologique de la manifestation de rue.
 
Le modèle qu’il étudie trouve ses origines dans les années 1920 ; il prend la forme de cortèges multiples se déplaçant au hasard, mais convergeant vers un rendez-vous fixé à l’avance. Cette pratique sociale comporte un «enjeu physique et symbolique», puisqu’il s’agit pour les manifestants de «posséder la rue», dans un face-à-face avec les policiers. Une «dramaturgie» se met en place : chaque individu se fond dans la foule en franchissant la barrière symbolique qui sépare le trottoir de la chaussée, et en passant du silence au slogan scandé. L’auteur rappelle qu’un tel exercice est le résultat d’un apprentissage : il existe des «postures [corporelles]» et des «mémoires manifestantes», ainsi qu’une théâtralité collective – même si celle de Charonne fut «modeste» et «retenue» (p. 46).

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Après la foule manifestante, c’est le dispositif policier mis en place ce 8 février qu’Alain Dewerpe a étudié très en détail. Celui-ci visait à reconquérir le territoire : à la façon des stratèges militaires, l’état-major policier, ne lésinant pas sur les moyens, a découpé l’espace urbain en secteurs, qu’il a fait quadriller par des compagnies d’intervention (4). Le nombre impressionnant de policiers mobilisés (3 000) créait une «saturation» numérique de l’espace, tout en formant des barrages fixes pour contenir la foule. Les policiers, équipés de casques, de gants de toile, d’une matraque (le «bidule», bâton long de 83 cm inventé dans les années 1950) et de grenades lacrymogènes, usaient d’une technique simple, mais terriblement efficace : ils refoulaient tout d’abord les manifestants, puis effectuaient la charge.
 
Cette technique comportait un gros risque de dérive vers le massacre, note Alain Dewerpe (p. 188), car les policiers arrivaient en courant, plus ou moins alignés et à «vitesse maximum», sur la foule afin de la «traverser». Le but de la manœuvre n’était certes pas la destruction, mais la «dispersion» ; or, pour que l’efficacité soit maximum, il était conseillé aux compagnies d’intervention d’agir « sans demi-mesure »…
 
Le résultat de la charge à Charonne fut accablant. S’appuyant sur l’accumulation et le croisement des témoignages de manifestants, Alain Dewerpe montre que, après la dispersion de la foule, les policiers ne s’arrêtèrent pas (p. 111) : ils pourchassèrent les manifestants même isolés, les attendirent cachés sous une porte cochère pour les matraquer, et continuèrent à les frapper, même à terre, même blessés. Leur violence fut aussi verbale, faite d’injonctions de tuer. Plus encore, ils violentèrent le moindre passant, fût-il une personne âgée ou une femme, et saccagèrent les immeubles et locaux traversés durant leur course-poursuite. Les policiers utilisèrent, outre leur bidule et des lacrymogènes, les projectiles les plus divers (tout ce qui passait à portée de main, semble-t-il) et notamment des grilles métalliques pour arbres qu’ils laissèrent tomber dans la bouche du métro Charonne, sur une foule entassée en bas des escaliers (p. 130).
 
Que s’est-il passé dans l’esprit de ces policiers pour qu’ils se laissent aller à de tels débordements de violence ? On ne peut s’empêcher de penser à ce phénomène de «basculement dans l’irrationnel», décrit par le politologue Jacques Sémelin (5), c’est-à-dire à un processus d’escalade dans la violence, partant de décisions rationnelles mais qui s’emballent et deviennent finalement incontrôlables. Et si le moment de violence extrême échappe en partie à l’analyse, on peut en tout cas reconstituer la succession des étapes qui y mènent. C’est ce qu’a fait Alain Dewerpe, en remontant à la genèse de cette violence policière.

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Dans un premier temps, il prouve, par une étude approfondie des archives de la police (6), que la charge meurtrière n’était nullement due à l’initiative personnelle d’un commissaire de police, comme l’affirma par la suite Maurice Papon (pp. 137-138), mais bien à un «ordre direct de l’état-major». Il ajoute que les policiers disposaient malgré tout d’une marge de manœuvre certes «limitée mais réelle» : pour un même ordre de charger, il semble y avoir eu, chez les chefs de section, des degrés divers d’administration de la violence, à l’image de ce commissaire qui alla jusqu’à refuser – «avec énergie» – de charger (mais fut muté à cause de ce choix).
 
Dans un deuxième temps, Alain Dewerpe entreprend d’établir l’existence de «cadres cognitifs» propres à certains secteurs de la police, et notamment aux compagnies d’intervention, parmi lesquelles s’est propagée une véritable «culture de la violence». Celle-ci était le résultat d’un processus historique, amorcé à la fin du XXe siècle avec la peur du «Rouge» (syndicalistes, anarchistes, socialistes, etc.). Cette peur se mua dans les années 1920 en un «anticommunisme» policier, qui perdura jusque sous l’Occupation.
 
Un tel imaginaire permit l’avènement, au moment de la guerre froide et de la ­décolonisation, d’un «habitus» et d’une «morale» de la violence (p. 181) articulés autour de nouvelles figures de l’ennemi (l’Algérien, l’étudiant, l’intellectuel, le communiste). Dans les représentations des policiers, les manifestants enfreignaient la loi puisque les rassemblements étaient interdits : ils devenaient alors les responsables de la violence qu’ils subissaient. Pire encore, les policiers croyaient user à leur égard d’une «légitime défense», car ils percevaient la foule comme dangereuse. Un tel renversement de perspective les aidait à justifier leurs actes : le manifestant devenait un Autre diabolisé, un étranger menaçant dont il fallait à tout prix se défendre. Il s’agit là d’une construction fantasmatique bien connue, notamment depuis les travaux d’Omer Bartov sur la violence des soldats allemands sur le front de l’Est, pendantla Seconde Guerre mondiale (7). Selon cette logique consistant à déshumaniser l’Autre, le policier avait le droit de se faire justice lui-même : il était à la fois juge et bourreau.
 
À un stade plus conjoncturel, il faut, pour comprendre cette violence, également tenir compte d’une culture d’extrême droite (p. 186), exacerbée par des sympathies avec l’OAS, notamment chez les chefs de compagnies. En outre, en cette période très tendue de la fin de la guerre d’Algérie, Charonne vient s’inscrire dans la droite ligne d’épisodes sanglants antérieurs, comme ceux du 17 octobre et du 19 décembre 1961. Selon cet enchaînement, un massacre en entraîne un autre, comme par habitude, pourrait-on dire…
 
Dans un troisième et dernier temps, Alain Dewerpe ajoute que cette logique de la violence résulte d’un choix politique : elle est la conséquence directe de la décision prise par le gouvernement, à partir de 1958, de réprimer les mouvements nationalistes algériens, surtout à Paris. C’est donc le cadre institutionnel qui a permis l’asymptote meurtrière… La violence extrême était à la fois enseignée, encadrée et légitimée, sans pour autant être parfaitement contrôlée. Passons à l’étape de la légitimation. Une fois le massacre perpétré, le gouvernement ne pouvait que dissimuler ou mentir (p. 287).
 
Ces seuls choix possibles sont la conséquence, écrit Alain Dewerpe, d’un processus de débrutalisation, grâce auquel a pu émerger la possibilité d’une indignation collective. Face au «scandale civique», le gouvernement a choisi le mensonge. Il y eut d’abord le mensonge tout de suite fabriqué par la police. On lit, dans les rapports de synthèse de la police, à la fois les faits bruts, mais aussi le «travail politique d’interprétation» qui fabrique le «récit légitime de la réalité» (p. 136).
 
L’idée développée dans ce récit était que les communistes avaient utilisé la bonne foi des manifestants honnêtes en fomentant une «émeute». Les policiers avaient alors été obligés de répliquer, et les morts étaient donc le résultat malheureux d’une contre-attaque. Par la suite, le gouvernement produisit une seconde interprétation, contradictoire avec la première, selon laquelle des activistes de l’OAS auraient déclenché la violence, soit en se mêlant aux manifestants, soit en infiltrant les rangs de la police pour accomplir la tuerie. Puis vint la seconde dimension du mensonge, liée cette fois au fonctionnement du droit et des institutions judiciaires. L’historien a accédé ici à un dossier complet, incluant l’enquête préliminaire, le jugement au pénal (qui prononça un non-lieu), une enquête de droit administratif (l’institution se déclarant finalement «incompétente» en la matière), puis un jugement d’ordre civil, qui débouche sur une «responsabilité sans faute»…
 
L’auteur en conclut que tous les ordres judiciaires ont été convoqués pour souffler au citoyen ce qu’il fallait penser du crime de Charonne et donner une décision justifiée par le droit. On ne pouvait se contenter d’une sorte de couverture illégale, dont le modèle serait l’affaire Dreyfus – où le Conseil de guerre s’était prononcé au vu de pièces «secrètes» –, il fallait plutôt une succession de procès légaux, par lesquels se mit en œuvre une façon de contourner le problème. Par exemple, dans le procès en pénal, le juge d’instruction a clos l’affaire et utilisé une amnistie pour signifier que les coupables n’avaient pas à être jugés ; dans le cas du civil, la responsabilité fut attribuée à la fois à la ville de Paris et aux victimes… Finalement, au bout de dix ans de procédure, personne ne fut ni jugé ni condamné, et l’État se déclara incompétent pour juger de cette affaire. De plus, on attribua aux victimes une responsabilité dans la tuerie dont ils avaient été la cible.
 
Alain Dewerpe termine par l’étude de la mémoire de ce 8 février 1962. Il note qu’à partir des années 1980, le massacre du 17 octobre n’est plus occulté, mais que sa réapparition sur la scène publique a pour effet de déprécier l’événement du 8 février (pp. 663 sq.). Aujourd’hui, en revanche, les deux massacres apparaîtraient de plus en plus liés dans la mémoire collective nationale.
 
Au total, l’historien nous livre une recherche magistrale à bien des égards : à la fois étude sur la bureaucratisation de l’État – déjà bien effectuée par Max Weber, mais réalisée ici dans le détail, à la façon de la micro-histoire – et analyse des effets de cette bureaucratie quand elle rend possibles la violence et les mensonges en contexte de crise. Par ailleurs, on y lit comment l’exigence de la mémoire peut servir à rétablir des vérités.
 
Tout cela fournit également des pistes sérieuses pour comprendre les conditions d’existence de la démocratie, dont une partie se joue sur la scène publique, dans les confrontations et négociations entre l’État, les médias et les citoyens. C’est dire l’actualité d’un tel sujet, car si les violences policières sont peut-être moins extrêmes qu’hier, les questions de «mémoire» réinvestissent en force l’espace public. Or, pour comprendre les enjeux des débats sur les mémoires par exemple «noires» ou sur la fracture dite «coloniale», on ne saurait que trop recommander d’en faire l’étude à la fois historique et anthropologique.

Régis Meyran

notes
 
1 - «Le métier et la vocation d’homme politique (Politik als Beruf)», in Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1963 [1959] (« 10/18 ») : 123-222.
2 -  Ibid. : 125.
3 - Cf. Didier Fassin & Patrice Bourdelais, Les Constructions de l’intolérable : études d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral, Paris, La Découverte, 2005 («Recherches»).
4 -Les compagnies d’intervention, faites de policiers non permanents, étaient à distinguer des compagnies républicaines de sécurité et des gendarmes mobiles. Bien que non clandestines, l’État rechignait à reconnaître leur existence (p. 178).
5 - Jacques Sémelin, Purifier et détruire : usages politiques des massacres et génocides, Paris, Le Seuil, 2005 («La couleur des idées»).
6 - Ces archives ont, note Dewerpe, un caractère extrêmement bureaucratisé. Tous les dossiers sont faits de la même manière : 1) brouillons, mémos ; 2) feuilles de minutage tenues en temps réel par chaque unité de police, et feuilles de trafic radio ; 3) après coup, comptes rendus des commissaires ; 4) enfin, rapport de main courante établi par l’état-major qui produit la «synthèse autorisée» de l’événement.
7 - Omer Bartov, L’Armée d’Hitler : la Wehrmacht, les nazis et la guerre, Paris, Hachette, 1999 [1990] (« Littératures »).Régis Meyran, «Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’État», L’Homme, 182 | avril-juin 2007, mis en ligne le 16 mai 2007. URL : http://lhomme.revues.org/index4286.html. Consulté le 07 février 2012 - EHESS, Paris.

 

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dimanche 22 janvier 2012

les décès dus à la manifestation du 17 octobre 1961

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 les victimes du 17 octobre 1961 ?

selon Jean-Luc EINAUDI

 

Liste des victimes de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris sous les ordres de Maurice Papon, préfet de police.

Source : Jean-Luc Einaudi : La bataille de Paris, Seuil, 1991, ISBN : 978-2-02-091431-4

En 1997, devant la Cour d’assises de Bordeaux, Jean-Luc Einaudi a témoigné sur le 17 octobre 1961 lors du procès intenté à Maurice Papon pour son action de 1942 à 1944. Il a présenté une liste de 73 tués et de 67 disparus.

Source : Cercle Bernard-Lazare de Grenoble.

On trouve également cette liste sur le site consacré au procès de Maurice Papon par la section de Toulon de la Ligue des Droits de l'homme : "les 140 Algériens disparus en 1961 à Paris".

 

Tués

1

Abadou Abdelkader

noyé, date indéterminée

2

Abadou Lakhdar

noyé le 17/10/1961

3

Abbas Ahmed

arrêté le 10/10/1961, inhumé le 09/12/1961

4

Achermanne Lamara

tué le 17/10/1961

5

Adrard Salah

tué le 17/10/1961

6

Ait Larbi Larbi

tué le 17/10/1961

7

Akkache Amar

tué le 28/09/1961

8

Alhafnaoussi Mohamed

retiré de la Seine le 17/09/1961

9

Achrab Belaïd

tué le 18/10/1961

10

Barache Rabah

retrouvé noyé le 30/09/1961

11

Bedar Fatima

noyée, repêchée le 31/10/1961

12

Bekekra Abdelghani

tué par balles, date indéterminée

13

Belkacemi Achour

tué par balles le 18/10/1961, inhumé le 7/11/1961

14

Benacer Mohand

tué le 8/10/1961

15

Bennahar Abdelkader

tué par balles, date indéterminée, inhumé le 7/11/1961

16

Bouchadou Lakhdar

noyé, retiré de la Seine le 21/10/1961

17

Bouchebri

arrêté le 2/10/1961, décès annoncé le 12/10/1961

18

Bouchrit Abdallah

tué par balles, date indéterminée

19

Boussouf Achour

noyé le 7/10/1961, inhumé le 17/10/1961

20

Chabouki Kassa

arrêté le 25/09/1961, repêché le 29/09/1961

21

Chamboul Abdelkader

tué le 2/10/1961

22

Chaouch Raba

tué par balles, date indéterminée

23

Chemloul Amrane

tué le 3/10/1961

24

Chevalier Guy

tué le 17/10/1961

25

Dakar Ali noyé

date indéterminée

26

Dalouche Ahmed

tué par balles, inhumé le 12/12/1961

27

Daoui Si Mokrane

tué le 17/10/1961

28

Derouag Abdelkader

noyé le 17/10/1961

29

Deroues Abdelkader

tué le 17/10/1961, inhumé le 31/10/1961

30

Djebali Mohamed

arrêté le 15/09/1961, tué, date indéterminée

31

Douibi Salah

tué le 17/09/1961

32

Ferdjane Ouali

noyé le 14/10/1961

33

Ferhat Mohamed

tué par balles, date indéterminée

34

Gargouri Abdelkader

tué par balles, date indéterminée, inhumé le 10/11/1961

35

Garna Brahim

tué le 18/10/1961

36

Guenab Ali

arrêté et tué le 3/10/1961

37

Guerral Ali

tué par balles, date indéterminée

38

Habouche Belaïd

tué le 22/09/1961

39

Haguam Mohamed

noyé, date indéterminée

40

Hamidi Mohand

tué le 11/10/1961, inhumé le 18/10/1961

41

Hamouda Mallak

tué le 11/10/1961

42

Houbab Lakdhar

noyé le 17/10/1961

43

Kara Brahim

blessé le 18/10/1961, mort le 21/10/1961, inhumé le 9/11/1961

44

Kelifi

repêché le 30/10/1961

45

Kouidji Mohamed

date indéterminée

46

Lamare Achemoune

tué le 17/10/1961

47

Lamri Dahmane

tué le 5/10/1961

48

Laroussi Mohamed

noyé, date indéterminée

49

Lasmi Smail

tué le 08/10/1961; inhumé le 10/11/1961

50

Latia Younès

noyé le 06 ou 07/09/0961

51

Loucif Lakhdar

noyé, date indéterminée

52

Mallek Amar

arrêté le 17/10/1961, décès annoncé le 21/10/1961

53

Mamidi Mohand

tué le 11/11/1961

54

Mehdaze Cheriff

tué le 27/09/1961

55

Marakeb Mohamed

tué le 02/09/1961, repêché le 10/10/1961, inhumé le 21/10/1961

56

Merraouche Moussa

tué le 10/10/1961

57

Messadi Saïd

tué le 27/09/1961

58

Meziane Akli

tué le 17/10/1961, inhumé le 25/10/1961

59

Meziane Mohamed

tué le 17/10/1961

60

Ouiche Mohamed

tué le 24/09/1961

61

Saadadi Tahar

date indéterminée

62

Saidani Saïd

tué le 17/10/1961

63

Slimani Amar

date indéterminée

64

Smail Ahmed

tué le 27/09/1961

65

Tarchouni Abdelkader

tué le 09/10/1961

66

Teldjoun Aïssa

noyé, date indéterminée

67

Telemsani Guendouz

tué le 17/10/1961, inhumé le 04/11/1961

68

Theldjoun Ahmed

tué le 18/10/1961

69

Yahlaoui Akli

tué par balles, inhumé le 07/11/1961

70

Yahlaoui Larbi

tué le 17/10/1961

71

Zebir Mohamed

tué par balles, inhumé le 07/11/1961

72

Zeboudj Mohamed

tué le 11/09/1961

73

Zeman Rabah

tué le 11/09/1961

Disparus

1

Abbes Si Ahmed

18/10/1961

2

Achak Elkaouari

18/10/1961

3

Adjenec Hocine

date indéterminée/10/1961

4

Aisani Mohamed

17/10/1961

5

Aitzaid Mehena

17/10/1961

6

Aillou Saïd

29/09/1961

7

Aoumar Saïd

17/10/1961

8

Arabi Achour

17/10/1961

9

Baali Abdelaziz

17/10/1961

10

Belahlam Rabah

date indéterminée/10/1961

11

Belhouza Areski

date indéterminée

12

Ben Abdallah Mohamed

17/10/1961

13

Ben Abdel Halim

17/10/1961

14

Benouagui Omar

20/10/1961

15

Berbeha Rabah

18/10/1961

16

Bouchouka

date indéterminée

17

Boukrif Saïd

17/10/1961

18

Boulemkahy Abdellah

17/10/1961

19

Boumeddane Rabah

17/10/1961

20

Boussaid Ahmed

17/10/1961

21

Chaouche Rabah

17/10/1961

22

Cheili Lounis

date indéterminée

23

Chemine Azouaou

17/10/1961

24

Cherbi Areski

17/10/1961

25

Dehasse Aïssa

10/10/1961

26

Drif Akli

17/10/1961

27

Fares Mohamed

17/10/1961

28

Ferhi Saïd

10/10/1961

29

Gacem Abelmadjid

17/10/1961

30

Ghezali Ahcene

date indéterminée/10/1961

31

Gides Lakhdar

17/10/1961

32

Guattra Ali

17/10/1961

33

Hadj Ali Saïd

17/10/1961

34

Harndani Hocine

17/10/1961

35

Hamidi Titouche

26/10/1961

36

Ioualalene Kassi

17/10/1961

37

Izerou Saïd

17/10/1961

38

Kalfouni Ahmed

18/10/1961

39

Kakhal Ahmed

21/10/1961

40

Kettfa Mohamed

17/10/1961

41

Khadraoui Mohamed

17/10/1961

42

Halfi Ahmed

23/10/1961

43

Khlifi Ahmed

18/10/1961

44

Laazizi Cherif

17/10/1961

45

LamChaichi M'hamed

18/10/1961

46

Medjahi Abdelkader

17/10/1961

47

Mermouche Rabah

18/10/1961

48

Messaoudi Saïd

17/10/1961

49

Meszouge

17/10/1961

50

Metraf Chabane

18/10/1961

51

Milizi Hocine

17/10/1961

52

Moudjab Mohamed

15/10/1961

53

Ould Saïd Mohamed Saïd

17/10/1961

54

Ouzaid Mohand

17/10/1961

55

Reffas Mohamed

14/10/1961

56

Sadi Mohamed

22/09/1961

57

Salhi Djeloule

17/10/1961

58

Si Amar Akli

18/10/1961

59

Slaman Rachid

20/10/1961

60

Soualah Mustapha

17/10/1961

61

Tebal Tahar

date indéterminée/10/1961

62

Yali Amrane

20/10/1961

63

Yanath Mani

fin/10 début/11/1961

64

Yekere Chabane

17/10/1961

65

Yosfi Mabrouk

17/10/1961

66

X, domicilié 121 rue georges Triton, Gennevilliers

17/10/1961

67

X, domicilié 37 av Lot-Communaux, Gennevilliers

17/10/1961

 

 source 1 - source 2

794874_guerre-d-algerie-manifestants-expulsion

 

commentaire

"tués"

Dans la liste des "73 "tués" le 17 octobre 1961, produite par Jean-Luc Einaudi, on compte 17 morts le jour même. 28 sont décédés antérieurement à cette manifestation. 10 sont morts postérieurement à cette date. 18 sont notés morts à une date indéterminée.

On ne peut donc imputer tous ces décès à la seule manifestation du 17 octobre, en particulier ceux morts antérieurement, ni ceux ceux dont la date ne peut être fixée. Comme on ne peut déterminer qui sont les auteurs des assassinats. La police bien sur, mais on sait aussi que le FLN a réglé des comptes.

"disparus"

Sur un total de 67 "disparus" fournis par Jean-Luc Einaudi, on rencense : 38 disparus le 17 octobre 1961, 4 disparus antérieurement à cette date, 18 après, et 7 à une date indéterminée.

On ne peut donc parler de "centaines" de morts" à l'occasion du 17 octobre 1961 ni imputer tous ces décès avec certitude à la seule police française.

L'historien Jean-Paul Brunet a affirmé : "Si l’on se limite à la répression des manifestations des 17 et 18 octobre, je suis parvenu, et sans avoir été démenti par aucune nouvelle étude, à une évaluation de plusieurs dizaines (de 30 à 50, en comptant large". (source)

Michel Renard

9782080676917FS 

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